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Les oeillères d’Henri Guillemin

Les « œillères » de Guillemin

Cette fois pas d’article inconnu ou méconnu comme ceux dont nous a fait profiter récemment Patrick Rödel, mais une modeste réflexion à partir d’un mot que Guillemin m’a dit jadis et sur lequel je crois bon de revenir.

Nous approchions du terme de nos enregistrements, en juillet 1977, dans sa maison de Bourgogne. Je me rends compte, bien des années après, à quel point presque tout ce qu’il m’a dit pendant trois jours avait été médité, voire prémédité. Il y avait des choses qu’il tenait à dire absolument, d’autres qu’il tenait absolument à ne pas dire – sur sa vie personnelle, entre autres, lui qui ne s’est jamais privé d’entrer dans celle des autres pour mieux les comprendre (et pas forcément pour les condamner, témoins les grands aimés que furent Zola, Jaurès, Vallès…).

Et voilà qu’à un moment, après une question posée par moi (et sur laquelle je reviendrai) et un petit silence, il me jette tout à trac et comme une évidence (pour se définir lui-même plus précisément) :

« C’est plutôt que je ne peux pas tout connaître et que j’ai décidé que j’aurais des œillères. Si on veut travailler vraiment dans certaines directions, il faut aller devant soi et ne pas regarder à côté ».

Ce sont ces mots exacts, tels qu’enregistrés, qu’on peut lire dans Henri Guillemin tel quel (Utovie, 2017, p. 245).


Ils peuvent paraître surprenants, ces mots : comme un aveu à la fois d’incompétence et de partialité, bien imprudent de la part de quelqu’un qu’on a si souvent et si violemment attaqué justement pour ces raisons-là.

Mais Guillemin, lui, cela lui paraissait naturel de les dire, et la preuve c’est que lors de sa féroce révision de l’été 1978, où il a supprimé de l’enregistrement, ou complètement réécrit, tant de propos qui ne lui convenaient pas, ces mots-là il les a à peine modifiés en vue du livre qui allait paraître.

Dans Le Cas Guillemin (Gallimard, 1979, p. 193), on peut en effet lire :

« […] je dois vous dire que j’ai accepté d’avoir des œillères. Si on veut travailler vraiment dans une certaine direction, il faut consentir à des tas d’ignorances, à côté. Sans ça, on se disperse ».

Simples différences de formulation, dira-t-on, et c’est largement vrai.
À « je ne peux pas tout connaître » se substitue « il faut consentir à des tas d’ignorances », et dans les deux cas c’est après tout l’expression d’une saine modestie.

Mais une différence de fond, tout de même : accepter d’avoir des œillères (texte corrigé de 1979) n’est pas la même chose que décider d’en avoir (texte original restitué en 2017). Du coup, cela vaut la peine de réfléchir à cette métaphore elle-même.

Il faut l’entendre telle qu’elle a pu être dite par un homme qui est né en 1903, et dont le père travaillait sur les routes à la tête d’une équipe de cantonniers ; tous les charroyages de cailloux et autres se faisaient évidemment par voitures à cheval, comme d’ailleurs aussi bien les livraisons dans les rues de Mâcon.
Tous les chevaux destinés à ces travaux portaient des œillères, et chacun, en ville comme à la campagne, savait concrètement ce que c’était : « Plaques de cuir attachées à la têtière d’un cheval et placées à hauteur de ses yeux pour empêcher l’animal de voir de côté », dit la définition du Trésor de la langue française, et le rédacteur ajoute : « et pour que ses yeux soient protégés des coups de fouet », utile rappel de la condition peu enviable de ces animaux, même quand ils avaient de “bons” maîtres.

Revenons maintenant à notre phrase de Guillemin : la différence éclate entre le cheval de trait (ou de labour) qui accepte les œillères, n’ayant de toute façon pas d’autre choix, et un cheval imaginaire qui déciderait d’en avoir, pour être sûr de ne pas « voir de côté ».

Guillemin, en 1977 (soixante-quatorze ans), se perçoit comme quelqu’un qui a décidé de restreindre son champ d’enquête, pour mieux l’approfondir.

Tout spécialiste d’un sujet donné se comporte de même, et c’est normal. Il n’empêche que dans notre civilisation où les œillères ne sont plus que métaphoriques et où le mot employé au figuré est à peu près toujours péjoratif, on peut trouver curieux que ce soit celui qu’ait revendiqué Guillemin.

Jusqu’à présent j’ai laissé de côté l’entourage, le contexte de cette réponse de l’inter­viewé, et je voudrais maintenant y venir, dans un second temps, parce qu’il me semble qu’il y a encore quelques remarques bien intéressantes à faire.

En 1977 je suis un jeune professeur de littérature au lycée Robespierre d’Arras, je ne sais même pas que je vais entrer dans la carrière universitaire l’année suivante, même si j’ai commencé une thèse sur Balzac, mon écrivain de prédilection.
Ce détail personnel doit être donné pour faire comprendre qu’à plusieurs reprises j’aie tenté d’interroger Guillemin sur Balzac, et plus généralement sur ses préférences littéraires. J’ai obtenu les réponses qu’on peut lire dans Henri Guillemin tel quel : oui, Hugo, oui, Zola, oui, Flaubert, mais comme hommes ; comme écrivains, certes (et Claudel, et d’autres, aussi), mais d’abord comme éléments de l’histoire littéraire, de l’histoire des idées et pour finir de l’Histoire tout court : le coup du 2 décembre, l’affaire Dreyfus…

Honoré de Balzac en 1842

Avec mon Balzac qui n’était pas de gauche (c’est peu dire), je tombais mal. Et en plus Balzac l’écrivain, non ! quel style, quel fatras ! C’est Guillemin qui parle, évidemment, non seulement en 1977 mais dans de multiples lettres échangées entre nous ensuite, en fait à chaque fois que je lui envoyais une nouvelle édition « Folio » d’un Balzac et qu’il me répondait que c’était du temps perdu…

Et, il est temps de le dire, notre fameuse phrase sur les œillères, elle concerne justement Balzac, que j’avais une fois de plus évoqué.
Guillemin, peut-être agacé de mon insistance (il aimait bien guider l’entretien, non être amené vers les sujets qui lui déplaisaient), a décidé de crever l’abcès, gentiment mais très fermement :

« Je vais vous faire un aveu qui va vous peiner beaucoup : je me suis toujours embêté à crever avec Balzac » (Henri Guillemin tel quel, p. 243 ; texte maintenu dans Le Cas Guillemin, p. 191.

J’ai mis crever en italique pour rendre le ton de la voix). Tant pis… Et, ma foi, mon cher Balzac n’a pas besoin de Guillemin pour être Balzac. En revanche la réponse de juillet 1977, dans son ensemble, m’intéresse si je repense au travail que je viens de mener à bien pour publier cette anthologie des Chroniques du Caire rédigées entre 1937 et 1939 publiée cette année chez Utovie : aucune ne concerne Balzac, mais un grand nombre sont bien des chroniques de critique littéraire, et souvent de très fine critique littéraire, sur Colette comme sur Bernanos, sur Mauriac comme sur Simenon…

N’est-on pas en droit d’éprouver, au moins en passant, le regret d’un gâchis, d’une perte en tout cas, car quel critique eût été Guillemin s’il avait continué à laisser parler toute la diversité de ses passions comme il le faisait à trente-cinq ans !

Bien sûr, il est devenu Guillemin, je veux dire le Guillemin militant de certaines convictions politiques et spirituelles, le Guillemin que nous connaissons, et j’ai assez travaillé sur toute son œuvre pour n’avoir pas à vous convaincre que ce Guillemin “public”, celui que la jeune génération découvre sur Youtube, du contempteur de Napoléon à l’enthousiaste de Jeanne (dite Jeanne d’Arc), que ce Guillemin-là me passionne aussi.

Mais quand même. Dommage que, si tôt, il ait décidé d’avoir des œillères. Peut-être lui-même le regrettait-il ? j’avoue que je me le demande, à relire la réponse complète dans sa version originale ; elle vient après un échange assez long autour de Balzac, dont la personne, la vie, et bien sûr le style déplaisent décidément à mon interlocuteur.

Nous en venons au thème de « l’explication basse », expression par laquelle, dans L’Avènement de M. Thiers et Réflexions sur la Commune (p. 224), il résume son opinion sur la plupart des acteurs qui occupent la scène en 1870-1871 ; et, de façon bien intéressante, car là ce n’est pas une réponse à une question de moi, Guillemin choisit de revenir à Balzac.
C’est par ces lignes que, non sans un brin de provocation… balzacienne, je choisis de finir :

[…] il est vrai que dans l’explication du comportement des êtres je suis peut-être enclin à l’explication basse. C’est que ce que je vois autour de moi m’encourage rarement à chercher une explication sublime ! Mais dans le cas de Balzac, attention, je le connais trop mal pour décider selon ce genre de critères. C’est plutôt que je ne peux pas tout connaître et que j’ai décidé que j’aurais des œillères. Si on veut travailler vraiment dans certaines directions, il faut aller devant soi et ne pas regarder à côté. Balzac aurait été, il y a très longtemps, une tentation. Et puis je me suis dit : « C’est un univers, Balzac. Je suis en train de travailler sur Lamartine ; je dois faire ma thèse d’abord ». Et puis je suis parti dans Flaubert, plus sérieusement dans Jean-Jacques Rousseau et dans Hugo ; je me disais toujours que Balzac serait pour plus tard. Entretemps, j’essayais d’en lire. Ça ne m’intéressait pas du tout : j’ai tout laissé tomber. Je sais que c’est indéfendable.

Chronique rédigée par Patrick Berthier

Horse with raised leg – William Kentridge artiste sud-africain né en 1955 – exposition sur le thème « clair obscur »
organisée en 2018 par l’agence culturelle départementale Dordogne-Périgord.

Dernier rappel événement éditorial : Le 6 novembre à la Librairie Tschann

Présentation de Chroniques du Caire par Patrick Berthier

Le mercredi 6 novembre 2019, à partir de 19h00  – Librairie Tschann – 125, bd du Montparnasse 75006 Paris.

T : 01 43 35 42 05

Chroniques du Caire est un événement éditorial, un ouvrage inédit d’Henri Guillemin.

Cet ouvrage inédit sera présenté le 6 novembre prochain, à partir de 19h00, à la célèbre librairie Tschann (Paris 75006), par Patrick Berthier qui a préparé cette édition, fruit d’un travail de plusieurs années de recherches. 

Chroniques du Caire rassemblent une sélection des 98 recensions littéraires écrites par Henri Guillemin entre 1937 et 1939, lorsqu’il fut nommé, à l’automne 1936, professeur de littérature française à l’Université du Caire. Il tient alors la chronique littéraire de La Bourse égyptienne, journal lu par l’élite du pays et qui rayonne sur tout le Moyen-Orient.

C’est le début d’une production de textes critiques passionnants sur des livres publiés dans les années d’avant-guerre, tels que L’Espoir d’André Malraux, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Bagatelles pour un massacrel’école des cadavres de Céline, ainsi que sur les ouvrages d’un Mauriac, un Bernanos ou un Simenon, et d’autres encore.

Cette édition commentée, référencée, analysée, est un ouvrage exemplaire dans le domaine de la critique littéraire et pour la pensée critique en général.

Le Prix Henri Guillemin

Notre dernier rappel aporté ses fruits et nous vous remercions pour votre participation à la création de ce nouveau chemin que nous ouvrons.

Nous avons reçu d’autres propositions qui s’ajoutent ainsi à celles mentionnées dans notre billet du 15 octobre dernier.

Nous avons reçu 8 nouvelles propositions d’ouvrages, provenant presque exclusivement de nos adhérents :

Les communistes et l’Algérie – des origines à la guerre d’indépendance, 1920 -1962 de Alain RUSCIO

Une histoire politique du Tiers-Monde de Vijay PRASHAD

Mémoires vives de Edward SNOWDEN

L’Histoire comme émancipation de Laurence De Cock, Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau

Comment l’Amerique veut changer de Pape de Nicolas SENEZE

La guerre sociale en France – Aux sources économiques de la démocratie autoritaire de Romaric GODIN

La non-épuration en France – de 1943 aux années 1950 de Annie Lacroix-Riz (Cet ouvrage, déjà proposé la fois précédente, a fait l’objet de deux nouvelles propositions).

Nous sommes à mi-chemin de la remontée des propositions dont la clôture est fixée au 31 décembre de cette année, soit encore deux mois.

N’hésitez pas continuer à nous faire part de vos coups de coeur en adressant vos suggestions à :  administration@henriguillemin.org

Pour lire le règlement du Prix Henri Guillemin, cliquez 

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Les tendances de la jeunesse intellectuelle – un article du jeune Guillemin du 25 février 1924

Henri Guillemin

Introduction de Patrick Rödel

Cet article est une curiosité. C’est un des premiers qu’Henri Guillemin écrit dans les journaux de Marc Sangnier. Il a écrit l’année précédente trois articles dans La Jeune République.

1924 sera plus riche puisqu’il publiera pas moins de 29 articles dans ce même journal – beaucoup sont consacrés aux activités politiques de Sangnier ; mais il y a aussi des articles de critique littéraire (Jean Cocteau, Le grand écart) et cinématographique.
On peut s’étonner d’y voir un Guillemin s’intéresser à la crise économique et financière –

La démocratie, où il donnera 4 articles, est réservé à des articles plus fouillés d’analyse politique. Guillemin se livre à une sorte d’enquête sur l’état d’esprit de la jeunesse estudiantine parisienne.
Il fait lui-même partie de cette jeunesse, puisqu’il faut rappeler, il n’a pas encore 21 ans ; il est entré à Ulm, l’année précédente et s’est mis immédiatement au service de Marc Sangnier.

Je signale que le tout premier article qu’il écrit date du 18 mai 1923, il est donc encore étudiant à la khâgne de Lyon ; il porte sur le décret pris par Léon Bérard, ministre de l’Education qui aligne les programmes d’enseignement des lycées de jeunes filles sur ceux des garçons et ouvre aux filles la possibilité de passer le baccalauréat – on peut imaginer que le jeune Guillemin est très favorable à cette mesure, même s’il semble contre l’obligation de l’enseignement du latin !

L’enquête à laquelle se livre Guillemin se situe dans la postérité de celle d’Agathon qui fut la première à prendre « la jeunesse » comme objet d’étude. Agathon est en réalité un pseudonyme derrière lequel se cachent Henri Massis et Alfred de Tarde.

Le livre, paru en 1913, est intitulé Les jeunes gens d’aujourd’hui. En sous-titre, les différents thèmes abordés : Le goût de l’action. La foi patriotique. Une renaissance catholique. Le réalisme politique.

Henry du Roure, qui fut un membre important de la première équipe qui s’était formée autour de Marc Sangnier, résume en quelques mots les résultats du travail d’Agathon : ces jeunes gens « sont avisés, pratiques, audacieux, courageux, peu sentimentaux, durs envers eux-mêmes et envers autrui, ils ne lisent guère (…) On conçoit la sorte de fascination qu’exercent ces jeunes barbares sur des hommes d’études et de travail solitaires. »

Guillemin n’apporte pas des éléments comparables à ceux qu’Agathon avait réunis – son approche demeure superficielle et rapide, mais elle ne manque pas d’intérêt et de lucidité. Elle nous renseigne de surcroît sur l’état d’esprit de Guillemin lui-même en cette période de sa vie qui, jusqu’à présent, n’a pas été explorée.

Et ce ne serait pas inutile que de jeunes chercheurs se penchent sur ces années de formation dans la mesure où elles ont joué un rôle essentiel dans son parcours, même s’il ne le reconnaît pas souvent.

J’ai ajouté en couleur verte les quelques éclaircissements nécessaires à la compréhension de cet article.

L’article de Guillemin – 25 février 1924

Le terme est bien vague de jeunesse intellectuelle. Les étudiants, dans leur ensemble, sont loin de témoigner de tendances morales, philosophiques ou religieuses définies.

(…) Agathon signalait déjà, avant la guerre, la diminution du dilettantisme chez les jeunes intellectuels. L’« égotisme » princier de Barrès perdait du terrain aussi bien que la subtilité délicate, mais seulement apparente, d’Anatole France.

L’étudiant d’aujourd’hui ne sait plus se charmer aux musiques confidentielles d’un cœur indéfiniment torturé, ni sertir d’une étrange logique l’idée aux facettes étincelantes. Il ne veut plus s’absorber dans l’inaction intemporelle des mystiques du moi. Les idées sont avant tout, pour lui, des puissances d’action ; et il n’est pas loin de trouver monstrueux et contre nature le jeu de tant de ses aînés que suffisait à ravir la danse entrelacée des notions et des sentiments.

Que d’intellectuels raffinés s’amusèrent avec les idées comme avec des femmes frivoles oublieuses de leur vrai devoir (Il ne plaisantait avec la morale, le jeune Guillemin !)

Deux femmes attablées au Café de la Paix à Paris en 1924

L’étudiant, aujourd’hui, respecte l’idée dans son éminente dignité. Il croit en elle, en sa valeur objective et supérieure ; et, une fois qu’il possède une idée vraie, ou qu’une idée vraie le possède, il croirait se renier lui-même, s’il n’en faisait sa chose, en sorte qu’elle finisse par devenir comme une partie de son être, ou son être tout entier.

Et c’est pourquoi l’étudiant d’aujourd’hui poussera ses convictions jusqu’à leurs conséquences pratiques ; presque toujours son système philosophique aboutira à des opinions politiques qui n’en seront que l’extériorisation et la projection sur le plan des faits. (Intéressant de noter cette place accordée à l’action, à l’engagement concret, cette volonté d’inscrire dans les faits les conséquences des idées que l’on défend).

Est-il intellectualiste fervent, défiant du sentiment ; enveloppe-t-il dans une même réprobation, et sans les distinguer, l’affectivité sensible et l’aspiration (je ne vois pas très bien ce que Guillemin entend par ce terme) ; préfère-t-il Aristote à Platon, Maritain à Bergson, l’étudiant sera facilement monarchiste, et si tant est qu’il ajoute à ces orientations quelques sympathies inavouées ou conscientes pour Nietzsche, il pourra être d’Action française.

Est-il pragmatiste, pratique-t-il une philosophie de la Vie plus ou moins bergsonienne ? Il n’y aurait rien d’étrange, alors, à ce qu’avec l’aide de Georges Sorel il devienne communiste (Rien d’étrange ? Si ! Cette rencontre entre Bergson et Sorel me laisse rêveur. Pour Sorel, je rappelle que ce fut un bonhomme passablement complexe ; il fit beaucoup pour introduire en France les thèses marxistes mais fut assez vite critique à leur égard. Théoricien du syndicalisme révolutionnaire, de la grève générale et de la violence salvatrice, il se rapprocha pendant un temps des nationalistes à la Maurras. Dreyfusard au moment de la révision du procès de Dreyfus, il se laissa séduire par les immondices antisémites de Drumond. C’est à croire que les jeunes communistes nageaient dans un curieux cocktail idéologique !)

Se rattache-t-il enfin à Platon, à la grande tradition chrétienne de l’Amour et de l’Action qui dépasse la pure logique rationnelle ; Pascal le séduit-il, et Blondel ? (1861/1949, Maurice Blondel, philosophe de l’action et philosophe chrétien. Il a joué un rôle très important dans le monde intellectuel de l’entre-deux guerres ; il est maintenant assez oublié. Jean Lacroix avait fort bien résumé le cœur de sa réflexion : « De cette opposition (entre la destinée de l’homme et le surnaturel) suit le statut de la philosophie : contrainte de poser un problème qu’elle ne saurait entièrement résoudre, elle ne peut que rester inachevée tout en rendant compte de son inachèvement même. Pas de philosophie sans système ; plus de philosophie si le système se ferme sur soi. En ce sens on pourrait dire que l’idée de système ouvert définit le blondélisme. Cette philosophie de l’insuffisance aboutit à une véritable insuffisance de la philosophie.») Il est bien près alors d’être Jeune-Républicain.

Des opinions politiques qui ont une telle assise doivent présenter, même extérieurement, certains traits caractéristiques. Et d’abord, elles ne sauraient être opportunistes.

D’une origine diamétralement opposée à l’empirisme, elle sont tout à fait étrangères à des préoccupations de tactique.
La politique des étudiants est une politique à principes, ce qui ne veut pas dire toujours une politique rigide et sans liens avec les faits, mais une politique obstinément attachée à un ensemble d’axiomes. (…)

Point dilettantes, croyant en leurs idées, les étudiants n’hésitent plus à oublier même, quand il le faut, qu’ils sont des intellectuels, et à travailler pour leur foi autrement qu’en écrivant dans les journaux ou en prononçant des harangues.

Un couple regarde le tableau « La Belle Ferronière » de Léonard De Vinci au Louvre Abou Dhabi
photo symbolisant le relativisme du regard critique
Photo GIUSEPPE CACACE. AFP

L’étudiant pauvre est, du reste, retenu par moins de préjugés que les autres et si l’on voit des jeunes gens à chapeau melon et gourdin jaune vendre l’Action française à la porte des églises, il est des étudiants communistes qui distribuent des tracts dans la rue et des étudiants jeunes-républicains qui collent des affiches sur les murs.

Agathon avait donc vu juste. Un courant nouveau, orienté à l’action positive, s’affirmait en 1914 ; aujourd’hui, une circonstance favorable lui permet de grandir :
Plus pauvre (…) l’étudiant se mêle ainsi à ceux qui ne sont pas des intellectuels et bien des préjugés tombent.
Il comprend que la vie est rude à qui doit ployer de longues heures, tous les jours, son corps et son esprit, à d’indifférents labeurs qui, sans délivrer l’intelligence, ne peuvent lui offrir d’aliments. Il connaît quel privilège c’est de pouvoir sans cesse vivre par l’esprit, et, comme tout privilège implique un devoir, il se sent des obligations insoupçonnées.

… et surtout, il y a eu la guerre, grande mûrisseuse des âmes, même celles qui ne l’ont pas connue.

C’est à elle, je crois, que la nouvelle jeunesse doit d’être infiniment moins impulsive que celle d’autrefois.

La guerre a tué la foi aux idées généreuses chez beaucoup de cœurs trop débiles et toujours prêts à se replier dans la défiance et l’égoïsme ; mais elle a aussi nuancé l’idéalisme des âmes entêtées d’amour (c’est une belle formule!), d’un réalisme qui décuple leur puissance d’action.

La duperie de la paix a été si monstrueuse ; tant d’hommes avaient cru à ceux qui prétendaient que cette guerre était une vraie révolution ; on avait tant espéré de ces mots de Démocratie, de Libération, de Justice et de Fraternité dont on nous abreuvait durant les mois de lutte, qu’une fois les armes posées et l’attente frémissante déçue, les enthousiasmes s’affaissèrent et une immense vague grise de rancoeur et de découragement fit plier tous les fronts.

On se défie, maintenant, des grands mots ; on redoute l’infernale hypocrisie qui dresse devant elle le bouclier des idées exaltantes, pour travailler à d’obscures et louches besognes, dans l’ombre même de leur rayonnement.
Mais ce qu’il y a de réconfortant, c’est de voir combien mince est le nombre de ceux qui, après tant de désillusions, ne se sont pas remis, simplement et courageusement à la tâche. (…) Dans presque toutes les intelligences, une sorte d’élargissement s’est opéré. Le simplisme diminue, tandis qu’augmente la volonté de fonder en raison ses tendances et de ne pas s’abandonner aux seules impulsions sentimentales (…)

Le Président Georges Clemenceau partageant un repas avec les soldats français dans les tranchées près de Maurepas (Somme) en 1917

La foi, et spécialement le catholicisme, se répand au Quartier Latin et, en général, dans toute la jeunesse française qui pense. (…) A l’Ecole Normale, sur 160 élèves, une cinquantaine sont catholiques. (…)
La foi de ces catholiques et de ces protestants n’est pas toute individuelle et inactive. (…) Est-ce dépasser la réalité que de signaler comme une ébauche de rapprochement, sur beaucoup de points, entre catholiques et protestants, qui, si elle n’est pas encore dans les faits, est déjà en aspiration dans bien des cœurs ?
(Suit un long développement en écho d’une étude de Rémy Roure parue dans La Renaissance : politique, littéraire et artistique, hebdomadaire fondé par Henry Lapauze en 1913, sur les groupes politiques au Quartier Latin. Guillemin cite tout le passage consacré à la Jeune République et conclut de la manière suivante….)
Il n’y a que trois attitudes possibles, et je dirai même qu’il n’y en a que deux, en réalité.

Mettons à part les socialistes, dont l’imprécise doctrine hésite entre un idéalisme décidé et de lourdes erreurs matérialistes ; le socialisme est tiraillé entre deux tendances, dont la plus forte, d’ailleurs, apparaît bien, à l’heure actuelle, comme étroitement apparenté au courant jeune-républicain.

Mais, en face de cette volonté de subordination aux principes moraux, en face de cet esprit de justice et d’amour, seul se dresse l’esprit d’égoïsme et de haine, négateurs des principes intemporels, et de qui relèvent à la fois ceux qui veulent, par tous les moyens, la suprématie de la nation et ceux qui ne reculent devant rien pour établir ce qu’ils appellent la dictature du prolétariat.

Telle nous apparaît la jeunesse intellectuelle (il faut noter comme cette jeunesse est parisienne !) dans ses aspirations et ses volontés.

Débarrassée du dilettantisme infécond, passionnée de vérité et d’action, idéaliste et réaliste à la fois, religieuse au sens large du mot, elle a horreur des mots vides et de ceux qui souillent les idées en se servant d’elles ; elle repousse les reptations savantes des politiciens à l’échine souple.

Nettement divisée en trois attitudes et deux tendances, elle incline à gauche dans sa majorité.

Surtout, elle est virile et porte sur la vie qui s’ouvre à elle un regard clair, droit et courageux. 

Henri Guillemin
Elève de l’Ecole Normale Supérieure

Vignette logo célébrant la jeunesse, pour le lancement des jeux olympiques de 1924

Rappel événement éditorial : mercredi 6 novembre à la Librairie Tschann

Présentation des Chroniques du Caire par Patrick Berthier

Le mercredi 6 novembre 2019, à partir de 19h00  – Librairie Tschann – 125, bd du Montparnasse 75006 Paris.

T : 01 43 35 42 05

L’ouvrage Chronique du Caire est un événement éditorial, un ouvrage inédit d’Henri Guillemin.

Cet ouvrage inédit sera présenté le 6 novembre prochain, à partir de 19h00, à la célèbre librairie Tschann (Paris 75006), par Patrick Berthier qui a préparé cette édition, fruit d’un travail de plusieurs années de recherches. 

Chroniques du Caire rassemblent une sélection des 98 recensions littéraires écrites par Henri Guillemin entre 1937 et 1939, lorsqu’il fut nommé, à l’automne 1936, professeur de littérature française à l’Université du Caire. Il tient alors la chronique littéraire de La Bourse égyptienne, célèbre journal lu par l’élite du pays et qui rayonne sur tout le Moyen-Orient.

C’est le début d’une production de textes critiques passionnants sur des livres publiés dans les années d’avant-guerre, tels que L’Espoir d’André Malraux, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Bagatelles pour un massacrel’école des cadavres de Céline, ainsi que sur les ouvrages d’un Mauriac, un Bernanos ou un Simenon, et d’autres encore.

Cette édition commentée, référencée, analysée, permet d’offrir aux connaisseurs, voire fans, d’Henri Guillemin, et aussi aux amateurs de critiques littéraires, aux adeptes de recensions exigeantes, non complaisantes, aux passionnés d’histoire littéraire, aux chercheurs en histoire littéraire, aux chercheurs en histoire politique, et à tous ceux qui veulent comprendre la vérité des faits, un objet exemplaire pour la pensée critique.
Une lumière intellectuelle bien venue aujourd’hui.

Ou quand la critique littéraire était quasiment une discipline en tant que telle.

Le Prix Henri Guillemin

Depuis notre dernier rappel le 1er octobre dernier, les choses ont un peu bougé. Merci à ceux qui ont ouvert le bal !

Nous avons en effet eu le plaisir de recevoir les toutes premières propositions d’ouvrages s’inscrivant dans l’esprit et l’engagement de Guillemin, ouvrages susceptibles donc, de recevoir le Prix Henri Guillemin.

Nous avons reçu 4 propositions d’ouvrages.

Même si, pour l’instant, ce nombre est encore bien timide, notamment au regard du nombre de nos abonné-es, de ceux/celles qui travaillent cette matière intellectuelle, et de tous les guilleminiens – et vous êtes nombreux ! -, le fait que des abonnés-es aient pris la peine de s’inscrire dans cette démarche, est très encourageant. 

Il faut donc continuer ! N’hésitez pas à nous faire part de vos coups de coeur ! Adressez-nous vos suggestions à administration@henriguillemin.org

Pour information, quels sont les 4 ouvrages proposés ?

La non-épuration en France – de 1943 aux années 1950 de Annie Lacroix-Riz ( 3 propositions)

Sorcières de Mona Chollet (1 proposition)

Le venin dans la plume de Gérard Noiriel (1 proposition)

Les lois du capital de Gérard Mordillat et Bertrand Rothe (1 proposition)

Ces titres peuvent suggérer, aider, stimuler, ou donner l’impulsion. Oui, très certainement, mais sachez qu’il existe évidemment bien d’autres ouvrages récemment parus, correspondant aux critères du Prix, livres que vous pouvez nous proposer.

Et il y a encore pas mal de temps avant la clôture de l’envoi de vos propositions qui est fixée au 31 décembre de cette année, soit encore deux mois et demi, laps de temps largement profitable !

Bref, n’hésitez pas !

Pour bien connaître ce que nous attendons de vous, cliquez ici

Pour lire le règlement du Prix Henri Guillemin, cliquez

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UN ARTICLE D’HENRI GUILLEMIN DANS LE JOURNAL DE CAMPAGNE ELECTORALE DE JACQUES RÖDEL – Avril 1936

 

1940 : Philippe Henriot, surnommé le Goebbels français, fait un discours au Casino de Vichy, France.
(Photo Keystone/France/Gamma via Getty Images)

L’article de Henri Guillemin

D’EBERLEIN A SULIOTTI

« L’Ordre » d’Emile Buré (1), lequel ne passe point pour un homme de gauche, a publié, dans son numéro du 25 février un article intitulé « La paille et la poutre » et qui s’ouvre sur les lignes suivantes : « M. Philippe Henriot (2) s’indigne de l’intervention de l’étranger dans la politique intérieure française, et il a raison. Mais son indignation est à sens unique. »

On sait qu’à la suite d’une campagne de « Gringoire » – où l’on a du goût pour les fiches de police – M. Henriot porta à la tribune de la Chambre le nom de cet Eberlein qu’il accuse de s’être fait le distributeur de l’argent russe au parti communiste français. Et toute l’argumentation de M. Henriot contre le pacte franco-soviétique repose sur le thème que la France ne saurait traiter avec un gouvernement qui entretient chez elle une agitation révolutionnaire.

Hugo Eberlein en 1936

La thèse paraît logique ; mais M. Henriot s’arrête, on ne sait pourquoi, dans la voie des conséquences où devraient l’entraîner les prémisses qu’il a posées.

Nous ne voyons point en effet que M. Henriot s’indigne lorsque M. Mussolini, par exemple, incite les étudiants français à s’en prendre à la personne des « politiciens qui continuent à siéger dans leurs fauteuils parlementaires ». Et M. Mussolini ne s’est pas contenté de faire imprimer son discours, il l’a fait transmettre en français par la radio officielle.

Il y a mieux. Il existe en Italie une organisation, la C.A.U.R. (Comité d’action pour l’universalité de Rome) qui correspond très exactement au Komintern russe. Son but est la réalisation du mot d’ordre de Mussolini : « Dans dix ans, l’Europe entière sera fasciste ou fascistisée ».
Cette organisation répand en France un bulletin, imprimé dans notre langue, et où l’on a pu lire, par exemple, la déclaration suivante, émanant des francistes
: « C’est dans la rue que se régleront les comptes entre la France d’un côté, et les valets anglo-éthiopiens de l’autre. » [le parti franciste (1933-1944)était un parti politique fasciste dirigé par Marcel Bucard – [N.de l’E.]
De pareilles incitations au meurtre sont diffusées en France aux frais et pour le compte du gouvernement italien mais a-t-on entendu parler d’une seule protestation élevée par M. Henriot contre cette extraordinaire ingérence du fascisme italien dans notre politique intérieure ?

Enfin – et les choses deviennent tout à fait singulières – si le communisme russe entretenait en France cet agent de propagande nommé Eberlein et qui est à présent sous les verrous, le fascisme italien a délégué à Paris un homme à tout faire, du nom de Suliotti, agent de l’O.V.R.A., organisation de police, et qui dirige, en France, une feuille de propagande fasciste, la Nuova Italia.
Ce Sulioti a même jugé bon de se faire photographier, en chemise noire, et un revolver à la main à côté de M. Bucart, à Breuil-Bois-Robert. « M. Sulioti, écrit « l’Ordre » ne se contente pas d’organiser (à Paris) des meetings en faveur de l’Italie fasciste et contre l’attitude du gouvernement français ; il s’occupe avec insistance de politique intérieure française ; il imprime, en français, des articles de propagande où il se livre à des menaces et à des insultes contre es hommes politiques français qui osent ne pas se mettre au service du gouvernement italien. »

Il semble donc qu’un député français – et donc spécialement un député nationaliste comme M. Henriot – aurait dû se faire un devoir de dénoncer à la tribune de la Chambre l’inadmissible attitude de ce « métèque » mal élevé et indésirable.
Mais il n’est, pour l’extrême droite, de « métèques » que ceux qui ne pensent pas comme elle. Et M. Henriot se garde d’autant plus de prononcer le nom de Suliotti qu’il accepte de prendre la parole dans les meetings pro-fascistes organisés par le dit Suliotti, qu’il s’est rendu à Rome sur l’invitation du Komintern fasciste (lequel sait reconnaître les siens), et qu’enfin il est en relations personnelles avec Suliotti, se concertant avec lui, à Paris, 21, rue Cambon (Nous sommes, sur ce dernier point, en mesure de répondre au démenti envoyé à « l’Ordre » et inséré dans le numéro du 29 février).

Plus fasciste que français, M. Henriot a fait, à Rome, l’apologie de l’agression italienne contre l’Ethiopie, par quoi se trouvait mortellement atteinte cette organisation de la sécurité collective à laquelle la France n’avait cessé de travailler.

Philippe Henriot a droit à la reconnaissance de Suliotti. Sur cette paire d’amis, qui figure d’une manière si touchante le fascisme français associé au fascisme italien, descendent même les bénédictions nazies.

M. Henriot a pu, de fait, s’enorgueillir tout récemment de voir le « Lokal Anzeiger » et autres feuilles hitlériennes, lui décerner, ainsi qu’à M. Taittinger, les plus réconfortantes éloges.

Suliotti, Henriot, Goebbels, nous ne sortons pas de la famille…

Henri Guillemin

Analyse et commentaires de Patrick Rödel

Cet article, issue du journal de campagne (L’éveil) de Jacques Rödel, ne manque pas d’intérêt. On y voit Henri Guillemin engagé dans une campagne électorale particulièrement tendue où Jacques Rödel affronte Philippe Henriot, député sortant, candidat de l’UPR (Union Populaire Républicaine), celui qui deviendra ministre de l’Information du gouvernement Pétain.

Henriot trouve, auprès de la bourgeoisie bordelaise, une oreille très attentive et pleine de sympathie. Il n’est qu’à voir la fascination qu’il continuera d’exercer sur un François Mauriac, en dépit de ce que Henri Guillemin peut lui dire. Jacques Rödel, fidèle aux idées de Marc Sangnier et de Jeune République dont il est membre se présente sous l’étiquette du Parti Démocrate Populaire (3).

Il sera battu comme il l’avait été en 1932 par le même Henriot. Bordeaux n’a pas beaucoup de sympathie pour un patron aux idées sociales, pour un catholique qui s’allie au Front Populaire.

On voit aussi la lucidité avec laquelle Guillemin analyse les « contradictions » des tenants de l’extrême droite et ce qui va déboucher sur la collaboration avec l’occupant allemand sous le régime pétainiste.
La dite préférence nationale s’allie parfaitement à la complicité à l’égard des fascistes italiens et des nazis du jour qui seront les vainqueurs de demain. C’est la thèse que Guillemin défendra dans L’Affaire Pétain et dans Nationalistes et nationaux.
Il est intéressant de voir que les idées maîtresses de la pensée politique de Guillemin sont en place très tôt. La même remarque pourrait aussi être faite en ce qui concerne ses idées en matière religieuse.

On voit aussi un procédé auquel Guillemin aura souvent recours par la suite et qui consiste à appuyer son argumentation sur des citations qui viennent d’un bord politique qui n’est pas d’emblée en harmonie avec ses propres idées. Ce qui est habile, on en conviendra.

Quelques notes pour éclairer le texte de Guillemin 

(1) Emile Buré – 1876/1952. C’est un étrange parcours que le sien. Il commence par être socialiste, dreyfusard, proche de Péguy et des Cahiers de la Quinzaine où il publiera quelques articles.
Puis, après la Guerre, il s’éloigne des socialistes qui le considèrent comme un renégat ; il 
appartient à plusieurs cabinets ministériels de droite. Il mène en même temps une activité de journalistes, dans plusieurs publications, avant de fonder, en 1929, L’Ordre où il signe les éditoriaux qui développent les idées d’une droite qu’on dira modérée.

Sa proximité avec le monde politique en fait un bon analyste, dans une période qui est, malgré tout, bien confuse. Il ne changera pas d’avis sur le point fondamental de l’antisémitisme qu’il condamne très fermement. Il est certes hostile au Front Populaire mais sa germanophobie l’amène à soutenir l’alliance franco-soviétique, à dénoncer régulièrement le danger que représente Hitler et toute complaisance à son endroit.

Lorsque la Guerre éclate, il réussit à gagner les Etats-Unis ; il fait partie, avec Kérillis, de ces traitres que fustige le régime de Pétain. Il se rapproche des gaullistes. Puis, à l’époque de la guerre froide, il se retrouve compagnon de route du PCF dont il partage la croisade pour la paix, il est aussi membre d’honneur du MRAP.

Je rappelle son parcours parce qu’il me semble éclairer des remarques souvent faites par Guillemin sur ces gens de droite qui ont, parfois, plus de rigueur intellectuelle et morale, plus de lucidité et de constance que certains gens de gauche dont les opinions se révèlent, parfois, fort fluctuantes.

(2) Philippe Henriot, 1889/1944. Rien ne semblait prédestiner ce petit prof qui rêvait d’une carrière littéraire à devenir « la voix de la collaboration ». En 1924, il entre en politique en travaillant avec l’abbé Bergey, député de la 2ème circonscription de Bordeaux, créateur d’un journal, La liberté du Sud-Ouest.

Philippe Henriot en 1934

Henriot sera élu député en 1932, réélu en 1936. Droite extrême obsédé par sa haine des franc-maçons et des bolcheviques, munichois, bien sûr, pétainiste. Est devenu un orateur admiré qui va de meeting en meeting porter ses paroles de haine. En 1943, membre de la Milice. En Janvier 44, Secrétaire d’Etat à l’Information et à la Propagande. Exécuté le 28 juin de la même année par la Résistance.

(3) Parti Démocrate Populaire : ce parti fondé en 1924 est issu de la constellation de mouvements catholiques favorables à la République qui se sont créés depuis l’encyclique Rerum novarum et à ce que l’on appelle la doctrine sociale de l’Eglise (Le Sillon, Jeune République, Les Semaines sociales, l’Action catholique de la jeunesse…).
Il exprime les difficultés que ces mouvements rencontrent à acquérir un vrai poids politique coincés qu’ils sont entre des extrêmes de gauche et de droite. Contrairement à ce qui peut se passer ailleurs, en Italie par exemple, il n’y a pas, à ce moment-là de parti qui ait l’importance de la Démocratie chrétienne. Il faudra attendre la Libération pour qu’émerge le MRP, mais ce sera, en rupture avec la doctrine sociale de l’Eglise, un parti de droite fort hostile au catholicisme social.

Le rappel de cette situation n’est pas inutile pour comprendre les positions politiques de Guillemin lui-même – c’est sans doute parce que ces mouvements partis ou syndicats ou associations « chrétiens ou catholiques » se refusent à une remise en cause réelle du système économique capitaliste qu’il prend ses distances par rapport à quelque engagement politique que ce soit.

Il reste de gauche, c’est évident, mais son anti-communisme lui interdit d’être, comme d’autres, compagnon de route du PCF et les jugements qu’il porte sur la vie politique française sont d’une grande volatilité.

Patrick RÖDEL

 

1936 – Manifestation rue Achard à Bordeaux – Chantiers navals quartier du Bacalan
Photo G. Biguereau – Mémoire de Bordeaux métropole
 
 

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Publication inédite des Chroniques du Caire

Couverture du livre – 304 pages – 26 €

Une publication inédite

Pouvoir aujourd’hui publier des textes de Henri Guillemin parfaitement inconnus du public, textes d’une très haute qualité, est quelque chose de rare.
Bien plus qu’une nouveauté, c’est un événement éditorial.

Même si stricto sensu, les Chroniques du Caire ne sont pas inédites car publiées entre 1937 et 1939 dans un quotidien égyptien (disparu depuis 1962, disponible à la Bibliothèque nationale ou chez un collectionneur talentueux), la publication des Chroniques du Caire – 1937-1939 – une certaine idée de la critique, édition établie par Patrick Berthier, sous la forme d’un recueil richement commenté peut, à juste titre, être considérée comme un inédit.
Ne boudons pas notre plaisir.

Où il est question du Caire, de Henri Guillemin, et de ses chroniques littéraires 

Après l’obtention de son titre de docteur ès-lettres, Henri Guillemin, jusqu’alors enseignant dans le secondaire en province, est nommé, à l’automne 1936, professeur de littérature française à l’Université du Caire.

Au bout d’un an d’enseignement, déjà connu d’un plus vaste public que celui de ses étudiants grâce à ses premières conférences, Guillemin se voit proposer en octobre 1937 une tribune de critiques littéraires dans le prestigieux quotidien La Bourse égyptienne, journal lu par l’élite du pays et qui rayonne sur tout le Moyen-Orient.

C’est le début d’une production de textes critiques passionnants de livres qui sont publiés dans les années d’avant-guerre, tels que L’Espoir d’André Malraux, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Bagatelles pour un massacre, l’école des cadavres de Céline ainsi que les ouvrages d’un Mauriac, un Bernanos ou un Simenon, et d’autres encore. (1)

A l’été 1938, Henri Guillemin quitte son poste du Caire pour se rendre à Bordeaux où il est nommé professeur. Pour autant, il continue pendant un an d’envoyer ses articles.
Ce sont finalement 98 critiques littéraires portant sur 109 livres (romans, nouvelles, récits, essais, biographies….) qui paraîtront dans La Bourse égyptienne, du 7 novembre 1937 au 22 octobre 1939.

La réalisation de cet ouvrage a demandé à Patrick Berthier, auteur de cette édition, des années de recherches à la BNF pour offrir aujourd’hui au lecteur un vrai plaisir de découverte, un réel plaisir de lecture.

Les Chroniques du Caire : un bonheur de lecture

Chroniques du Caire – 1937-1939 – une certaine idée de la critique, est un ouvrage généreux.
Il fait partie de ces (trop rares) livres qui, comme toute bonne nourriture de l’esprit, ont le mérite d’offrir une pluralité de plaisirs en étant à la fois copieux et subtils, riches et stimulants.
Mais par-dessus tout, c’est un livre qui emmène son lecteur dans un ample voyage réjouissant au pays des Arts et des Lettres, en pure Littérature.
Un plaisir intellectuel qui s’explique à mes yeux par ses différents niveaux de lecture et la dynamique roborative qu’ils créent entre eux.

J’en vois pour ma part, trois.

En premier lieu, s’imposent les textes de Guillemin. Des critiques littéraires passionnantes. Bien que ces écrits datent du début de sa carrière et de sa renommée, tout Guillemin est là : son style incomparable et sa fulgurance d’analyse.

S’agissant du fond, on retrouve le talent de Guillemin qui sait tout de suite repérer dans un texte, non pas tant son sens caché, mais plutôt, de façon plus ample et globale, sa vérité masquée, sa véritable identité créatrice, la vraie nature de son empreinte littéraire.
Ainsi, les authentiques écrivains tout comme les simulateurs, mêmes reconnus ou primés sont très vite identifiés. « Le résultat est impressionnant et constitue une leçon méthodologique à l’attention des critiques de tout temps. Nous y trouvons déjà le style Guillemin, toujours passionné, parfois enflammé, qui sait aller jusqu’au souffle épique … » (4e de couverture).

S’agissant de la forme, les libertés qu’il prend avec les citations pour établir sa démonstration sont aussi au rendez-vous.
« C’est principalement dans son habitude de triturer les citations, non pour leur faire épouser son opinion à toute force, mais pour les rendre, disons, plus « percutantes », que Patrick Berthier s’en amuse souvent et s’en agace franchement parfois. Certes la méthode Guillemin ne change rien au fond, mais les libertés qu’il prend, on le conçoit, peuvent énerver les tenants d’une citation d’autant plus indiscutable qu’elle est orthodoxe » (page 7 de la note de Jean-Marc Carité – Directeur des éditions Utovie, mise en ligne en annexe, voir plus bas).

Cette façon de rechercher l’essentiel d’un texte et surtout de l’atteindre, pourrait faire penser à un Guillemin qui, écrivant la critique littéraire d’un roman pour aller au fond, pour aller au vrai, dans une attitude pleine de passion, se mesurerait au texte comme dans un duel.
Non pas comme un guerrier, mais comme un esthète dans l’art de l’escrime, d’une grande agilité, n’hésitant pas à choisir les postures les plus rapides et les moins convenues, pour faire mouche et pas forcément à fleurets mouchetés, pour toucher de façon imparable.
Une virtuosité condamnée par les uns au nom du respect des règles et des conventions, mais saluée par les autres au nom de l’esthétique du geste et de l’objectif atteint.

En exécutant cette figure inédite lors des Jeux Olympiques de Rio en 2016, la Roumaine Ana Maria Popescu donne le coup final qui lui permettra de décrocher la médaille d’or. 

En deuxième lieu, l’appareil critique établi par Patrick Berthier – absolument nécessaire quand il s’agit de Guillemin – est si important, si fourni et si riche d’enseignements, qu’il prend place très vite comme un second livre à l’intérieur de l’ouvrage ; un livre également de critique et d’histoire littéraire qui vient compléter, préciser et enrichir les articles de Guillemin.

En effet, Patrick Berthier indique dans son avant-propos, qu’après avoir lu les 98 chroniques, il a choisi de ne retenir que les plus pertinentes à lire aujourd’hui, celles relatives aux écrits d’auteurs qui ne sont pas « tombés dans un complet oubli », c’est à dire environ un tiers de l’ensemble, et de les publier dans leur entier.

Mais le reste ? Il aurait pu se contenter de dresser une liste en annexe indiquant simplement titres et auteurs. Mais non. C’est mal le connaître.

A l’opposé de ce choix facile, il nous offre une très belle première partie de plus de soixante pages, intitulée « l’atelier du critique » qui nous propose « une étude de l’ensemble des chroniques non retenues, appuyée sur de larges citations ».
Ce qui nous permet de saisir l’ensemble de cette production de deux années, ses changements de ton ou de sujets en fonction des événements (la guerre approche), bref d’apprécier « la courbe générale des quatre-vingt-dix-huit chroniques et son évolution ».

C’est une introduction magistrale qui place le lecteur au plus près du travail de critique purement littéraire de Guillemin, des raisons de ses choix, ses thèmes de prédilections, ses détestations et qui nous fait voir ce qui est en germe et deviendra très vite sa marque et sa singularité : un ton, un style, une passion pour l’étude des trajectoires humaines torsadées par la recherche intense de la vérité intime.

Dans cette première partie qui confine à l’essai, Patrick Berthier, à travers de nombreuses notes et de généreux commentaires, nous fait voyager à sa façon dans le pays de la Littérature et nous montre ainsi ses propres talents de critique littéraire, dévoilant par là-même sa passion des Lettres.

Ces notes ne se contentent pas de préciser tel terme, de donner telle référence. Plus que des notes, ce sont à elles seules de véritables condensés d’histoire littéraire qui abondent, pour notre plus grand plaisir, en informations rares et autres incroyables anecdotes, tout en restant au service du texte de Guillemin.
Un travail de recherche qu’il convient de saluer.

Tunnel de livre en bibliothèque de Prague, symbolisant l’infini du monde livresque   –
composition photographique à partir de miroirs de Vladimir Zhuravlev

Enfin, un troisième niveau agit sur le lecteur, malgré lui, de façon automatique.
En effet, la lecture des Chroniques crée une première dynamique entre, d’une part, le souvenir qu’on a gardé d’un ouvrage (par exemple La nausée ou Le Mur de Jean-Paul Sartre), l’idée qu’on s’en est faite, ce qu’on a ressenti, ce qu’on en a retiré, et, d’autre part, le verdict de Guillemin.

A ce niveau je pense qu’il est difficile d’échapper au jeu du rappel de mémoire et de la comparaison. La critique de Guillemin ne laisse pas indifférent.
Si bien que l’on peut éprouver deux sentiments opposés : soit être conforté dans son premier jugement à travers l’analyse de Guillemin, soit au contraire, constater qu’on est passé complètement à côté de l’oeuvre.

Lire Chroniques du Caire peut donner envie de reprendre les ouvrages critiqués, pour mieux les comprendre ou les savourer à nouveau. On pourrait même se laisser aller à jeter un œil sur ceux que Guillemin assassine, simplement par curiosité.

Une seconde dynamique, moins immédiate, concerne la comparaison entre la réception aujourd’hui d’un Bernanos, d’un Gide et même d’un Sartre, avec les recensions de Guillemin écrites à chaud lors de leur publication. Qu’est-ce qui a résisté au temps ? Comment et pourquoi notre réception des œuvres évolue-t-elle ?

Finalement, par un heureux parallélisme des formes, plonger dans les Chroniques du Caire pousse à continuer la lecture dans trois directions : lire les ouvrages de Henri Guillemin, (re)lire les œuvres qu’il a analysées et découvrir les inconnues ou celles qu’on n’a jamais lues.

NOTE (1) Nous avons diffusé neufs lettres d’information sur les Chroniques au fur et à mesure de la construction de l’ouvrage. Pour rappel et dans l’ordre de diffusion : Simenon, Malraux, Sartre, Céline, Mauriac, Bernanos, Hemingway, Brasillach et Georges Rotvand.
Pour les relire, il suffit d’utiliser le moteur de recherche qui se trouve en haut à droite après avoir cliqué sur « Newsletter », premier onglet de la page d’accueil.

La note enthousiaste de l’éditeur

Même si Jean-Marc Carité, directeur des éditions Utovie, a tout lu de Guillemin, même s’il avait senti, dès le départ, que cet ouvrage inédit serait de haut niveau, je pense qu’il ne s’attendait pas, une fois le livre entre ses mains, à découvrir une si grande puissance d’évocation.

Ce qui explique qu’il ait éprouvé le désir, je dirais même le besoin, d’exprimer son émotion et sa joie devant ce travail, dans une note personnelle, reflet de son admiration pour Guillemin.

Pour lire le texte de JM. Carité, cliquez ici

Promotion du livre

L’ouvrage mérite tous les efforts pour qu’il soit connu du plus grand nombre, des connaisseurs comme des découvreurs de Guillemin.

Nous allons faire en sorte que sa publication soit relayée le mieux possible à travers les différents supports médiatiques.

Cette lettre d’information y contribue déjà.

Nous projetons également un certain nombre de présentations/lectures publiques dans les meilleures librairies, en commençant par Paris (il y aura ensuite Bordeaux, où vécut Henri Guillemin, sans doute Nantes, peut-être Toulouse…)

A ce stade vous nous pardonnerez de n’être pas plus précis hormis le fait que ces événements se dérouleront dès septembre prochain et qu’ils seront filmés par nos soins pour être diffusés ensuite sur notre site.

Une fois passé l’été, nous serons en mesure de vous indiquer les dates et les lieux choisis.
Tenez donc prêts vos agendas !

Comment acheter le livre ?

Par correspondance :

30 € port compris à Diffusion Différente/Utovie – 402, route des Pyrénées – 40320 Bats – tél : 05 58 79 17 93 et à utovie@wanadoo.fr

Par Internet :

Sur www.utovie.com (paiement en ligne sécurisé)

En librairies :

Soleils Diffusion au 01 45 48 84 62 et à soleilsdiffusion@hotmail.fr

Et toutes librairies

Note rédigée par Edouard Mangin

Henri Guillemin