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Guillemin et Napoléon

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l'île de Sainte Hélène

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l’île de Sainte Hélène, le 23 juillet 1815. Peinture de William Quiller Orchardson, peintre écossais (1832 – 1910) – Tate Britain Londres

5 mai 1821 – 5 mai 2021
Le bicentenaire que Guillemin n’aurait pas fêté

Relire le petit livre intitulé à l’origine Napoléon tel quel (éd. de Trévise, 1969), et réédité par Utovie en juillet 1986 sous le titre Napoléon, légende et vérité, permet à la fois de prendre position face au déferlement consensuel et admiratif mis en place ces temps-ci pour le deux centième anniversaire de la mort du « petit chacal », comme l’appelle l’auteur (c’est le titre de son premier chapitre), et de revisiter bon nombre des thèmes favoris de l’historien que fut Guillemin – car, même dans l’université, on commence, tout de même, à reconnaître en lui un historien.

Avant d’en venir aux cent cinquante petites pages de ce livre qui se (re)lit d’un trait, je me permets un préambule auquel je tiens. D’octobre 2017 à novembre 2018, le musée des beaux-arts d’Arras a consacré à Napoléon une exposition dont le surtitre sur les affiches, « Le château de Versailles à Arras », disait assez l’ambition d’en mettre “plein la vue” au visiteur en utilisant les ressources de l’importante collection de documents et d’images conservée au château.

Nulle vision critique dans cet accrochage, mais un éloge du génie de la communication grâce auquel, dès sa prise du pouvoir, Napoléon a construit sa légende.

Ayant vécu plus de trente ans à Arras, j’ai été invité par la municipalité à prononcer, dans le cadre ou en marge de cette exposition, une conférence sur « Napoléon et le théâtre », qui a eu lieu au musée le 23 septembre 2018. Je ne pense pas avoir été sollicité parce que je travaillais sur Guillemin, vu ce qu’il pensait du monsieur, mais à cause de mes publications sur l’histoire du théâtre.

Ce que j’ai fait, c’est montrer dans la façon dont Napoléon envisageait l’utilité et les dangers du théâtre un bon exemple de sa conception autoritaire du contrôle de tout : de même qu’il avait étranglé la presse, réduite en 1803 à huit titres, et en 1811 à quatre, autorisés et contrôlés par ses services, il a étranglé le théâtre, fermant les trois quarts des salles et en laissant vivre seulement huit pour tout Paris, elles aussi tenues et surveillées de près.
Je n’avais nul besoin de Guillemin pour décrire cette tyrannie culturelle, il suffisait de décrire le réel à partir des décrets qui, de 1806 à 1808, ont ainsi domestiqué les deux médias essentiels de la vie de cette époque : le journal, et le spectacle.

Ainsi, et sans citer Guillemin (que d’ailleurs le théâtre n’a pratiquement jamais intéressé), j’ai pu, juste en étant objectif, dire qui était, en matière culturelle, Napoléon Bonaparte.

Flyer de la Cie "Avec vue sur la mer"

Pour voir plus nettement cette image ainsi que son verso, cliquez ici

Mais je tiens à signaler aussi que pendant toute la durée de cette exposition un homme qui, lui, connaît Guillemin, a eu le culot et l’esprit de brandir face à la célébration universelle ce petit brûlot du Napoléon, légende et vérité.

D’une part dans un « feuilleton radiophonique » sur Guillemin diffusé quatre fois par semaine sur une radio locale (Radio-PFM). D’autre part, par la lecture publique, en trois séances, de larges extraits de l’ouvrage, une de ces séances ayant eu lieu au musée même où se tenait l’exposition, ce qui fait plaisir ; il faut d’ailleurs admettre que les acteurs culturels organisateurs de l’événement ont eu l’intelligence – sans risque de compromettre un succès assuré d’avance – d’accueillir cet hommage à Guillemin aux dépens de Napoléon, lui donnant ainsi un peu d’écho.

L’homme de spectacle atypique qui se trouve à l’origine de ces séances et de ces émissions radio se nomme Stéphane Verrue, directeur de la compagnie « Avec vue sur la mer », que le quotidien régional La Voix du Nord qualifie joliment de « poil à gratter des tréteaux » (numéro du 14 février 2018) – image qui pourrait s’appliquer à Guillemin lui-même si l’on pense aux « tréteaux » de ses conférences.

En tout cas j’ai tenu à faire figurer ici le nom de Stéphane Verrue, et ce slogan de son « flyer » d’annonce : « Attention ! un Napoléon peut en cacher un autre ! » que j’adopte moi-même, au moment d’en venir à la relecture que je viens de faire du livre de Guillemin.

Deux thèmes au moins s’en dégagent : c’est un excellent exemple de ce qu’on appelle un pamphlet, et c’est une bonne anthologie de thèmes favoris de Guillemin.
Voyons cela.

Napoléon : légende et vérité
Editions Utovie – 160 pages – 15 €

« Pamphlet ? Ce mot sert à désigner la vérité qui déplaît »
C’est la première phrase du livre, et elle en définit bien l’esprit.

D’entrée, Guillemin dit : je sais ce qu’on va (encore) opposer à ce que j’écris. Vingt ans plus tard, il a préféré appeler « libelle » l’autre livre du même genre, provoqué, lui, par l’agacement face à la célébration du bicentenaire de la Révolution, son fameux Silence aux pauvres ! de 1989 jeté sur le papier par un jeune polémiste de quatre-vingt-six ans.

Mais c’est aussi un pamphlet, si l’on appelle de ce nom un texte dont l’auteur se soucie plus de frapper que d’argumenter dans le détail : peu de notes, du rythme, la percussion du vocabulaire ; ce qui n’empêche pas d’aborder le fond des choses.

Pour ce qui est du vocabulaire, le lecteur est servi, et bien sûr l’historien bien élevé sursaute à voir notre héros désigné d’entrée comme « gangster » (p. 7), « aventurier corse » (p. 8) ou « condottiere » (p. 36) prêt à toutes les « pirateries » (p. 43), et ainsi de suite jusqu’à la fin du livre et à la mort du « malfrat » (p. 137).

Le même historien est choqué de lire à satiété qu’une seule chose motive Napoléon, « son avancement à tout prix et par n’importe quel moyen » (p. 21), que « les nations [ne sont] à ses yeux que des enclos où seuls l’intéressent le gibier et l’argent à faire » (p. 36).

L’avidité de Napoléon est peut-être aux yeux de Guillemin le trait qui caractérise le plus cet « apatride » (p. 43) ; elle suffit à expliquer « la simplicité bestiale de son cas » (ibid.).
Citant la proclamation du printemps 1796 aux soldats qui s’apprêtent à envahir la plaine du Pô, et à qui il promet la richesse après la misère, Guillemin commente : « On ne peut être plus clair dans le banditisme. Hardi, mes tueurs ! Voyez un peu, à notre portée, ce butin ! Les bombances que nous allons faire ! Hold-up géant ; fric-frac énorme » (p. 44).

Même sur d’autres thèmes, et en avançant à grandes enjambées de page en page, on ne peut pas ne pas relever telles de ces trouvailles qui ont tant fait pour la mauvaise réputation de Guillemin, ainsi celle-ci, au sujet du « jeu singulier » que joue Talleyrand avec Bonaparte :
« Talleyrand et lui se ressemblent comme deux gouttes de pus » (p. 51).

Ou encore, à propos du comportement de Napoléon envers l’Église : « Le “divin”, Napoléon Bonaparte s’en est toujours soucié à peu près autant que d’une guigne, ou d’une prune pourrie » (p. 87).

Ou, tout à la fin, sur la formule de Louis Madelin à propos de la prise du pouvoir de 1799 : « Le destin amena Bonaparte à son heure pour refaire la France », cette note de bas de page : « Refaire ? Je m’aperçois que le terme peut être pris, familièrement, dans un sens qui conviendrait ici très bien » (p. 148 et n. 3).

Inutile de prolonger l’anthologie, elle finirait par reproduire tout l’ouvrage. Retenons-en que, évidemment, un livre comme celui-là ne peut pas plaire aux tenants de la légende.
L’auteur le sait si bien qu’il finit exactement comme il a commencé, par la « vérité » : « quand elle déplaît à certains, elle perd pour eux le droit d’exister » (p. 149).

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l'île de Sainte Hélène

L’Empereur à Sainte-Hélène dictant ses mémoires au général Gourgaud par Charles de Steuben (1788 – 1856) © Collection privée

Quelle Histoire écrire ?
Ce qui doit retenir dans ce Napoléon, au-delà du côté brillant du « pamphlet », c’est tout ce qu’il doit en profondeur aux convictions de Guillemin.
Essayons de dire l’essentiel.

1. Premier thème frappant par sa récurrence, c’est celui de l’enseignement, sur lequel notre prochain colloque, si la conjoncture le permet, donnera l’occasion de revenir.

Dès la première page du premier chapitre, Guillemin évoque le « sérieux redressement personnel » auquel il a dû procéder en repensant à sa jeunesse, et à ce qu’on lui avait dit de Napoléon : « […] j’avais été “mis en condition”, sur son compte, comme tous les Français de ma génération, et des générations antérieures. […] j’ai été dressé dans le culte de l’Empereur. Il m’a fallu lutter contre moi-même pour comprendre enfin de quoi j’avais été victime » (p. 5-6).

Guillemin en dit un peu plus lors d’une de ses nombreuses allusions à Louis Madelin (1871-1956), principal artisan de la légende napoléonienne dans la première moitié du XXe siècle par sa vaste Histoire du Consulat et de l’Empire (16 vol., 1936-1953).

Guillemin, évoquant ses années de khâgne à Lyon, parle de « ce M. Madelin que nous devions tenir pour le Docteur suprême » (p. 73) et dont, de ce fait, il eût été de mauvais ton de dire du mal à l’oral du concours.

L’influence de Madelin date du succès de son premier livre, un Fouché couronné en 1901 par le prix Thiers (!) de l’Académie française et, en effet, au moment où Guillemin fait ses études secondaires et supérieures, « l’Histoire selon Louis Madelin (and Co) » (p. 70) est dominante ; pas une ombre, ou si peu, dans le récit de la vie de Napoléon, qui, à peu de discordances près, s’est perpétué jusqu’à nos jours.

C’est pour protester contre l’esprit « honnêtes gens » [expression qui apparaît plusieurs fois dans Napoléon, légende et vérité] ou l’esprit « gens de bien » de ce type d’histoire que Guillemin redispose les cartes du jeu dans le bon sens.

Sainte Hélène 1816 : Napoleon dictant au comte Las Cases le récit de ses campagnes , par Sir William Quiller Orchardson

Sainte Hélène 1816 : Napoleon dictant au comte Las Cases le récit de ses campagnes – Tableau de Sir William Quiller Orchardson (1832 – 1910) – 1892 – National Museums Liverpool, Angleterre © National Museums Liverpool

J’en prends un exemple : la Banque de France. Une bonne vingtaine de pages, dans un si petit livre, insistent sur cette institution privée, sa création, ses buts, sa puissance.
Et voici, au sens musical du mot, l’entrée du thème : « La Banque de France ! Respect. Tenons-nous bien. Nul n’a le droit de badiner à propos d’une telle, et aussi noble, institution nationale. C’est bien aussi pourquoi je me garderai de badiner, et mettrai toute mon attention à bien voir de quoi il retourne » (p. 81).

Le familier de Guillemin reconnaît ici son ironie, mais aussi ce souci de « bien voir » qui est son obsession constante. Bien voir, c’est le contraire de la cécité forcée provoquée par l’enseignement reçu.

Encore ailleurs dans le livre, Guillemin en donne un autre exemple éloquent : « je revois ce professeur […] me conjurant de me rendre à l’évidence, de ne point répercuter des sottises : “C’est la vérité, me disait-il, la vérité bien établie ; aucun historien ne saurait le nier ; Napoléon a toujours voulu la paix ; il a toujours été l’agressé et non pas l’agresseur…” Tiens donc ! C’est l’Espagne, peut-être, qui s’est jetée sur lui ? Et c’est la Russie, spontanément, en 1812, qui s’est ruée sur la France ? Soyons “sérieux” en effet, et regardons les choses comme elles furent » (p. 107).

C’est le même procédé d’ironie aboutissant à l’affirmation d’une obligation de lucidité.
Aucun doute : ce souci d’établir le vrai contre la fable a été un moteur essentiel de l’écriture de ce Napoléon comme de celle de l’ensemble des livres de Guillemin, et même chose pour ses conférences ou ses émissions aujourd’hui tant regardées sur internet.

2. Il y a aussi autre chose, je crois, dans cette attaque contre Napoléon ; si on la lit bien, c’est un thème dominant, même, du livre : que Bonaparte, dès 1799 et même dès 1793, a été le fossoyeur de la République dont il s’était prétendu, par opportunisme, le serviteur.

On le voit bien quand on concentre la lumière sur « le coup de Brumaire » (titre du chapitre IV, qui fait allusion au Coup du 2 décembre, le grand livre de 1951 contre le neveu). (pour en savoir plus, cliquez ici)

Avant de raconter le coup d’État de 1799, Guillemin rappelle (p. 64-67) l’essentiel de ce qu’a été depuis dix ans l’évolution des choses : de 1789 à 1791, triomphe des notables, de la frange sommitale de ce « Tiers État » dont 98% sont des « exécutants plébéiens [qui] devront retourner dans leurs tanières dès qu’ils auront accompli ce pour quoi on les a, un instant, autorisés à en sortir », c’est-à-dire la prise de la Bastille (p. 64).

Pendant deux ans, tout va « au mieux pour les intérêts de la classe nouvelle, lorsque le malheur du 10 août est survenu, et le suffrage universel, et cette passion malsaine de Robespierre […] pour l’équité sociale » (p. 65). Le 9 thermidor a heureusement permis de « fermer cette scandaleuse parenthèse » (p. 66).

Robespierre
Maximilien Robespierre (1758 – 1794)

Dès lors, continue un peu plus loin Guillemin, il ne restait plus qu’à réussir le coup d’éclat de Brumaire qui, en mettant sur pied un pouvoir enfin stable et favorable aux affaires, a fait taire pour longtemps « le seul parti intolérable, […] celui de Robespierre », et qui a permis de « remettre en route l’antique machine à faire des riches au moyen du travail des pauvres » (p. 75).

On voit bien ici comment, en 1969, Guillemin reprend le thème central des « deux Révolutions » dont il a nourri, deux ans plus tôt, le cycle de conférences belges que Patrick Rödel a récemment édité chez Utovie (pour en savoir plus, cliquez ici) ; et par ailleurs, vingt ans avant de les écrire, il esquisse déjà à la fois l’immense enquête du Robespierre (pour en savoir plus, cliquez ici) et les cent pages de colère de Silence aux pauvres ! (pour en savoir plus, cliquez ici

Car au fond, si l’on tente de conclure, il me semble que c’est ce mot de « colère » qui résume le mieux Napoléon, légende et vérité.

Bien sûr, on peut n’en tirer qu’un florilège de citations : de Guillemin lui-même (« […] le meilleur politicien est celui qui se montre capable de faire applaudir par la foule un système où les mots recouvriront le contraire, exactement, de ce qu’ils annoncent », p. 74), ou de Napoléon (« Il n’y a plus en France qu’un seul parti et je ne souffrirai pas que mes journaux disent autre chose que ce qui sert mes intérêts », instruction à Fouché, 18 avril 1805, citée p. 97), ou encore cette perle incroyable d’un « prédicateur d’Alençon » s’exclamant en janvier 1809 : « Un être pareil à Sa Majesté, quel honneur pour Dieu ! » [sic, cité p. 112). Et ce florilège est déjà passionnant.

Mort de Napoléon – 1829 par Charles de Steuben

Mort de Napoléon – 1829 par Charles de Steuben (1788 – 1856) – Château d’Arenenberg (rive méridionale du lac de Constance à Salenstein, dans le canton de Thurgovie en Suisse).

Mais surtout, ce « pamphlet » est en réalité un cri d’indignation contre l’homme qui, après avoir, pour le bien des riches, « ramené la canaille au chenil » (p. 148), l’en a sortie bien vite pour faire d’elle la chair à canon que l’on sait.

Et là, pour finir, il suffit de citer :
« […] un million d’hommes, par sa grâce, mourront […] dans les carnages de sa “gloire”. Et le malheur de mon pays fut que ce forban […], pour ses interminables razzias, s’était procuré, comme tueurs, les conscrits français » (dernière phrase du chapitre VI, p. 110).

« “L’épopée” napoléonienne, gluante de sang, ne revêt toute sa dimension que si des chiffres l’accompagnent » (p. 123).

Et à propos du célèbre dernier bulletin de la mortelle campagne de Russie : « La santé de Sa Majesté n’a jamais été meilleure », ce simple commentaire : « à la vôtre, pontonniers de la Bérésina ! » (p. 130).

Un pamphlet ? allons donc ! un livre personnel, presque intime, convaincu en tout cas, et qui nous atteint encore, si nous en épousons le mouvement en le lisant en une seule fois.

Note rédigée par Patrick Berthier

Tombeau de Napoléon
Tombeau de Napoléon aux Invalides
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« Péage Sud », une immersion parmi les Gilets jaunes

Edition du Chien Rouge – Novembre 2020 – 335 pages – 13 €

Les pauvres font l’Histoire, les autres la commentent. Ces mots relevés sur un mur, Sébastien Navarro aime les rappeler dans Péage Sud, son livre sur les Gilets Jaunes.

Dans sa tournure un rien assassine, la phrase est censée secouer une habitude généralement prise sur les bancs d’école, sans y prendre garde, à savoir penser que l’Histoire est telle que la racontent les dominants. C’est le préjugé qu’a combattu avec force détermination Henri Guillemin, en tant qu’historien.

De fait Péage Sud, c’est plus qu’un récit de 335 pages sur les Gilets Jaunes – notons qu’il y en a peu du genre, à ce jour, et certainement pas aussi empreints d’humour : c’est tout à la fois la narration captivante de sa découverte du mouvement, son immersion au cœur même de l’événement ; c’est aussi la profonde remise en question d’un citoyen engagé et du journaliste qu’il se défend d’être.

un événement historique d’envergure

À lire cette trajectoire personnelle suivant le fil d’un événement historique d’envergure, dès sa naissance en novembre 2018, on finit par le constat de s’être fait avoir, même un peu, même si on s’en défend… par le dispositif médiatique institutionnalisé. Et aussi par le regret inconfortable de n’avoir pas été à la hauteur de ce moment unique de notre histoire. Mais qui n’a été effleuré à ces dates, ne serait-ce que de loin, par une pensée du genre : « Dans un mois Noël sera passé et tous ces blaireaux seront de retour dans leur foyer » ?

Cependant, des choses politiques aux formes atypiques se déroulaient sous nos fenêtres, aux croisements de nos routes. Ces choses politiques en train de se jouer durant les étonnantes semaines de la fin 2018 jusqu’au confinement de mars 2020, de qui sont-elles le fait ?

Non pas de syndicalistes, ni de militants férus de savoirs théoriques sur l’économie ou l’organisation sociale. Non, « la majorité des camarades gauchistes se pincent le nez en toisant de loin ce mouvement de plèbe jugé trop impur. C’est que rien du chambard fluo ne correspond aux grilles de lecture ânonnées par les brêles en marxologie. On attendait la classe ouvrière, on attendait à la rigueur les jeunes des quartiers populaires, mais eux… Sans déconner, vous avez vu leur dégaine ? Les Bidochon en mode insurrection ».

Une fois vaincues ses réticences surtout fondées sur le principe de la taxe sur le gasoil – vouloir rouler à discrétion ça se discute, Sébastien Navarro fait le pas. Le mouvement en est tout juste à sa troisième semaine. Et il nous livre cet aveu : « un vrai chamboulement intérieur ».

Car s’il n’a pas l’allure baraquée, physiquement laisse-t-il entendre avec dérision, il ressort qu’il n’est pas pour autant dépourvu d’une solide et vivifiante honnêteté intellectuelle, ni d’un sens aigu de la justice sociale et morale, pour notre plus grande joie.
Quand de plus, côté muscles, c’est le cœur qui l’emporte pour donner la mesure à des constats parfois amers, le mot humanité reprend tout son sens.


Mais assez cité de ces ingrédients vertueux, sauf à souligner qu’ils sont les prérequis impératifs pour qui tente dans une démarche objective d’y voir clair, dans le brouhaha médiatique qui a entouré ledit événement au fil des mois. C’est cela qui nous rend, à nous guilleminiens, ce témoignage attrayant et particulièrement profitable comme source de référence authentique, pour comprendre le mouvement des Gilets Jaunes.

Une proximité avec Henri Guillemin

Car sur le plan de la méthode historique, Henri Guillemin y insiste régulièrement, « Il y a deux lois (…) : lucidité et loyauté. Lucidité, ça veut dire ne pas s’en laisser compter. Tout vérifier. Et loyauté, ça veut dire être honnête, être objectif, comme on dit. Ce qui n’exclut pas, ou plutôt ce qui n’ordonne pas l’impassibilité »*.

Dans ses études, n’a t-il pas suffisamment labouré le terrain pour inciter à faire le tri dans les apparences données aux événements, à repérer les renversements de rôles, les détournements de situations et leur sens caché ? Tous procédés dont « les gens de biens »* font usage jusqu’à la démesure à toutes les époques, pour disqualifier, anéantir l’expression populaire du désaccord et les tentatives d’émancipation.

Puisque la commémoration du 150ème anniversaire de La Commune nous en fournit l’occasion, il suffit de réécouter la conférence d’Henri Guillemin, montrant le cas d’école que fut l’année 1871. Il y a bel et bien cohérence dans les lignes de force qui lient les événements du passé à ceux des années 2018-2020.

Retournons donc au rond-point du Péage Sud pour le vérifier. Sébastien Navarro endosse le gilet, et dans la foulée assiste à sa première assemblée générale :

« Ils sont peut-être 200. La tête au chaud sous des bonnets ou des capuches pour se protéger du froid. Ils écoutent un Arabe au visage maigre et aux yeux enflammés. (…) L’orateur s’époumone : il parle de justice sociale, de retour de l’ISF, de partage des richesses.

Je suis sonné.

Et le prix du gasoil alors ?

Je m’attendais à tout sauf à ça. »

Le rôle des médias

De « ça », la majorité des médias dominants ne parleront guère ; peu de place pour la réflexion, peu d’objectivité et encore moins d’empathie qui permettraient de « bien comprendre le sens des événements »*, si tel est aussi le but de l’Histoire actuelle.

Images et commentaires, hors des réseaux sociaux, semblent ne retenir que les manifestations hebdomadaires non déclarées, une violence unilatérale venant de « casseurs » Gilets Jaunes, hordes d’inconséquents responsables du marasme économique, mobilisés sans objectifs clairement identifiés, mouvement « populiste » brouillon, sans cohérence politique.
Mais surtout, argument bouclier, sans porte-paroles donc sans légitimité.

À l’inverse, « ça » est l’élément central du récit de Sébastien Navarro, « ça » passe sur le devant de la scène.

On y découvre le vrai visage de ces gens-là, la meute, bravant le froid « pire qu’en enfer » autour « des paquets de chips, de la charcutaille, des gâteaux, des packs d’eau », sans oublier les clopes : Étienne l’ancien assureur, Stan le tétraplégique, JP l’ancien gendarme sidéré par les gestes de ses compères, Choukroun le porte-drapeau bleu blanc rouge, des éclopés en tous genres, Claudie Odette et Thérèse le fidèle trio septuagénaire, Micka le minot élevé de foyers en familles d’accueil, Xavier asphyxié par les gaz, Moussa passé en justice…

En somme, ce sont des gens ordinaires, plutôt démunis et peu politisés – « la plupart des gilets sont des primomanifestants » découvrant in vivo dans les rires et les larmes… souvent sur fond d’écran de lacrymogènes, « la réalité d’une structure dont le rôle premier est de soutenir le pouvoir en place ».

Ils sont là, ils sont là, réunis en assemblées quotidiennes dans un sentiment nouveau de fraternité qui n’exclut ni les confrontations, ni les dérapages, ni les grincements de dents. Ils sont là, bien vivants. Là, les décisions sont prises par vote, puis appliquées avec pragmatisme, et là se forme une conscience politique :

« c’est le moment d’élire des délégués. Quelqu’un insiste sur la rotation des mandats qui doit être impérative. Une voix lui dit de la fermer. Une autre qu’il a raison : on veut pas de chef (…). Des cortèges sont élus pour des tranches de huit heures (…). À chaque fois, des mains se lèvent pour valider ou non les prétendants.
Je vis un moment sidérant de démocratie directe entre un rond-point et un péage autoroutier 
».

Que veulent les « fluos » ? Ils veulent ou proposent des décisions prises par la base, une vraie justice, le Référendum d’initiative citoyenne, une police qui les protège, des délégués et que ceux-ci n’émettent aucun avis personnel, la fin des privilèges, l’horizontalité, la hausse du SMIC, du pouvoir d’achat, des retraites, la baisse des taxes, la dissolution de l’Assemblée nationale, une nouvelle Constitution…

Ne voudraient-ils pas, par hasard, simplement un monde meilleur ? Pour l’honneur des travailleurs ?

Énumérer tous ces gens, relater nombre de ces épisodes aux touches artistiquement évocatrices est tentant ; le verbe est si drôle, grinçant aussi forcément et irrévérencieux, mais tellement édifiant. Or la fresque est trop vaste : un vrai portrait de groupe avec dames, hommes, papis, mamies, enfants, motards, mais pas seulement.

Par exemple, il y eut à l’acte IV « 89 000 flics mobilisés dans l’Hexagone pour une estimation officielle de 125 000 gilets jaunes ». Le ministre de l’Intérieur Monsieur Castaner déclara pour ce 9 décembre 2018, 1385 interpellations et 975 gardes à vue. Auxquelles il faut ajouter, puisqu’on en est aux « chiffres et leur totalité totalitaire », 13 500 grenades lancées, 840 tirs de LBD et 136 000 litres d’eau tirés au canon.

Des faits que « l’Histoire de bonne compagnie »* ou « bienséante »* ou « académique »* pourrait passer sous silence ?
À ce stade des événements, si on ne perd pas le fil de l’histoire de la Commune ni les leçons de la méthode historique d’Henri Guillemin, il ne restait plus qu’à repérer l’ennemi extérieur qui détournerait opportunément l’attention pour venir à bout de la meute.
Ce qui confirmerait que pour un temps encore « La guerre reste plus forte que l’amour » ?

Note rédigée par Jocelyne Mallet

* Expressions et citations d’Henri Guillemin (tirées notamment de ses conférences sur Napoléon).
Les autres citations entre guillemets sont tirées de l’ouvrage Péage Sud.

En complément : une autre façon de voir le dessous des cartes

Dans le sillage de Péage Sud, mais d’un autre point de vue, un article du Monde Diplomatique vient corroborer cet état de fait.
Concernant l’art de déformer les faits, on le sait, le comptage ministériel du nombre de manifestants est devenu, au fil des ans, une véritable calembredaine. L’article « Gilets jaunes, combien de divisions », paru dans le Monde Diplomatique de février 2021, montre à quel niveau de désinformation, on est arrivé.

Dans son chapô, un chiffre apparaît d’emblée suspect : « 287 710 : c’est, d’après le ministère de l’intérieur, le nombre de participants à la première journée d’action des Gilets jaunes,le 17 novembre 2018. Un chiffre repris en boucle dans les médias….. ».
Les deux auteurs de l’article – Jean-Yves Dormagen et Geoffrey Pion, respectivement professeur de science politique et géographe à l’université de Montpellier, démontrent qu’il s’agit d’un grossier mensonge.

Après avoir décrit et présenté la méthodologie originale mise au point par une équipe de recherche universitaire (dont ils ont fait partie) pour comptabiliser, au plus près de la vérité, le nombre de manifestants d’un mouvement aussi polymorphe et innovant, ils arrivent à un chiffre qui fait frémir, tant par son immense décalage avec le comptage officiel que par l’importance du mouvement revendicatif :
en effet, 3 millions de personnes ont participé aux actions Gilets jaunes entre mi-novembre 2018 et juin 2019 sur l’ensemble du territoire national. Bien loin des 287 710 annoncés en fanfare.

L’article conclut par « … la mobilisation a été […/…] d’une ampleur inédite depuis des décennies. A ce titre, on peut comparer le surgissement des Gilets jaunes à des moments singuliers de notre histoire, tels que juin 1936 ou Mai 68. »

E. Mangin

Manifestation sur les Champs ELysees, le 16 février 2019, acte XIV (Photo Eric Fefferberg / AFP)
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Victor Hugo nous parle d’Argenteuil

Crispin et Scapin dit aussi Scapin et Silvestre, les deux personnages de la pièce « Les fourberies de Scapin » de Molière se faisant des confidences à l’oreille – Tableau de Honoré Victorin Daumier – (1808 – 1879) – 1864 – huile sur toile 83 cm x 61 cm – Musée d’Orsay Paris.
Victor Hugo nous parle d’Argenteuil

L’actualité immédiate a parfois dans le passé des échos étranges. Une amie qui enseigne le français dans un collège d’Argenteuil vient de se trouver confrontée à cette mort d’une adolescente de quatorze ans jetée à la Seine : une dizaine de ses élèves de 5e lui ont demandé de passer avec eux le quart d’heure de récréation à discuter et à réfléchir à « l’ensauvagement de notre société » (je reprends ses termes).

Et pour commencer elle leur a fait découvrir ces vers de Victor Hugo que je n’avais moi-même jamais lus et qui méritent de l’être, aujourd’hui, en ce temps de médisance et/ou de calomnie sur les réseaux dits sociaux.

Quelques vers de Victor Hugo

Le texte parle tout seul et n’a pas besoin d’interprète.

« Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites.
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes.
Tout, la haine et le deuil ! – Et ne m’objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas… –
Écoutez bien ceci :

Tête à tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille au plus mystérieux
De vos amis de cœur, ou, si vous l’aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu ;
Ce mot que vous croyez qu’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre !
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin.
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
– Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle ! –
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera.
Il suit le quai, franchit la place, et caetera,
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez l’individu dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive, et, railleur, regardant l’homme en face,
Dit : “Me voilà ! Je sors de la bouche d’un tel”. –

Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel. »

Toute la lyre

Ces vers se trouvent dans le recueil posthume Toute la lyre (III, xxi).

Henri Guillemin ne les a jamais évoqués devant moi et, à ma connaissance, ne les a jamais cités. Pourquoi ne pas les offrir à sa mémoire, aujourd’hui 19 mars, à l’occasion de son anniversaire ?

Et je me dis qu’ils auraient plu aussi à son fils Philippe, qui vient de nous quitter.

Nous ne sommes pas tous des « jeunes gens », mais nous pouvons tous méditer cette poésie si simple d’un si grand homme.

Note rédigée par Patrick Berthier.

En complément – Lucchini lit Victor Hugo

C’était le 31 décembre 1996. Avec des amis, nous étions aller écouter cet excellent « diseur de textes », Fabrice Lucchini, qui se produisait à la Maison de la Poésie à Paris. Son spectacle s’intitulait modestement Fabrice Luchini dit des textes de Baudelaire, Hugo, La Fontaine, Nietzsche.

Son répertoire était magistral, alternant le grave avec Baudelaire et le burlesque avec Les Fables de La Fontaine. Il termina la soirée par le poème de Hugo et enflamma la salle, le public se levant d’un seul bond, à peine fini, pour l’applaudir à tout rompre en une interminable « standing ovation ». Méritée.

Ce billet me permet de revivre cette émotion un quart de siècle après, à l’ère des réseaux sociaux, fosse aux sots pour les uns, lumière de la démocratie pour les autres ; avec l’admiration intacte, mais avec des questionnements nouveaux sur la dérive des choses.

Je n’ai, bien sûr, pas pu retrouver l’enregistrement vidéo/internet de cette soirée, mais à la place, cette vidéo qui est aussi bien.

E. Mangin