La dernière « chronique du Caire » d’Henri Guillemin

Hitler saluant la parade militaire SS à Varsovie début octobre 1939, apès la capitulation de la Pologne le 27 septembre. 

22 octobre 1939, la 98e et dernière " chronique du Caire"

Après l’obtention du titre de docteur ès lettres grâce à sa thèse sur le Jocelyn de Lamartine (mars 1936), Henri Guillemin, professeur de classes préparatoires au lycée du Parc de Lyon, aurait pu briguer un poste dans l’université française ; mais l’occasion se présente alors de partir pour Le Caire, où est disponible un poste de professeur à l’Université francophone.
Guillemin enseigne donc les lettres françaises au Caire à partir de l’automne 1936, tout en se faisant connaître du public cultivé par de nombreuses conférences littéraires : il n’est en effet pas historien, même si ce qu’il a appris sur Lamartine à l’occasion de sa thèse commence à germer en lui et prépare la série des grands ouvrages d’histoire du
xixe siècle qui s’ouvrira en 1951 avec Le Coup du 2 Décembre.

L’histoire trouve quand même moyen de s’inviter dès cette époque dans les préoccupations du professeur Guillemin. Son succès pédagogique et mondain pousse La Bourse égyptienne, le quotidien de l’élite francophone de tout le Moyen-Orient, à lui demander de devenir chroniqueur littéraire pour son numéro du dimanche : c’est chose faite à partir de novembre 1937, et notre série « Les chroniques du Caire » a permis de montrer tout l’intérêt du contenu de ces articles, littéraires, certes (Sartre, Mauriac…), mais touchant aussi à la modernité vivante de l’époque, comme nous l’avons vu par exemple avec Les Grands Cimetières sous la lune de Bernanos, L’Espoir de Malraux ou les pamphlets de Céline.

À l’été 1938, Guillemin quitte Le Caire pour l’université de Bordeaux, mais conserve son poste de chroniqueur à La Bourse égyptienne.
Tout en continuant d’y présenter des livres de littérature, romans ou essais (comme le
Terre des hommes de Saint-Exupéry, en juillet 1939), il suit aussi l’actualité politique, non en tant que telle, mais telle que la présente, justement, cette littérature dont il est chargé de décrire le mouvement.
La montée du péril de guerre apparaît donc logiquement à travers tels de ses articles, par exemple son compte rendu, le 1
er janvier 1939, du Journal d’Allemagne d’un jeune écrivain alors presque inconnu, Denis de Rougemont.

Arrive la déclaration de guerre. Le 3 septembre, l’article de Guillemin (sûrement envoyé à la rédaction plusieurs jours avant) porte sur Le Coup de vague, roman de Simenon, et sur un recueil d’articles très engagé de Bernanos, Nous autres Français (j’ai parlé de ces deux livres dans « Les chroniques du Caire » en mai 2016 [ici] et novembre 2017 [ici] ).

Le 10 et le 17 septembre, pas de chronique de Guillemin, sans qu’on sache si la décision vient de lui ou du journal.

Le 24, un article sur « La France, textes choisis de Charles Péguy » : cette anthologie préparée par le fils de Péguy paraît vingt-cinq ans après la mort de l’écrivain au front de 1914, et même si Guillemin ne développe aucun parallèle avec la guerre qui vient d’éclater, le lecteur, je suppose, le fait à sa place.

Puis, nouveau silence : pas d’article les 1er, 8 et 15 octobre.

Enfin, le 22, mais sans aucune précision qui l’annonce, c’est le 98e et dernier article de la série, intéressant pour nous par son contexte presque plus que par son contenu.

C’est sur ce contexte que je voudrais dire quelques mots, dans la perspective de notre colloque du 17 novembre prochain sur 1940.

Le titre de l’article, comme presque toujours, se limite à l’identification de l’ouvrage dont il s’agit : « Curieuse époque, de G. Rotvand ».

J’ignore si en octobre 1939 le nom de l’auteur est connu ; le catalogue de la BnF, bon indice de notoriété ou d’anonymat, ignore ses dates de naissance et de mort, et signale de lui trois livres : Franco et la nouvelle Espagne (Denoël, 1936), l’ouvrage dont nous parlons, et plus tard L’Imprévisible M. Durand (P. Horay, 1956).

En furetant sur internet, on apprend qu’il descend d’une famille de banquiers et philanthropes juifs polonais. On apprend aussi – plus intéressant – que L’Imprévisible M. Durand n’est pas, malgré son titre, un roman, mais une étude statistique sur le Français moyen (compte rendu dans la revue Population, 1956-2, p. 371) : ce qu’était déjà, dans une certaine mesure, Curieuse époque.

Au moment de lire les principaux passages de l’analyse de Guillemin, nous devons nous replacer dans le moment où il l’a écrite, octobre 1939 : ce qu’il sait du présent, ce qu’il ignore de l’avenir. Voici le début :

L’« achevé d’imprimer » de ce livre est du 13 juin 1939. Par deux fois l’auteur, un peu trop pressé, s’est mis à parler au présent, comme étant déjà à l’année prochaine. « On a tout le loisir dans notre Europe de 1940… », dit-il à la page 172 ; « l’Européen de 1940… », reprend-il quatre pages plus loin. Danger des anticipations ! La vie de l’Europe et du monde aura connu une coupure, une fameuse coupure, à partir du 1er septembre 1939. En juin, M. Rotvand ne s’en doutait pas. Nous non plus. Quand il évoque, dans son premier chapitre, « L’après-guerre », il aurait donc pu dire aussi, avec autant d’exactitude, « l’avant-guerre ». Destinée affreuse de ce xxe siècle (n’anticipons pas à notre tour, et contentons-nous de dire : de cette première moitié du xxe siècle) qui aura connu, à vingt-cinq années de distance, deux hécatombes, comme si la paix de 1918, saluée de tels cris d’espérance, n’avait été rien d’autre, en fait, qu’une pause fourbue entre deux massacres.

Dans le déroulement de notre histoire, les années s’ordonnent par groupes : 1789-1815, la Révolution et l’Empire ; 1815-1830, la résurrection vaine et bientôt abolie de la monarchie légitime ; 1830-1848, l’essai d’une monarchie bourgeoise, etc. Un nouveau cycle d’années vient de prendre fin : deux dates de plus seront maintenant à jamais accolées : 1918-1939. C’est l’entre-deux-guerres. En écrivant son livre, en le publiant à la fin de juin 1939, M. Rotvand ne devinait pas qu’il composait, à l’intention de l’avenir, la première étude d’ensemble sur une période bien délimitée et précisément à bout de course.

Texte remarquable, me semble-t-il, car nous voyons le regard de Guillemin sur le présent immédiat, s’y combiner avec la vue en perspective qui est, dès cette époque, la sienne, et qui lui fait considérer l’Europe depuis la Révolution, dans une continuité à bien des égards tragique.

Ce qu’il dit, ensuite, du contenu du livre, s’enrichit de même de références satiriques qui sont bien aussi, déjà, du Guillemin que nous avons connu ensuite ; ceci, par exemple, où il s’unit à Bernanos dans la même détestation d’Anatole France l’homme de droite, mais pour aller, comme Bernanos, au-delà de la satire, et réfléchir en profondeur :

« Curieuse époque » […] est un livre facile, qui traite, en souriant souvent, de choses sérieuses et redoutables ; c’est un peu un “dessin animé” ; l’humour n’y manque pas. L’auteur s’est constitué en observateur attentif mais doucement narquois. Je ne veux pas dire qu’il y ait rien là qui rappelle la manière d’Anatole (France). Dieu merci ! Ce genre fin, ces façons précieuses, ce goût de jouer au plaisantin distingué, cette bassesse fétide du beau Monsieur qui, par antiphrase sans doute, prenait le pseudonyme de France, tout cela est absent du livre qui nous occupe. Je ne sais absolument pas qui est ce Georges Rotvand. Je ne vois point qu’il ait publié quoi que ce soit avant cet essai qui m’a tout l’air d’un premier-né. Eh bien, ce n’est pas mal du tout. Assurément, certaines de ses remarques et de ses légèretés volontaires nous font un peu mal à présent. Ce n’est pas de sa faute. Il s’est creusé un tel abîme entre le présent et le passé – un passé vieux d’un mois à peine ! – qu’il nous faut un effort de mémoire pour retrouver notre âme de ce temps-là, de cet hier si terriblement désormais loin de nous.

Nous étions ainsi, pourtant, pleins d’oubli, nous faisions exprès d’oublier, nous ne voulions pas accorder créance aux signes les plus péremptoires qui nous prédisaient nos lendemains. À force de nous reconnaître impuissants à rien changer de ce qui devait venir ou ne pas venir, nous préférions n’y plus penser. Nous disions : « On verra bien ! », en nous bâtissant tout de même, vaille que vaille, un petit système de raisonnements destinés à nous rassurer. « Ça s’arrangera ! au dernier moment on évitera le pire ! » Et pour mieux faire contre mauvaise fortune bon cœur, nous nous répétions en nous-mêmes qu’il est toujours beau de vivre dangereusement.

À présent, depuis peu de jours, nous jetons sur ce passé proche un regard désabusé. Est-ce possible que nous ayons été à ce point aveugles ? Comment pouvions-nous douter de ce qui nous attendait ? Tout n’était-il pas clair, irrécusable, mathématiquement certain, annoncé, proclamé, préparé sous nos yeux ? Les historiens des siècles futurs pourront dire, je pense, qu’au moins ces gens de 1939 on ne les a pas pris en traîtres ! qu’ils auront été dûment avertis, pendant des mois et des années, du sort qui leur était réservé ; que si la guerre a éclaté, en septembre de cette année-là, elle n’a pas été une surprise, qu’elle n’a pas surgi du domaine de l’imprévisible, qu’on n’aura peut-être même jamais eu, dans l’histoire du monde, aussi parfait exemple d’événement attendu, précédé d’un tel luxe de prodromes explicites, et d’avis prémonitoires. C’est vrai. Mais peut-être était-ce justement cette évidence démesurée qui finissait par nous sembler suspecte ; peut-être, ayant vu un par un tous nos espoirs de naguère s’évanouir, comptions-nous que nos craintes seraient pareillement démenties ; ils s’étaient révélés vains, nos rêves d’une organisation de la paix, peut-être alors seraient-elles vaines, aussi, nos terreurs devant la guerre…

1938 : congrès du parti nazi réuni à Nüremberg, rassemblant chaque année, depuis 1933, 150 000 militaires SS.

Bien sûr nous autres, aujourd’hui, nous lisons ces lignes avec la connaissance de ce qui a suivi ; mais il faut les lire en pensant qu’elles ont été écrites un mois après l’éclatement du conflit ; même la « drôle de guerre », on ne sait pas, alors, qu’elle va durer huit mois. Pour Guillemin, le bilan ne se fait encore qu’entre avant-guerre et état de guerre, et sous la forme d’un examen de conscience :

[…] on a toujours beau jeu, quand une chose quelconque s’est produite, d’affirmer qu’elle était prévisible, qu’il suffisait d’un peu de bon sens pour la prédire infailliblement. Nous en sommes là ; nous nous surprendrons un jour ou l’autre – c’est bien probable – à soutenir qu’en effet, pendant l’été de 1939, nous marchions les yeux ouverts à la rencontre de la catastrophe, que nous n’avions pas d’illusions, que nous faisions même belle figure, stoïques, lucides, résolus… Il ne sera pas mauvais, alors, de revoir ce livre de G. Rotvand, document, livre-témoin. Nous espérions toujours, voilà la vérité, et de toutes nos forces. Avec notre cœur battant, avec notre attente angoissée, nous étions tous persuadés quand même qu’un miracle allait se produire, ou même que tout ce qui se passait d’effrayant n’était qu’un jeu sévère mais truqué, une sorte de bluff géant. La « partie de poker », vous savez ? La « guerre blanche »…

On sent Guillemin partagé entre un véritable intérêt pour l’état des lieux que dresse le livre de Rotvand, et le regret qu’il se soit à ce point contenté d’une « perspective cavalière » (ces mots sont de Guillemin).
Que montre-t-il au lecteur d’octobre 1939, désormais plongé dans une guerre avant laquelle il a écrit ?

Le coup d’œil que G. Rotvand nous fait jeter sur les années 1918-1939 y révèle d’étranges contradictions. Rotvand rassemble quelques citations (qu’il n’a pas tort d’appeler « hallucinantes ») tirées de la bible hitlérienne, c’est-à-dire « Mein Kampf » ; il évoque les coups de force d’Éthiopie, d’Albanie, d’Espagne, et nous montre en même temps la tranquillité, les dispositions très sincèrement pacifiques des peuples eux-mêmes qui vivent sous ces chefs aux comportement furieux. L’Allemand moyen, l’Italien moyen est-il donc un égorgeur, un maniaque de sang, un rapace ? Ah ma foi, pas le moins du monde ; un brave homme qui voudrait faire paisiblement son métier de vivre, le mieux possible, sans coups durs.

Et pourtant, écrire cela, qui est peut-être vrai, c’est rester « à la surface des choses » :

Il y aura, plus tard, une étude autrement grave et profonde à faire, un procès à examiner de près, sur l’avortement de la paix, autour de 1928-1930. Comment cela s’est-il donc passé, au juste ? Pourquoi n’a-t-il fallu à aucun prix désarmer, quand on pouvait le faire, quand l’Allemagne de Weimar avait les mains nues et vides ? Qui menait le jeu ? Qui, hors même d’Allemagne, a soutenu, a poussé Hitler ? Ce n’est pas le moment d’en parler. D’autres comptes seront à régler, quand l’heure en sera venue. M. Rotvand ne va point si avant dans le secret de notre drame. Il en dessine seulement les lignes apparentes, l’étrange visage.

Juillet 1938 : le consul allemand de Cleveland remet à Henry Ford , le célèbre construteur automobile américain, le prix de la Grande-Croix de l’Aigle allemand, la plus haute médaille de l’Allemagne nazie.

Ces mots « Ce n’est pas le moment d’en parler » annoncent, mais Guillemin lui-même n’en a sans doute pas encore conscience, son livre Nationalistes et nationaux dont Patrick Rödel vient de présenter des extraits (notre lettre du 4 octobre 2018 - cliquez ici.).

On sent le lecteur Guillemin frappé par la force d’auto-suggestion optimiste qui semble soutenir Rotvand dans son refus de désespérer, alors même que le présent lui donne tort.

Sans autre commentaire, je propose de terminer par les dernières lignes de l’article, les dernières, aussi, qui aient été imprimées de Guillemin avant le bouleversement de 1940 :

Dans son avant-dernier chapitre, Rotvand croyait pouvoir écrire : « La vogue du malsain, du névrosé, du torturé baisse en art et en littérature. Nous devenons amoureux de santé. La femme-squelette aux os protubérants, avec bouche de minium sur fond de plâtre, la femme-éponge, au teint brouillé par trop d’alcool et de boîtes de nuit, la femme gouape à l’allure équivoque de petit garçon mal élevé, ont abandonné la scène. La femme jeune, souple, vive et fruitée a tous les succès ». Vrai aussi que nous nous reprenions à aimer le grand air, les champs, non plus pour des performances sportives, mais pour nous arrêter au bord des routes, dormir sur l’herbe ou sur le sable… Camping ! Quel pouvoir d’attraction avait pris ce mot, avec tout ce qu’il évoquait de sain, de pur ! C’est d’une autre « campagne », hélas, qu’il s’agit maintenant !

Décadence, ou renaissance ? demandait Rotvand, pour conclure. Il laissait la question sans réponse. Le problème s’est modifié, entre temps. Il s’annonce à présent sous une forme beaucoup plus simple, et presque triviale : To be, or not to be.

Note rédigée par Patrick Berthier

Soldat français pendant la "drôle de guerre" (selon l'expression de l’écrivain Roland) du 3 septembre 1939 au 10 mai 1940.

Colloque Henri Guillemin

Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration.

Paris - 17 novembre 2018
Ecole Normale supérieure (ENS) salle Dussane - 45, rue d'Ulm 75005 Paris

Les inscriptions sont ouvertes. (Inscriptions par internet : 13 € -

inscriptions sur place le jour du colloque : 25 €)

Pour lire le programme définitif et vous inscrire, cliquez ici

Affiche promouvant la Révolution nationale et stigmatisant la Troisième République en proie au capitalisme, au communisme, à l'affairisme, aux juifs et aux francs-maçons, etc, etc.... Illustration de R. Vachet.

 

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