“Baise ton prochain” – du philosophe Dany-Robert Dufour

 

Couverture - 180 pages - Editions Actes Sud (9 octobre 2019) - 18 €

C’est à une étonnante découverte que nous invite Dany Robert-Dufour, dans son dernier essai au titre volontairement provocateur : Baise ton prochain, une histoire souterraine du capitalisme.

Philosophe, professeur des universités, professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris VIII et directeur de programme au Collège international de philosophie, Dany Robert-Dufour exhume un texte du début du XVIIIe siècle totalement tombé dans l’oubli et dont il nous dit pourtant qu’il constitue à lui tout seul rien de moins qu’un moment de bascule dans l’histoire de l’humanité et de la pensée philosophique.

Ce texte très court, d'une douzaine de pages, s'intitule Recherches sur les origines de la vertu morale. Il a été écrit en 1714 par Bernard de Mandeville (1670-1733), philosophe et médecin né à Rotterdam au sein d’une famille d’origine française, ayant vécu une grande partie de sa vie en Angleterre. Ce libelle sulfureux présente de façon directe et crue, "le logiciel caché du capitalisme", à savoir sa totale immoralité assumée, garantie de son bon fonctionnement et de sa pérennité.  

Bernard Mandeville, (1670 - 1733), médecin et philsophe, rendu célèbre par La Fable des abeilles  (1705), où il soutient l'idée que le vice est bon parce qu'il produit de la vertu. 
 Sa pensée a notamment influencé l'économiste Adam Smith, et plus tard Friedrich Hayek, le père de l'ultra libéralisme.

 

Mais comment se fait-il que ce texte d’une si grande importance ait été si longtemps enfoui loin de nos mémoires ? Parce que son contenu est « explosif », nous dit Robert-Dufour.
Explosif, il l’était déjà au XVIIIe siècle ; son caractère immoral et « diabolique » lui avait en effet valu d’être brûlé en place publique, d’abord à Londres, puis à Paris (le plus grand scandale philosophique de l’époque, précise Robert-Dufour).

Mais il l’est tout autant aujourd’hui, et c’est ce que Dany Robert-Dufour s’attache à démontrer, en nous offrant une magistrale explication de texte. Ce petit texte révèle en effet les dessous pas chics du capitalisme qui, à l’époque où il a été écrit, en était à ses premiers pas.

Dans Recherches sur les origines de la vertu morale Mandeville divise la société en trois grandes classes :

-tout d’abord, les honnêtes gens, qui s’efforcent d’avoir une existence vertueuse et pour qui toute vie humaine doit être tournée vers la quête de la vertu ;
-ensuite les bandits et délinquants notoires qui font du vice leur fonds de commerce (voleurs, proxénètes, assassins...).
-enfin, la troisième classe, celle qui intéresse le plus Mandeville.

Elle est composée de ceux qui savent habilement envelopper de vertus morales leurs paroles et leurs actes, alors qu'ils ne font en réalité que poursuivre leur désir de jouissance. Ils maîtrisent l’art de passer pour vertueux aux yeux de tous, alors qu’ils les manipulent allègrement au service de leurs propres intérêts. Du fait de leur duplicité, Mandeville les qualifie de « pires d’entre les hommes » ; tandis que Robert-Dufour les désigne sous le terme plus contemporain de « pervers ».

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il faut selon Mandeville confier les rênes de la société à cette troisième classe. Pourquoi ? Parce que leur avidité et leur obsession de l’argent sont telles qu’ils sont les seuls à même de produire de la richesse et, ainsi, de mettre fin à l’état de pénurie chronique.
Selon Mandeville en effet, de cet enrichissement personnel, recherché pour soi-même, découlera une richesse plus grande, qui profitera à l’ensemble de la société. Il faut donc non pas contenir le vice chez les individus, mais lui lâcher la bride car, explique-t-il, du vice doit découler la vertu.

Pensée hautement subversive et dangereuse à l'époque et qu’il fallait faire disparaître dans les flammes de l’enfer ! Et qui, au passage, valut à Mandeville le sobriquet de Man Devil, l’Homme Diable.

Voilà donc l'origine de cette fameuse théorie du ruissellement, chère à tous les libéraux et ultralibéraux qui nous gouvernent et dont nous sommes régulièrement abreuvés, et que Dany-Robert Dufour se fait un plaisir de disséquer.

Cette théorie est communément représentée sous la forme d’une pyramide où le petit nombre de cette troisième classe concentrée à son sommet, ferait jaillir la richesse qui ruisselerait naturellement, selon la loi physique de la gravitation, vers le reste de la société amassée à sa base.

Dany Robert-Dufour s’appuie sur ce que Mandeville décrit avec une franchise étonnante pour déconstruire pied à pied ce mythe et se livrer à une analyse méticuleuse de ce qui constitue réellement l’ADN de la société capitaliste depuis ses prémices : l’enrichissement sans vergogne de certains individus par l’exploitation et la manipulation d’autres individus, sans qu’aucune raison morale ne vienne justifier ce déséquilibre originel.

La réalité que 300 ans de capitalisme nous ont permis d’observer, est bien plutôt une pyramide inversée, c’est à dire posée sur sa pointe : c’est bien le petit nombre, situé à la pointe, vers qui ruisselle toute la richesse produite par le plus grand nombre. Et non l’inverse !

Pour expliquer le silence qui a régné aussi longtemps autour de ce texte, Robert-Dufour ne se contente pas de l’explication des autodafés. Ses recherches l’ont poussé à savoir si Mandeville avait été cité par les grands penseurs qui ont suivi, au 18e, 19e et 20e siècles.

On ne peut pas éviter de penser à la fameuse phrase de Voltaire, souvent citée par Henri Guillemin : « Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne. ». On apprend que Voltaire a en effet largement repris les écrits de Mandeville, mais sans le citer, et surtout en faisant habilement en sorte de les diluer pour ne pas encourir le feu lui aussi. On savait Voltaire rusé !

On y apprend également que Karl Marx connaissait le texte de Mandeville, dont il ne partageait pas la thèse bien évidemment, mais il reconnaissait la franchise avec laquelle il l’exposait. Au moins, Mandeville appelait un chat un chat ! Habitués à plus de louvoiements et d’hypocrisies, c’est cette franchise qui nous étonne d'ailleurs aujourd’hui et donne toute sa saveur à ce texte.  

Evoluant à la croisée de la philosophie, de l’économie et de la psychanalyse, convoquant Machiavel, Descartes, Voltaire, Marx, Weber, Freud, Lacan, Keynes, Hayek et bien d’autres, Dany Robert-Dufour nous entraîne dans un passionnant décryptage de ce texte qui, bien que telle n’était pas l’intention de son auteur, nous offre aujourd’hui une formidable clé de compréhension de notre société, en nous affranchissant du mensonge originel sur lequel elle s’appuie : l'organisation sociale qu'on nous présente comme vertueuse et bénéfique au plus grand nombre, repose en fait sur un socle inégalitaire et immoral, et construit comme tel.   

Dany-Robert Dufour présentant son ouvrage le 11 février 2020 dans le cadre des mardis de l'IEA, cycle de conférences oganisé par l'Institut d'Etudes Avancées, se déroulant au Lieu Unique à  Nantes.

On comprend mieux pourquoi ce texte est resté si longtemps sous le boisseau ; en effet, la description de Mandeville avait et a toujours de quoi déranger les gagnants du système en place, ou comme les appelait Guillemin, les gens de biens.

Alors, provocateur le titre de cet essai ? Non, juste un peu « cash ». Il condense à lui tout seul, en quelques mots non équivoques, le ressort principal qui permet au capitalisme de prospérer comme il le fait : offrir aux pires d’entre nous les conditions optimales pour exploiter à loisir leurs semblables, tout en faisant passer la chose pour la plus naturelle du monde.

Que de résonance avec notre réalité à la fois économique, politique et sociale  ! Avec cet ouvrage, Dany Robert-Dufour nous offre un nouvel outil majeur à ajouter à notre « kit d’auto-défense intellectuelle » (1) 

A lire (et relire) sans modération….

(1) : en référence à l'ouvrage de Normand Baillargeon : Petit cours d'autodéfense intellectuelle - 2006 - 344 pages - Editions Lux ).

Note rédigée par Karine Mangin

Cloaca - année 2000 - longueur 12 m, largeur 3 m, hauteur 2 m - Installation de l'artiste plasticien belge Wim Delvoye (né en 1965).
Dany-Robert Dufour analyse cette oeuvre plastique comme une métaphore du coeur du fonctionnement du capitalisme illustrant sa "promesse alichimique" de transformation des déchets organiques en or et vice versa (pages 138 à 140) :
Cloaca condense, en les pastichant, les logos de Ford et de Coca-Cola. La machine représente un tube digestif humain géant et fonctionnel, composé de six cloches en verre contenant des liquides saturés d'enzymes, bactéries... Contrôlée par ordinateur, elle est maintenue à 37 C°, digère les aliments fournis par de vrais traiteurs et chefs étoilés, pour produire en fin de processus des déchets organiques. 
Ceux-ci sont ensuite emballés sous vise, frappés du logo Cloaca et vendus à prix d'or.

 

 

2 réponses

  1. Merci pour cette double découverte : Dany-Robert Dufour et Mandeville. Je signale cette citation d'Adolphe Thiers dans "De la propriété" publié en 1848 en réponse à la formule de Proudhon "la propriété c'est le vol" qui a fait frémir tant de possédants (mais qui ne la comprenaient qu'à moitié). page 94: "Souffrez donc ces accumulations de richesses, placées dans les hautes régions de la société, comme les eaux, qui destinées à fertiliser le globe, avant de se répandre dans les campagnes en fleuves, rivières ou ruisseaux, restent quelque temps suspendues en vastes lacs au sommet des plus hautes montagnes". L'image simpliste du ruissellement est l'un des leurres populistes du libéralisme. L 'ouvrage de Thiers en fourmille, ce ne sont que des lieux communs déjà dans le premier 19ème siècle. L'ouvrage de Thiers est disponible sur Gallica.
  2. Cette notice de Karine Mangin sur un texte oublié me semble d'autant plus opportune que le Mandeville en question était l'une des références d'Arthur Arnould, "l'idéologue" de la Commune de Paris et qu'il a même été mentionné par Louis Michel, lors de ses conférences anarchistes... Alors, si on veut bien tirer un trait sur les erreurs et les horreurs du XXe siècle, n'hésitons pas à exhumer les pépites "mal pensantes" du passé !

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