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Victor Hugo nous parle d’Argenteuil

Crispin et Scapin dit aussi Scapin et Silvestre, les deux personnages de la pièce « Les fourberies de Scapin » de Molière se faisant des confidences à l’oreille – Tableau de Honoré Victorin Daumier – (1808 – 1879) – 1864 – huile sur toile 83 cm x 61 cm – Musée d’Orsay Paris.

L’actualité immédiate a parfois dans le passé des échos étranges. Une amie qui enseigne le français dans un collège d’Argenteuil vient de se trouver confrontée à cette mort d’une adolescente de quatorze ans jetée à la Seine : une dizaine de ses élèves de 5e lui ont demandé de passer avec eux le quart d’heure de récréation à discuter et à réfléchir à « l’ensauvagement de notre société » (je reprends ses termes).

Et pour commencer elle leur a fait découvrir ces vers de Victor Hugo que je n’avais moi-même jamais lus et qui méritent de l’être, aujourd’hui, en ce temps de médisance et/ou de calomnie sur les réseaux dits sociaux.
Le texte parle tout seul et n’a pas besoin d’interprète.

« Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites.
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes.
Tout, la haine et le deuil ! – Et ne m’objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas… –
Écoutez bien ceci :

Tête à tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille au plus mystérieux
De vos amis de cœur, ou, si vous l’aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu ;
Ce mot que vous croyez qu’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre !
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin.
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
– Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle ! –
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera.
Il suit le quai, franchit la place, et caetera,
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez l’individu dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive, et, railleur, regardant l’homme en face,
Dit : “Me voilà ! Je sors de la bouche d’un tel”. –

Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel. »

Ces vers se trouvent dans le recueil posthume Toute la lyre (III, xxi).

Henri Guillemin ne les a jamais évoqués devant moi et, à ma connaissance, ne les a jamais cités. Pourquoi ne pas les offrir à sa mémoire, aujourd’hui 19 mars, à l’occasion de son anniversaire ?

Et je me dis qu’ils auraient plu aussi à son fils Philippe, qui vient de nous quitter.

Nous ne sommes pas tous des « jeunes gens », mais nous pouvons tous méditer cette poésie si simple d’un si grand homme.

Note rédigée par Patrick Berthier.

En complément

C’était le 31 décembre 1996. Avec des amis, nous étions aller écouter cet excellent « diseur de textes », Fabrice Lucchini, qui se produisait à la Maison de la Poésie à Paris. Son spectacle s’intitulait modestement Fabrice Luchini dit des textes de Baudelaire, Hugo, La Fontaine, Nietzsche.

Son répertoire était magistral, alternant le grave avec Baudelaire et le burlesque avec Les Fables de La Fontaine. Il termina la soirée par le poème de Hugo et enflamma la salle, le public se levant d’un seul bond, à peine fini, pour l’applaudir à tout rompre en une interminable « standing ovation ». Méritée.

Ce billet me permet de revivre cette émotion un quart de siècle après, à l’ère des réseaux sociaux, fosse aux sots pour les uns, lumière de la démocratie pour les autres ; avec l’admiration intacte, mais avec des questionnements nouveaux sur la dérive des choses.

Je n’ai, bien sûr, pas pu retrouver l’enregistrement vidéo/internet de cette soirée, mais à la place, cette vidéo qui est aussi bien.

E. Mangin