Les actes du colloque Guillemin du 17 novembre 2018 – 1ère partie

Patrick Berthier au colloque Guillemin du 17 novembre 2018

Avant-propos

Certains aléas peuvent toujours arriver dans le déroulement d'une action. Passés la surprise et le désapointement, les solutions de rechange se révèlent parfois plus profitables que le schéma initialement prévu. C'est ce qui s'est passé pour la préparation des actes du colloque Guillemin "Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration" qui s'est déroulé le 17 novembre 2018 à Ecole Normale Supérieure (rue d'Ulm).

Deux des six intervenants, pour des raisons différentes, n'ont pas pu produire le texte de leur intervention.
D'une part, Antoine Perraud, qui n'a malheureusement pas souhaité mettre en forme ses notes pour établir et nous fournir un texte publiable.
D'autre part, David Gallo qui, du fait d'un travail considérable de recherche et de publication accaparant la totalité de son temps depuis le début d'année, n'est pas en mesure de nous adresser son texte finalisé. Il s'en est excusé et nous a indiqué faire tout son possible pour nous le transmettre cet été.  

Pour ces raisons, nous avons choisi de publier les actes du colloque en version numérique, à travers nos "newsletter".

En commençant par l'intervention de Patrick Berthier, qui ouvrit la journée du 17/11 dernier, suivie par celle d'Annie Lacroix-Riz.

Dans quelques jours, nous publierons les autres interventions, à savoir le texte de Patrick Rödel qui sera suivi de celui de Jean Chérasse.

Enfin, nous publierons l'intervention de David Gallo lorsque nous l'aurons reçue.

S'agissant d'Antoine Perraud, la vidéo de son intervention est néanmoins toujours disponible sur la page d'accueil de notre site.

Intervention de Patrick Berthier 

1939-1940 dans la vie et l’œuvre d’Henri Guillemin

Le colloque que nous avons tenu en novembre 2018 sur Guillemin et 1940 présentait avec les précédents (sur la Révolution ou la Commune de Paris) cette différence notable que, cette fois, il s’agissait d’événements dont il a été témoin, qu’il a vécus et dont il a parlé dans ses écrits et ses conférences.

Après l’obtention du titre de docteur ès-lettres grâce à sa thèse sur Lamartine (1936) et deux années d’enseignement à l’Université francophone du Caire (automne 1936-printemps 1938), Guillemin est élu à la Faculté des Lettres de Bordeaux, où il reste en poste de l’automne 1938 jusqu’à son départ en Suisse de la mi-juillet 1942.

C’est donc à Bordeaux qu’il a vécu l’entrée en guerre (septembre 1939), la débâcle (mai 1940), la création et les débuts de l’État français. Il habite à Bordeaux même, puis, tout près, à La Tresne, chez ses beaux-parents, en zone occupée, mais à la limite même de la zone libre. Et Bordeaux est, en 1940, sur le devant de la scène, puisque le gouvernement et le parlement s’y replient au moment de la défaite.

Tout cela ne pouvait que laisser des traces dans l’œuvre ; je voudrais présenter ici l’essentiel.

*

Commençons par la fin, ou presque. Le 2 avril 1990, dans L’Express de Neuchâtel où il tient chronique durant les dernières années de sa vie, Guillemin – 87 ans – publie un billet intitulé « Pétain ? Connais pas… », dont voici le début et la fin :

Né en 1903, je rencontre, de plus en plus fréquemment, non pas seulement des jeunes gens mais des hommes en pleine maturité, nés entre 1930 et 1940, ce qui les fait aujourd’hui quinquagénaires, et je constate, le cœur serré, que le nom du maréchal Pétain ne leur dit pas grand-chose : un vague souvenir historique, le “vainqueur de Verdun”, doté d’une admirable longévité qui lui permit de se mettre encore, à 84 ans, au service de la France vaincue pour la secourir de son prestige et obtenir peut-être ainsi d’Hitler quelques précieuses concessions…

J’avais trente-huit ans en 1940 et, professeur à Bordeaux, j’étais, de plus, assez mêlé à la politique, connaissant bien Marquet, le maire (futur ministre de Pétain), et ayant participé de mon mieux à la vaine tentative électorale de mon beau-père, en 1936, pour barrer la route à Philippe Henriot, le candidat de l’extrême droite, qui finira ministre de l’Information sous Pétain en 1944. Et je puis vous assurer sans mentir que “l’affaire Pétain” fut pour moi une affaire d’actualité terriblement vivante et proche.

[…]

Ce sont là des vérités historiques qui tendent à s’effacer (et d’aucuns n’ont cessé, depuis 1945, de s’y employer). J’estime dangereuse – et tragique – l’ignorance, à ce sujet, des jeunes générations et j’aurai fait, du moins, au cours de ma vie et dans mon étroit espace, tout ce que j’aurai pu pour empêcher que l’on ensevelisse dans l’oubli des réalités qui furent si terriblement authentiques, et si lourdes, encore, de menaces.

Revenons à présent à l’ordre chronologique des choses, et retrouvons Guillemin, à l’approche de la guerre, témoin d’un présent en effet « lourd de menaces ».
Le terrain où il est le plus passionnant de le lire aujourd’hui, c’est la chronique hebdomadaire que, de novembre 1937 jusqu’au début de la guerre, il publie en toute liberté dans
La Bourse égyptienne, le quotidien francophone du Caire et du Moyen-Orient.

Consacrée d’abord de façon presque exclusive à la production romanesque, cette rubrique hebdomadaire se tourne progressivement vers l’actualité politique. L’anthologie qui va paraître dans les jours à venir chez Utovie montrera tout l’intérêt de ces Chroniques du Caire vues du point de vue de l’avant-guerre qui est aujourd’hui le nôtre, du Journal d’Allemagne de Denis de Rougemont à Nous autres Français de Bernanos (1er janvier et 3 septembre 1939) en passant par L’École des cadavres de Céline (19 février 1939).

Lorsque la guerre éclate, Guillemin, qui n’est pas un pratiquant du journal intime (c’est même plutôt un genre répulsif pour lui, voir ce qu’il dit de celui de Julien Green par exemple), se met à tenir ce qu’il appelle lui-même un « journal intermittent », entre septembre 1939 et septembre 1940. Journal d’actualité politique bordelaise, avant tout, et qui demeure inédit jusqu’en 1989, date à laquelle Guillemin l’inclut dans Parcours, après en avoir utilisé certains éléments dès 1974 dans les derniers chapitres de son livre Nationalistes et “nationaux” (j’y reviens plus loin).

Dans Parcours est également repris un article du Journal de Genève du 30 novembre 1941 intitulé « Automne à Malagar », et consacré à une visite à son ami Mauriac dont la propriété a été réquisitionnée par l’occupant.
Il y aura d’autres textes de Guillemin sur son ami, « Le silence de Mauriac » dans
Curieux de Neuchâtel (18 mai 1944), et un long article simplement intitulé « Mauriac », dans le Journal de Genève (24 novembre et 22 décembre 1945).
Celui-là n’est pas signé « Guillemin », mais des *** qu’impose la réserve diplomatique : depuis peu, en effet, l’auteur est devenu conseiller culturel de France à l’ambassade de Berne.

C’est pour la même raison qu’il ne signe pas non plus de son vrai nom La Vérité sur l’affaire Pétain, bref livre publié aux éditions genevoises du Milieu du Monde à la fin d’octobre 1945 sous le pseudonyme de Cassius.

Il fallut attendre 1996 pour qu’Utovie réédite ce texte sous le nom d’Henri Guillemin, avec une brève introduction de son fils Philippe.
Écrit à chaud à l’occasion du procès du maréchal, cet ouvrage remonte aux sources de l’ambition personnelle de Pétain et analyse, par ce biais, tout l’immédiat avant-guerre.

Lors de notre journée du 17 novembre 2018 Annie Lacroix-Riz a analysé en détail ce petit livre passionné, et en a montré les mérites – et les lacunes, en partie explicables en 1945 par l’inaccessibilité des archives : je renvoie le lecteur à la version écrite de son intervention. (Pour lire le texte de l'intervention d'Annie Lacroix-Riz, cliquez ici)

De 1945 à sa mort, Guillemin n’a pas cessé de penser à 1940 et aux années voisines – mais tant qu’il est en fonction à Berne (c’est-à-dire jusqu’en 1962) il n’en parle pas ou presque pas : un article, tout de même, dans L’Express du 3 octobre 1957, sur « Le retour de Munich » ; s’il parle des années trente de son siècle, c’est à travers les crises du siècle précédent.

C’est souvent perceptible çà et là dans les trois volumes du cycle Les Origines de la Commune (1956-1960), mais plus facile à voir dans les titres qu’il donne à ses articles de la même époque : « Le premier des 6 février : le 6 février 1871 » (L’Express, 6 février 1958) ou « Une drôle de guerre : 70-71 » (Coopération, 18 avril 1961).

Après 1962, il faut attendre un certain temps pour que Guillemin se mette à parler directement du xxe siècle, et notamment des années qui nous intéressent. Là encore les titres permettent de voir qu’il les a en tête, par exemple celui du cycle d’émissions de la TSR (Télévision suisse romande) sur « L’autre avant-guerre (1871-1914) », diffusé en treize demi-heures du 8 janvier au 24 juin 1972.

C’est aussi à ce moment que, au fil de sa chronique de France-Soir « Journal d’un historien », il évoque (enfin, pourrait-on dire) la défaite de 1940 elle-même : « 1940 à l’heure de l’amnistie » le 25 juin 1971, « 1940 : un désastre souhaité par certains » le 6 janvier 1972, « Pétain adoré et renié par Valéry » le 22 juin 1972.

Hostile dès les origines aux positions de Jacques Isorni, Guillemin ne manque pas non plus d’éreinter son hagiographie de Pétain (« Maréchal me voilà ! », Le Nouvel Observateur, 8 mai 1972).

En 1973 il ne laisse évidemment pas passer La France de Vichy de Paxton, livre imparfait mais pionnier (« Le régime de Vichy a-t-il été un moindre mal ? », La Tribune de Genève, 14 mai 1973), et aborde de front la défaite dans une de ses conférences au « Club 44 » de La Chaux-de-Fonds (« Le désastre de 1940 », 26 novembre 1973 – on peut en écouter la version audio sur le site du club). [pour écouter l'émission, cliquez ici et ensuite faites glisser le curseur jusqu'à l'émission]

Cette activité assez intense s’explique largement par le fait que Guillemin prépare alors la sortie de son livre Nationalistes et “nationaux”, dans la collection « Idées » de Gallimard, en octobre 1974 ; tout le dernier tiers de l’ouvrage est consacré à l’approche et à l’éclatement de la guerre, jusqu’à l’avènement de Pétain, et Guillemin, toujours attentif à faire sa “promo”, en parle aussi dans Le Nouvel Observateur (« Des patriotes d’occasion », 28 novembre 1974).

La personnalité de Pétain reste largement sur le devant de la scène dans ce qu’écrit Guillemin à cette époque, depuis sa « Chronique d’un irrégulier » dans le quotidien Le Provençal (passage sur Pétain le 17 mars 1974) jusqu’au début des années 80 : articles encore, notamment l’important « Pétain sans képi » du Nouvel Observateur du 2 juillet 1979 (sur la nécessité de ne pas le réhabiliter), mais aussi beaucoup de conférences : « Vichy » au Cercle d’éducation populaire de Bruxelles (22 octobre 1976), « L’affaire Pétain » au grand théâtre de Spa (août 1979), à nouveau au Cercle de Bruxelles (octobre 1979) et au « Club 44 » (14 décembre 1981).

C’est aussi en 1981 que la TSR diffuse tout un cycle d’émissions sur « Pétain » (treize demi-heures du 3 mai au 10 juin 1981).
Bien sûr toutes ces occasions de parler de Pétain n’apportent pas d’inédit, mais sont un signe fort de la conviction ancrée en Guillemin de la nécessité du devoir de mémoire sur un sujet aussi brûlant.

Et nous voici revenus aux dernières années, celles de la chronique à L’Express de Neuchâtel, et aussi de la publication de Parcours, ce gros volume de souvenirs dont la relecture a toujours à nous apprendre.
Les deux – la chronique et Parcours – sont en connexion, d’ailleurs ; ainsi « Un été de cauchemar », des notes sur Malagar en 1940 publiées dans L’Express le 27 juin 1988, rejoint dès mai 1989 le chapitre sur Mauriac situé à la fin de Parcours.

Dans L’Express paraissent par ailleurs des comptes rendus de livres qui ont frappé Guillemin, comme Le Sabordage de la IIIe République d’Henri Calef (« La paix qui tue », 3 mai 1988) ou L’Opinion française sous Vichy de Pierre Laborie (« Imposture “modérée” », 15 octobre 1990).

Et en marge de tout cela, il ne faut pas oublier l’intérêt passionné que Guillemin continue de porter à Céline : plus de dix articles entre 70 et 91, parfois avec des retours autocritiques sur son indulgence de jadis à l’égard du pamphlétaire (j’ai tenté de faire le point sur Guillemin et Céline dans ma lettre de mars 2017, sur notre site, et bien sûr j’en reparle dans les Chroniques du Caire). [Pour (re)lire la note de Patrick Berthier, cliquez ici]

Pour finir, retour sur le « journal intermittent » qui occupe vingt pages de Parcours.
En juillet 1977, lorsque j’avais interviewé Guillemin en Bourgogne, il n’avait guère été question directement de 1940 dans nos conversations, sauf par éclats de souvenirs.
Une page marquante, toutefois, sur ce dîner du 2 février 1940, à Genève, chez le consul de France : soirée mémorable pour Guillemin, puisque c’est celle de sa première rencontre avec Claudel, mais aussi à cause de ce qu’il a entendu.
Je cite le passage, non dans la version légèrement expurgée par Guillemin après l’enregistrement (Le Cas Guillemin, Gallimard, 1979, p. 60), mais dans le retour à la version originale (Henri Guillemin tel quel, Utovie, 2017, p. 119) :

Et je me retrouve en présence de Claudel à la table de ce consul général, où il se produit quelque chose d’assez affreux, que l’on peut raconter. C’était la drôle de guerre, songez-y. La table était très nombreuse, et il y avait en particulier un M. X. (je préfère ne pas le nommer), décoré, rosette, extrêmement élégant, cheveux argentés, costume splendide, dans les soixante-cinq ans. Il était chargé de mission par le gouver­nement français pour des achats en Suisse – en pleine guerre. Et, à la table du consul général, qui était une table officielle, ce monsieur, chargé de mission par le gouverne­ment français, disait : “J’espère bien qu’on va arrêter cette guerre qui, par bonheur, n’a pas encore éclaté. Se battre avec Hitler ? mais c’est du suicide : il est notre rempart contre le communisme. Il faut au contraire obtenir la paix le plus vite possible. Du reste le maréchal Pétain est tout à fait de cet avis.” Etc. Le consul était très embêté ; j’observais Claudel, qui gardait le nez dans son assiette. Après le repas, on laisse s’éloigner ce moment pénible, ces propos incroyables, horribles, qui suffisaient à faire comprendre que nous allions perdre la guerre. Je m’approche de Claudel [etc.]

On retrouve en 1989, c’est naturel, une première version de ce dîner dans le « journal intermittent », à la date du lendemain (3 février 1940) et enrichie d’une autre rencontre sur l’imminence de la défaite (voir Parcours, rééd. Utovie, 2015, p. 60-62).

Mais il est plus intéressant encore de relire ces pages dans le contexte global de ce journal, tenu par Guillemin à une époque où il ne pensait évidemment pas le publier un jour.
Une des toutes premières notations annonce le futur historien de 1870 : « Hitler a réussi contre nous l’opération Bismarck de 1870. Il nous laisse la responsabilité de la guerre. Ce n’est pas lui qui la déclare : c’est nous » (5 septembre 1939,
Parcours, p. 54).

Puis viennent des pages sur la drôle de guerre, qu’il juge par deux fois incompréhensible ; sur l’impression de défaitisme rapportée de la ligne Maginot par son ami dominicain le père Maydieu (27 décembre 1939, p. 59) ; sur l’image de mobilisés haineux, croisés en gare de Bordeaux (26 mai 1940, p. 64-65) ; sur Henriot, exultant, place de la Cathédrale (13 juin, p. 66-67) ; et ce mot écrit le 22 juin, mais qui évoque le cours de l’Intendance le 17 après-midi, quelques heures après le discours de Pétain à la radio (« rien, la foule ordinaire et, dans l’ensemble, des visages sereins, délivrés », p. 67).

Le plus souvent les notations sont courtes, et en effet le journal est très « intermittent » ; mais ce sont, comme eût dit Victor Hugo, des « choses vues », et Guillemin en savait bien le prix puisque plusieurs d’entre elles figurent dès 1974 dans Nationalistes et “nationaux”.

Et maintenant relisez le texte de 1990 par lequel j’ai commencé : vous comprendrez encore mieux à quel point, dès 1940 et durant cinquante ans, la nécessité de ne rien oublier n’a jamais quitté l’esprit de Guillemin.

Il le savait quand il parlait de 1789, de 1848 ou de 1871 ; mais là c’est de ce qu’il a vécu lui-même qu’il parle inlassablement, et l’urgence de ne pas se taire s’impose alors comme une évidence.

Intervention d'Annie Lacroix-Riz

Causes, conditions et objectifs du choix de la défaite de 40

L'importance du texte, sa mise en page et la précision des notes et références qui étayent l'ensemble du document ont plaidé pour une diffusion sous format pdf, afin d'en garantir la meilleure lecture.

Pour lire le texte, cliquez ici

La salle Dussane le jour du colloque

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