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Les derniers textes d’Alain Badiou

En 2012, Alain Badiou avait proposé, chez Fayard, ce qui n’était pas une traduction de La République de Platon mais une transposition du texte qu’il suivait dans ses grandes articulations dans le contexte actuel.

Le résultat a fait frémir les spécialistes de Platon, mais je n’en suis pas et j’ai trouvé cette audace absolument réjouissante et politiquement passionnante.

Les éditions Fayard, qui publient les séminaires que Badiou a tenus à Ulm depuis 1966, proposent ceux qu’il a consacrés à Platon, parallèlement à son travail de relecture de La République :

 

912 pages – Ed. Fayard (6 novembre 2019) – 27 €

Pour aujourd’hui : Platon ! 2007/2010. Ce qui sonne comme un mot d’ordre, comme un slogan politique qui peut paraître paradoxal à une époque où les gens lisent peu et en particulier Platon.

Il n’est pas question d’entrer dans le détail foisonnant de ces 900 pages, mais de suivre quelques pistes qui auraient intéressé Henri Guillemin.

La philosophie de Badiou est une philosophie de l’événement. Ce qui est au centre de sa réflexion, c’est le surgissement de ce qui est une vérité – dans le domaine de la science, de l’art comme dans celui de la politique.

Je me bornerai au champ du politique : Badiou a, sur la situation actuelle, un avis définitif : avec une sévérité absolue, il dénonce les illusions des régimes démocratiques qui ne sont que le masque d’une confiscation du pouvoir par une oligarchie.
La toute-puissance de la finance a été un des résultats de l’échec de ce qu’on a appelé le socialisme réel – échec dû aux contradictions dans lesquelles se sont enfermés tant le stalinisme que le maoïsme.
La plus destructrice a été de rester prisonniers d’un culte de l’Etat, d’une fétichisation de la forme étatique, qui, dans son souci obsessionnel de stabiliser la société, de mettre un terme au mouvement révolutionnaire pour gérer les bénéfices d’une victoire sur l’ancien régime défait, reproduit ses méfaits, remplace la domination de l’ancienne classe par la domination du Parti.

« L’Etat de dictature du prolétariat qui devait être un Etat transitoire, une espèce de bref intervalle entre une société étatisée et une société non-étatisée, s’est installé comme une figure d’Etat despotique légitimée, justifiée », justifiée par toute une idéologie mensongère. On retrouve les vieux débats sur la révolution permanente et sur les slogans maoïstes – « plein feu sur le Comité central ! ».

Guillemin était tout à fait conscient de ces difficultés – ce qui explique en partie pourquoi il avait devant l’engagement politique concret plus que des réticences, passées les années de militantisme aux côtés de Marc Sangnier ; pourquoi aussi il a pu parler de la Révolution culturelle chinoise avec une sympathie, d’assez courte durée il est vrai : la retombée de l’élan des commencements, le despotisme revenu, sous d’autres formes, sous d’autres noms, douchent plus d’un enthousiasme – à l’exception de ceux dont l’aveuglement idéologique est indécrottable.

Cet échec des révolutions, il faut en prendre acte.

Dessin de Philippe Mougey (né en 1969) – un des caricaturiste actuels du Canard enchaîné

La Commune de Paris est le paradigme de cet échec, encore plus que la Révolution montagnarde.
Depuis les Lumières, l’Idée politique émancipatrice, l’Idée qu’il était possible (et nécessaire) de s’émanciper de la tyrannie du petit nombre a été dominante – même si à la dite Terreur rouge avait succédé la Terreur blanche, même si la Commune de Paris a été, comme on le sait, écrasée dans un bain de sang (p.185).

Je rappelle que Badiou connaissait bien le travail de Guillemin et qu’il avait donné un accord de principe pour participer au Colloque que nous avons organisé sur la Commune le 19 novembre 2016. Mais c’était sans compter avec un agenda surchargé.

L’échec de la Révolution d’octobre, celui de la Révolution chinoise semblent sonner le glas de toute possibilité d’émancipation. Nous vivons une époque sans Idée, le constat est terrible.

Et pourtant, il y a une gauche, une sociale-démocratie qui pourraient être porteuses de cette Idée d’émancipation.
Le malheur est que la gauche, pour dire vite les choses, se contente d’une dénonciation purement incantatoire du système actuel mais refuse viscéralement de le détruire – on pourrait multiplier les exemples ; elle pense qu’on peut améliorer le système, en gommer les aspects les plus choquants ; en un mot, elle est réformiste et cherche toujours à donner des preuves qu’elle peut être une bonne gestionnaire du système.
La gauche est le signe même de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons.

La gauche est le problème, dit Badiou, en une formule qui en heurtera plus d’un. C’est cruel à entendre, mais force est de constater que Badiou a raison.

Est-ce à dire que cette Idée d’émancipation n’existe pas ?
Badiou lui donne le nom de « communisme ».

Rien à voir, bien sûr, avec ce que nous avons pu connaître ; plutôt une manière de renouer avec ce qui a tenté de se vivre lors de la Commune de Paris. Mais comment anticiper la réapparition de cette Idée ? On ne peut pas la programmer – programme commun de la gauche – quelle illusion ! Elle surgira d’un concours de circonstances absolument imprévisible, elle aura la fulgurance d’une émeute, d’un soulèvement, elle détruira ce socle sur lequel reposent les sociétés, la sacro-sainte propriété privée, mais les formes que tout cela prendra demeurent indécidables.

New york movie – Tableau de Edward Hopper (1882 – 1967) – 1939 – MOMA – New York.
Variation sur le mythe de la Caverne.  Plutôt que New York Movie, c’est Plato’s cave qu’il faut lire. Une fois dissipé le charme trompeur de la belle ouvreuse, l’allégorie de la caverne de Platon devient évidente : les spectateurs sont en prison sous la terre, condamnés à contempler un théâtre d’ombres, alors qu’il leur suffirait de regarder en arrière pour trouver l’issue qui remonte vers le réel. (analyse : Hist. de l’Art/Hopper/USA)

Comment s’en sortir ? Autre manière de se poser la question léniniste du Que faire ?

Comment sortir de la Caverne où nous vivons sous l’emprise des images qui nous sont imposées comme étant le réel lui-même alors qu’elles ne sont qu’une manipulation d’ombres ?

La lecture que Badiou propose de l’allégorie de la Caverne dans La République est passionnante. Il faut que nous nous fassions violence ou que quelqu’un qui a réussi à se libérer nous fasse violence – et violence ici n’est pas une image – pour que nous prenions conscience de la machinerie qui nous interdit d’être libres et que nous opérions cette conversion qui nous amènera vers la vraie source de lumière.
Car il faudra bien sortir de là !

J’aime que, dans les séminaires de Badiou, portes et fenêtres soient ouvertes à ce qui se passe à l’extérieur.
Les analyses les plus abstraites cèdent souvent le pas à des échos de la vie intellectuelle et politique du moment, la grève des personnels techniques des écoles, une manifestation d’étudiants ou un voyage qu’il effectue en Israël.

Et chaque fois, Badiou fait preuve d’une résistance que je trouve salutaire aux commentaires tristement orientés des journalistes et autres faiseurs d’opinions ; on peut ne pas toujours le suivre, il n’empêche que ce qu’il propose donne à penser. Même chose dans son œuvre – à côté des bouquins plus spécifiquement philosophiques, des livres plus courts sont consacrés à des questions d’actualité.

104 pages – Ed. Presses Universitaires de France – (15 janvier 2020) – 11 €

Ainsi en est-il de Trump qui réunit trois textes consacrés au Président américain. Badiou était à Los Angeles au moment de son élection. Trois jours après, il prend la parole devant un public qui lui est plutôt acquis. Passé le premier moment de stupeur, l’analyse reprend ses droits :

Trump n’est pas l’incarnation de « la vulgarité délibérée, (de)la relation pathologique aux femmes et (de) l’exercice calculé du droit de dire publiquement des choses inacceptables pour une large portion de l’humanité », il est le symptôme de l’état du capitalisme qui se présente comme l’unique réel, qui, du même coup, donne son congé à la politique telle qu’on pouvait la concevoir il y a encore quelques années. Il peut se permettre n’importe quoi parce qu’il n’y a pas d’alternative crédible à la domination sans frein d’un capitalisme qui mène le monde à sa perte.

Que pouvons-nous faire ? Résister, c’est clair mais pas facile à faire, dans la mesure où ce qui s’oppose à Trump, en l’occurrence les démocrates, Clinton et Sanders ne sortent pas vraiment du système qui a mené à Trump.

Deux mois après, nouvelle conférence. Badiou affine ses analyses. Que faire, encore une fois ? « une alliance entre les intellectuels, les jeunes et les travailleurs nomades du monde. » Peut-être Bernie Sanders tout de même, qui tente de lancer un mouvement qui s’appelle « Notre révolution », pourra-t-il présenter une vraie alternative ?
On pouvait dans le contexte du moment l’imaginer. Je crains que cette solution ne fasse long feu si j’en juge par la probabilité de voir Biden être celui qui affrontera Trump – tous contre Sanders ou l’appelant à mettre beaucoup d’eau dans son vin pour ne pas effaroucher les classes moyennes.

La conclusion, trois ans après, réside en l’appel à se battre pour un authentique communisme. Ce n’est pas gagné !

Mais nous reste-t-il autre chose que cette espérance – je ne sais pas si Badiou accepterait ce terme qu’il pourrait juger trop empli d’idéalisme – en l’advenue d’un monde qui reposerait enfin sur ses pieds.

120 pages – Ed. : Fayard (22 janvier 2020) – 10 €

Je ne voudrais pas terminer cette évocation des derniers écrits sans évoquer un livre très personnel et bouleversant que Badiou a consacré à la mort d’Olivier, son fils adoptif. Tombeau d’Olivier.

« La vie de mon fils a été interrompue de façon imprévisible et violente. D’une façon en quelque sorte inacceptable. Mais je veux soutenir ici qu’en dépit de ces apparences, sa vie, singulière comme toute vie réellement subjectivée, a existé, pleinement, porteuse d’un sens dont la signification et l’usage avaient valeur universelle. »

Je trouve admirable que le philosophe puisse encore, de son drame personnel, faire une méditation où la colère et la douleur n’obturent pas la puissance de l’analyse.

Cette dimension de la pensée de Badiou est admirable. On ne peut que pleurer avec lui cet arrachement que constitue la mort d’un enfant.
Henri Guillemin était passé par là.

Note de Patrick Rödel

Le drapeau – 156 × 290 cm – tableau de Gueli Korjev (1925 – 2012) – partie centrale du triptyque « Communistes » (à droite le premier volet s’intitule  L’internationale – 290 × 130 cm, et à gauche, le troisième volet est Homère – 290 × 130 cm. L’ensemble est exposé au Musée Russe à Saint Petersbourg.

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Michel Serres/Henri Guillemin – Portraits croisés

MS/HG

Le rapprochement entre Michel Serres et Henri Guillemin ne va pas de soi et pourrait même paraître tiré par les cheveux. A ma connaissance, Guillemin ne s’est jamais exprimé sur Serres, il y a fort à parier qu’il ne l’a pas lu.
Nous savons qu’il n’avait pas la tête philosophique.

Se demander s’il aurait apprécié le dernier livre de Serres Relire le relié, (Paris, 2020 – éd. Le Pommier) relève donc de la gageure.
Osons nous y risquer, cependant.

D’abord parce qu’il y a quelque chose de commun entre les deux hommes : le fait qu’ils sont l’un et l’autre issu d’un milieu populaire et qu’ils ne se sont jamais tout à fait habitués aux us et coutumes de la bourgeoisie et du monde policé des lettres.
« Je suis un fils du peuple », répétait Serres, je n’y peux rien, c’est comme ça. J’ai toujours été un « petit ». Et mon cœur et mon âme sont parmi les « petits », je n’y peux rien. » (Pantopie : de Hermès à Petite Poucette, entretiens avec Martin Legros et Sven Ortoli, 2014 – éd. Le Pommier, p.58).

Cette revendication aurait ému Guillemin qui, lui aussi, a toujours revendiqué la modestie de ses origines. Je les imagine l’un et l’autre fort mal à l’aise dans le milieu socialement confiné de l’Ecole Normale de la rue d’Ulm ; ils n’en connaissent pas les codes, ils en refusent les conventions.

Guillemin y échappe pendant les années où il sert de secrétaire à Marc Sangnier, au risque d’échouer lorsqu’il passe le concours de l’agrégation.
Serres, lui, réussit du premier coup son agrégation, mais eut droit à ce commentaire du président du Jury : « Monsieur Serres, je n’ai pas pu vous mettre dans un rang d’excellence, avec votre accent, vous n’êtes pas exploitable sur le territoire national » (ibid. p.41).

Comme avec délicatesse ces choses-là sont dites.

Ensuite parce que l’un et l’autre n’ont pas été reconnus par l’institution universitaire – on sait la blessure profonde que cela a représenté pour Serres.
Guillemin, lui, a semblé prendre la chose avec plus de désinvolture, mais je ne suis pas sûr qu’il n’ait pas été profondément blessé, lui aussi, de ne pas obtenir le poste à la Sorbonne qu’il aurait mérité.

Pas exploitables sur le territoire national, ils sont donc, l’un et l’autre, partis pour l’étranger où leur fut réservé un bien meilleur accueil.

Mais cela paraît secondaire au regard de leur attachement à la religion chrétienne, et à la religion catholique en particulier.
Guillemin ne s’en est jamais caché ; il en a même fait un des traits les plus affirmés de son caractère et de son parcours – catho de gauche, d’extrême gauche parfois même – ce qui lui a valu quelques solides inimitiés, et chez les cathos, et chez les gens de gauche.

Serres quant à lui, après une éducation chrétienne familiale (son père s’est converti au retour de la Guerre de 14) qui l’a fortement marqué et qu’il a vécue avec une intensité rare, a pris des distances par rapport à la religion.
Mais des distances dues à sa découverte des mathématiques et des sciences humaines qui rendaient difficiles l’aveu d’une foi sans pour autant parvenir à l’éradiquer. « La religion est ma pudeur », a-t-il dit quelque part.

Il n’a pourtant pas cessé de lire et de relire l’Ancien et le nouveau Testament ; et son œuvre est remplie de références à ces textes qui auraient dû mettre la puce à l’oreille de ses lecteurs si leur ignorance en la matière n’avait pas été totale.

Au lieu que Guillemin semble adopter, en avançant en âge, une attitude de plus en plus critique à l’égard de l’institution ecclésiale et des contenus mêmes de la foi : la découverte de l’approche historico-critique fait des ravages dans ses convictions ; Serres, au contraire, avance de plus en plus à visage découvert, ce qui suscite chez les commentateurs (journaleux prétendument spécialistes, et collègues toujours prompts à lui faire payer les succès qu’il rencontrait) des sourires de commisération et l’envie à peine dissimulée de dénoncer chez lui un gâtisme précoce.

Editions le pommier – 288 pages – 20 €

Evidemment, Relire le relié ne peut que les conforter dans leur condamnation. Ils jouent les effarouchés, se disent estomaqués qu’un homme qui s’est toujours vanté d’avoir côtoyé les sciences – alors qu’eux même n’y entravaient pas grand chose – puisse tomber si bas qu’il en vienne à accorder crédit à ces mômeries qui ne font même plus rêver les petits enfants.
A quoi il faut ajouter qu’il n’a pas l’air d’accorder beaucoup d’importance aux travaux d’exégèse et à la méthode historico-critique.

Voilà qui rend bien improbable une rencontre – même post mortem – entre nos deux olibrius.

Et pourtant, il y a des pages dans Relire le relié qui auraient enchanté Guillemin. Celles, entre autres, que Serres consacre à la Sainte Famille et qui font écho aux analyses de Guillemin dans l’Affaire Jésus.

Le Christ dans la maison de ses parents – 1850 –  tableau de John Everett Millais, peintre anglais (1829 – 1896)
huile sur toile, 86,4 x 139,7 cm – Tate Britain à Londres. © Bridgeman images.
(Cette représentation de la Sainte Famille, en écho à la pauvreté des milieux populaires anglais du XIXe siècle, fut extrêmement controversée lors de son exposition)

La vision qu’il développe a soulevé la fureur des intégristes : pensez, faire de la Sainte Famille l’exemple même de la famille recomposée, il y a de quoi prendre à rebrousse poil les tenants de l’imagerie sulpicienne !
Les insultes et les menaces furent telles, qu’il fallut demander une protection spéciale. Ainsi :

« Le père n’est pas le père naturel ni Jésus le fils naturel. Il est d’autre part impossible que la mère ne soit pas la mère, puisque nous sortons tous d’un ventre féminin. » Et plus loin :
« Au total, la sainte Famille innove puissamment dans la société de son temps, fondée sur la généalogie familiale, en la déconstruisant et en substituant aux liens naturels de parenté une structure importée des Romains, l’adoption, c’est-à-dire le choix, individuel et libre, par amour. »

Et pour ceux qui n’auraient pas compris ce que cela implique, Serres enfonce le clou :
« Cette révolution (…) prévoit, et résout, des siècles en avance, mille débats oiseux sur le mariage, le divorce, la famille, la paternité…, en particulier celui, plus actuel, sur le mariage homosexuel. Il ne s’agit plus de réduire cette alliance à un homme et une femme, sexuellement, naturellement parlant, mais, universellement, à tous ceux et à toutes celles qui, s’aimant, se choisissent et s’adoptent. » (p. 169/173)

La question n’est évidemment pas de savoir si Serres croit à la réalité des récits sur la Sainte Famille ; mais de comprendre l’usage qu’il en fait pour en montrer la signification anthropologique actuelle.

Guillemin souleva une indignation semblable en s’attaquant aux contradictions que l’on relève entre les textes consacrés à la naissance de Jésus (Guillemin dit Ieschoua).
« Sur l’ascendance davidique de Ieschoua nous disposons de deux généalogies, fournies l’une par Matthieu, l’autre par Luc, et qui sont insuperposables. On voit mal d’ailleurs, si Joseph n’est pas le géniteur de Jésus, l’intérêt qui peut s’attacher au fait, très hypothétique, d’une appartenance de Joseph à la maison de David. Les lettres de Paul sont antérieures à nos canoniques et il y apparaît clairement que Paul ne sait rien d’une naissance miraculeuse du Sauveur. Lequel – Paul le dit expressément – est « né d’une femme » (Gal 4,4), d’une femme (gunè dans le texte, et non point parthenos, une vierge) ; il précise même que Jésus est « issu de la lignée de David, selon la chair, » (Ro 1,3).

Guillemin tirera de ces remarques des conséquences elles aussi peu orthodoxes sur les frères et sœurs de Ieschoua. (L’affaire Jésus, p.42/45, Utovie/h.g.)

Les perspectives sont différentes, Guillemin s’appuie sur les données de la méthode historico-critique que Serres laisse de côté. Mais l’un et l’autre bousculent les lectures traditionnelles et dogmatiques des textes.

Cette liberté de pensée commune à l’un et l’autre tient au fait qu’ils ont moins intériorisé les codes de la pensée dominante que s’ils y avaient baigné dès leur enfance.
Et qu’ils éprouvent une joie maligne à bousculer les idées mieux établies, retrouvant par là-même ce qu’ils pensent être le cœur même des Evangiles – l’amour.

Note de Patrick RÖDEL

Pour aller plus loin

L’amitié qui s’est forgée entre Patrick Rödel à Michel Serres prend sa source au début des années soixante lorsque Patrick Rödel, jeune normalien, suit les conférences d’épistémologie que le professeur Serres donne à l’Ecole Normale Supérieure (ENS Ulm).
Ensuite, conformément aux mouvements de la vie, les deux hommes vont creuser leur propre sillon.

Ils se retrouvent au tournant des années 2000 et, à partir de là, vont régulièrement se voir, notamment à Bordeaux, où l’accueille Patrick Rödel à chaque fois que Serres y vient pour présenter ses ouvrages.

C’est au cours de ces régulières rencontres qu’une connivence intellectuelle va s’affirmer, débouchant sur une amitié qui ne faiblira pas.

Editions Le Pommier – 176 pages – 16 €

L’intérêt, l’engouement pour les travaux de Serres, amène Patrick Rödel à écrire un livre en 2016 : Michel Serres, la sage-femme du monde – éd. Le Pommier ; un livre rare, peut être le seul écrit en France sur le philosophe et sa pensée ; l’ouvrage d’un fin connaisseur de l’oeuvre composite d’un philosophe atypique.

Aujourd’hui, au moment où s’est ouvert l’immense chantier de la publication des oeuvres complètes de Michel Serres – ouvrages déjà édités auxquels s’ajoutent de nombreux inédits – Patrick Rödel a été invité à intégrer le conseil d’orientation de la Fondation Michel Serres.

Bifurcation, comme d’autres mots serriens tels bifide, trivial, affourchage, permet de remettre en question une vision linéaire du temps au profit de carrefours ou fractalités, dont Hermès est le dieu protecteur.
(Photo symbolisant une facette de la pensée composite de Michel Serres).

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Quand Guillemin parlait de Flaubert

Introduction

En 1957, à l’occasion du centenaire de la publication de Madame Bovary, Henri Guillemin écrivait un article paru dans le journal l’Express.
Cet article, issu de nos archives, donne l’occasion de redécouvrir le talent de Guillemin dans le registre de la critique littéraire et dans celui du portrait. Un texte comme on n’en écrit plus aujourd’hui.

Comme Patrick Berthier l’a présenté dans son dernier billet « Les œillères d’Henri Guillemin » (lettre d’information diffusée le 1er novembre dernier – pour la relire cliquez ici ), Guillemin avait ses partis pris qui guidaient des choix souvent assez arrêtés pour étudier tel ou tel écrivain.

S’il n’aimait pas Balzac et justifiait à peine sa désaffection, par contre d’autres grands écrivains, comme Rousseau, Lamartine, Victor Hugo et d’autres, reçurent toute son affection, voire son amour.
Il y va ainsi de Gustave Flaubert.

Dans la bibliographie d’Henri Guillemin (*), on peut ainsi constater à quel point Gustave Flaubert a occupé une place centrale chez Guillemin ; pas moins de 11 articles, 1 livre ( Flaubert devant la vie et devant Dieu) et 4 conférences entre 1938 et 1980, avec une concentration entre 1957 et 1960 :
– 3 articles en 1957 dont celui du 17 mai dans l’Express publié in extenso dans le présent billet,
– 2 conférences en 1958 dont l’une enregistrée le 20 février au club 44 (pour écouter le document audio – durée 1h43 – enceintes ou écouteurs recommandés – cliquez ici),
– 1 conférences vidéo en deux parties, enregistrée en 1959 (vois plus bas ce billet).
(*) source : Une vie pour la vérité – bibliographie établie par Patrick Bethier – éditions Utovie – 158 pages – 15 €

Mais il serait trop simple, concernant les exigences de Guillemin en matière littéraire, de se contenter de republier un article ne laissant que l’idée résiduelle d’un « il aimait untel, il n’aimait pas tel autre » et de s’arrêter à ce choix binaire.

En considérant dans son ensemble son oeuvre littéraire, la pensée de Guillemin est travaillée par des points de vue structurants, essentiels et contradictoires, reflets de questionnements profonds qui interagissent en lui, comme des forces qui s’entrechoqueraient ou s’harmoniseraient et se renforceraient selon les cas étudiés.

A cet égard je verrais trois forces qui parfois se croisent, se mélangent et se conjuguent au long de son oeuvre critique.

Dans le désordre, prenons d’abord ce qui relève de l’engagement politique. Un engagement qui interroge fortement Guillemin, c’est certain, mais l’interpelle moins sur le plan purement politique que sur le plan moral.
C’est à travers cette première facette qu’il étudie et apprécie des auteurs comme Vallès ou Bernanos ; ou comme De Vigny qu’il prend alors comme contre exemple.

A côté de cette première « porte d’entrée », se trouve celle qui concerne l’œuvre elle-même, le talent de l’écrivain, son génie. A travers cette deuxième facette, Guillemin excelle car il est lui-même un critique littéraire de génie. Sur ce plan, la littérature règne au centre.

Il suffit de plonger dans Chroniques du Caire pour s’en rendre compte.
Comme le disait Maurice Nadeau, « En littérature, l’œuvre d’abord et seulement le texte, l’homme après et peut être jamais ». Ce qui l’amena à défendre bec et ongles Céline quand il fut durement attaqué sur ses ouvrages, et à l’ignorer quand celui-ci voulu se lier d’amitié.
Guillemin avance sur ces brisées-là, délaissant les zones d’ombre de l’écrivain Céline au profit de l’admiration pour son génie littéraire.

La troisième « porte » est sans doute spécifique à Guillemin et c’est peut-être celle qui l’emporte sur les deux autres. Elle concerne, au-delà de l’écrivain, l’homme lui-même. Sa vie, sa vérité ontologique. Sur le thème de la trajectoire humaine singulière qu’il aime étudier à fond, Guillemin est passionnant, voire touchant.

Car il ne s’agit pas de n’importe quelle trajectoire. Ce que retient Guillemin comme élément cardinal de son étude, et qui oriente ses choix, c’est la trajectoire d’une personne qui ne triche pas, ni avec les autres, ni avec elle-même, et qui opte pour un chemin d’intégrité. Une marche qui se fraie malgré les difficultés, qui se trace dans la douleur morale, psychologique, existentielle, et qui ne fléchit pas.

Une trajectoire qui pourrait s’apparenter à un parcours christique. Une sorte de Passion. L’engagement absolu d’un écrivain pour un but au-delà de lui-même. C’est valable pour Rousseau, Zola, Chateaubriand, Lamartine ou Robespierre. C’est flagrant pour Flaubert.
Et quand ce registre-là s’additionne au talent littéraire, on entre alors dans le Panthéon de Guillemin.

Flaubert, qui avait décidé d’être mouton noir dans le troupeau de la petite bourgeoisie, aimait dire : «Tout le rêve de la démocratie est d’élever l’ouvrier au niveau de la bêtise du bourgeois ». Et pourtant c’est le même homme qui exprima à Georges Sand d’ahurissantes analyses sur la Commune.

Reproduisons cet extrait d’un précédent billet de P. Berthier du 18 février 2019 intitulé « L’histoire littéraire ment – la vision de Yves Ansel », consacré à son ouvrage De l’enseignement de la littérature en crise ; sous-titre Lire et dé-lires – éd L’Harmattan (pour relire la note de lecture, cliquez ici)

[…/…] Guillemin a autant parlé, dans tout ce qu’il a dit au fil des ans sur la Commune, des écrivains dont elle a montré la noblesse (Vallès, bien sûr) que de ceux qui s’y sont révélés, à ses yeux toujours, ignobles (George Sand, bien sûr aussi). Yves Ansel, lui, ne s’intéresse à Sand que comme destinataire d’une lettre de Flaubert [datée du] 12 décembre 1872 […/…]

« Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune, et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité ; on est tendre pour les chiens enragés. Et point pour ceux qu’ils ont mordus. / Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi) a droit à une voix, la sienne. Mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset ! L’argent, l’esprit, et la race même doivent être comptés, bref, toutes les forces. Or, jusqu’à présent je n’en vois qu’une : le nombre ! ».

« Pour parler clair », commente Ansel, « c’est un conservateur (un réac même) qui parle, qui écrit, mais cela, bien évidemment, ne doit pas se dire, se voir. »

Guillemin devait bien connaître les positions politiques de Flaubert sur la Commune, mais si critiquables qu’elles soient, il ne les retiendra pas. Ce registre-là, celui du politique, ne sera pas assez puissant pour porter une ombre sur les deux autres forces, impérieuses pour Guillemin, qui fondent son regard sur Flaubert, l’homme et l’écrivain : son chemin de vie et son génie littéraire.

Cette réflexion sur ces trois facettes pourrait-elle être développée dans un mémoire de Master ? Pourrait-on l’articuler avec un autre triptyque caractéristique de l’oeuvre littéraire de Guillemin : rapport à l’argent/rapport au sexe/rapport à Dieu ?

Pourrait-on, par exemple, étudier chez Guillemin, l’existence d’un point commun entre Céline et Flaubert ? Quelque chose que ces deux écrivains partageraient ; à même d’expliquer l’admiration que leur a porté Guillemin ? Leur style, la stupéfiante fougue avec laquelle ils embrassent la littérature ; des mots, des phrases comme des courants impétueux, des images littéraires comme autant d’éclats uniques ? Des rapprochements avec d’autres écrivains existent-ils ?
Autant de sujets à méditer.


Pochette du disque « Dark side of the moon » du groupe rock Pink Floyd

Qu’on en juge en lisant les deux documents qui suivent : une conférenece vidéo et l’article de 1957 tiré de nos archives. (L’ordre n’a pas d’importance mais je suggère de prendre le temps d’écouter/lire les deux documents).

Le chapeau de cet article indiquait :
« Pour le centenaire de Madame Bovary (1857), l’historien signe un portrait attachant de Flaubert l’homme. Madame Bovary vient d’avoir cent ans. Ce roman a commencé, il est vrai, à paraître en feuilleton dans la Revue de Paris au cours de l’année 1856. Mais la direction de la revue, effrayée par le ton insolite de l’oeuvre, a cru bien faire en y apportant quelques coupures. L’édition définitive n’a vu le jour qu’au printemps 1857, après le célèbre procès qui eut lieu au mois de janvier de la même année. L’ouvrage le plus attendu sur l’homme et sur l’oeuvre paraîtra à la rentrée : c’est le Flaubert de Sartre.
[il est vrai que l’essai de Sartre sur Flaubert « L’idiot de la famille », une somme de plus de mille pages, seize années de travail, cherche, à travers un essai de psychnalyse existentielle et littéraire, à comprendre qui est véritablement Gustave Flaubert – NdE] .
Cette semaine, c’est Henri Guillemin qui ressuscite pour nos lecteurs « Monsieur Flaubert » ».

Conférence vidéo de Guillemin sur Flaubert

Cette conférence a été enregistrée en 1959. Elle est mise en ligne en deux parties. Nous mettons ci-dessous la première partie qui peut suffire pour notre propos.

La seconde partie ne peut pas figurer ici directement pour des raisons techniques. Pour autant, et heureusement pour les passionnés, elle est disponibles sur notre site, comme toutes les conférences vidéo d’ailleurs.

Pour regarder cette seconde partie, cliquez ici

L’article de Guillemin du 17 mai 1957 paru dans l’Express : Monsieur Flaubert

« Un farceur », « quelque chose entre le bohème et le pédant », entre le « vieux cabotin » et le « boucher retiré ». C’est Flaubert qui se définit lui-même, plus exactement, c’est Flaubert décrivant l’impression qu’il doit faire sur les gens. Les premiers mots sont de 1859 ; les autres de 1877, et il les prononce en ayant sous les yeux une photographie de sa personne.

Assez curieux de constater, en effet, à quel point les contemporains – ceux qui le rencontrent, mais auxquels il s’en voudrait de livrer la moindre confidence sérieuse – parlent de lui en termes rudes. Les Goncourt le trouvent à peu près impossible, épais, excessif, scandaleux, une espèce de brute. Mme Alphonse Daudet fait la grimace : quelle « vulgarité » ! M. Taine, péremptoire, prononce sa sentence : « De la force ; de la lourdeur, rien de fin ; un primitif », pour ne pas dire, sans doute, un primate.

Quant à M. Anatole France, il a compris : « Cet homme n’était pas intelligent ». Il est vrai que Bergerat (mais qu’est-ce que c’est, Bergerat ?) n’est pas d’accord ; il aime bien Flaubert ; il se souviendra toujours de ce regard qu’il avait, dans l’intimité, pas dans les salons ou chez les gens de lettres, mais au naturel : « Des yeux d’enfant, candides et bons ». Et il y a aussi Zola qui ne le voit ni comme Taine, ni comme Goncourt, ni comme Anatole France. C’est lui, Flaubert, dans L’Oeuvre, le peintre Bongrand. Et Zola n’a pas choisi au hasard les syllabes de ce pseudonyme.

Essayons de le retrouver, « l’ours » de Croisset (c’est ainsi qu’il se baptisait quelquefois), dans sa vérité telle quelle, sans peau d’emprunt. Sa correspondance en dit long sur lui.

D’abord ceci : un bûcheur. Jules Lemaître haussait les épaules. Allons, allons, le martyre de la plume, les « affres du style », laissez-moi rire ! Jules Lemaître était un de ces finauds, comme l’autre, à qui on ne la fait pas. Flaubert, tranquillement, quand l’épithète ne venait point, s’étendait sur son grand sofa et rêvassait, en fumant, des heures.

Jules Lemaître, pour une fois, se trompe. Le contraire d’un paresseux, Flaubert ; le contraire d’un mollasson, ou d’un dilettante. Un qui s’acharne ; un qui y croit. Le temps qu’il dérobe à son travail, il a le sentiment de le voler. S’il n’est pas à sa table, préparant une page ou la rédigeant, la mauvaise conscience n’est pas loin. Un état d’esprit bizarre, chez cet incroyant. L’idée confuse, mais irrésistible qu’ON lui a passé ne commande (et cet ON n’a pas de visage, peut-être pas de réalité) et qu’il a dit oui, qu’il s’est engagé, qu’il doit absolument tenir sa promesse et faire honneur à sa signature.

C’est à voix basse qu’il avoue un jour à quelqu’un : « Il me semble que j’accomplis un devoir, que je suis dans le bien, dans le juste ». Il n’en a plus pour longtemps quand il confie à Laporte que « certains jours » il se sent fini, vidé, « saigné aux quatre membres », convaincu que sa « crevaison est imminente » ; « mais je rebondis et je vais quand même ; voilà ! ». Il « rebondit », il « va quand même » parce qu’il « se figure » – il l’écrit à Tourgueniev, avec un pauvre sourire, le 22 décembre 1878 – parce qu’il se figure que « c’est important ».

Le cabinet de travail de G. Flaubert à Croisset
Tableau de Georges Rochegrosse (1859 – 1938)

Un gaillard, dès avant quarante ans, qui ne prend plus du tout d’exercice. « Sanguin, passionné, débordant » (autodiagnostic), il aurait besoin, plus que quiconque, de grand air, de soleil, d’action. Rien. Nager l’amusait – la Seine était à sa porte – et faire de la voile, mais sa mère tremblait de peur et il y a renoncé. Après tout, c’était du temps perdu. « Le divertissement est une bonne chose, quand il divertit ». Or, « les divertissements m’ennuient et le repos me fatigue ». Il ne s’accorde annuellement que des permissions de détente, brèves, parisiennes, érotico-médicinales.

Ce qu’il dissimule avec un soin extrême, son grand secret, c’est son émotivité, cette facilité de larmes qu’il connaît trop en lui. Alors, en remettre dans le genre butor, dans les allures de rhinocéros.

Gustave Flaubert à 9 ans – Portrait de Flaubert par Eustache-Hyacinthe Langlois
(1777-1837), peintre, dessinateur, graveur, ami de la famille Flaubert. 

Sa première Education sentimentale, quand elle n’avait encore pas de nom, il y a glissé un souvenir vécu (parmi bien d’autres), avec l’espoir qu’on ne le démasquerait pas. C’est Henry l’étudiant, quittant sa mère venue l' »installer » à Paris. Elle repart. Ils sont dans la cour des Messageries ; elle va monter dans la diligence. Elle l’embrassa, écrit Flaubert, et, parce qu’il y avait du monde autour d’eux, Henry « alluma un cigare et prit un air indifférent. A peine la voiture s’était-elle ébranlée que le cigare l’étouffait… Adieu, pauvre mère, dit-il dans son coeur, adieu, adieu ! », puis, comme il se sentait regardé, « il enfonça son chapeau sur ses yeux, ses mains dans ses poches, et il se mit à marcher sur le trottoir, d’un air brutal ».

Et ses lettres, ses innombrables lettres aux deux « Caro », Caroline, sa soeur, et Caro II, ensuite, sa nièce. A Caro I (il a vingt-deux ans) : « Ah ! rat, mon bon rat, mon vieux rat, ayez soin (toi et maman) d’avoir de bonnes joues pour l’autre semaine… Je me vois déjà arrivant à Rouen mardi matin, montant l’escalier quatre à quatre, gueulant et vous embrassant ! ». Caro II, à qui il a fait répéter, des années, quand elle était écolière, ses petites leçons d’histoire, de géographie, de catéchisme (avait-il l’air assez sérieux !), Caro II, lorsqu’elle est grande et mariée, il ne lui demande pas de respect – ça l’agace, ça le fait pouffer – mais de l’affection seulement et de la tendresse. Il signe ses lettres : « Ton vieux ganachon d’oncle », « ton vieux ganachard », ou « vieux » tout court, ou, avec majesté, « Monsieur Vieux ». Et ceci, qui est de 1876, sa mère est morte depuis quatre ans : « Quelquefois, j’appelle Julie, après le dîner (Julie, sa vieille bonne) et je cause avec elle en regardant sa robe à damier noir qu’a portée maman. Alors je songe à la bonne femme jusqu’à ce que les larmes me montent à la gorge. »

Gustave Flaubert à 15 ans – Dessin de Delaunay, élève de Langlois

Le voilà, l’affreux que Louise Colet, dans son roman Lui, appelle « cet esprit où il n’y avait pas d’âme », ce « coeur de fer ».

Autre chose : le prix qu’il attachait à l’amitié. « D’où vient », notait-il un jour, « qu’il y ait tant d’amitié chez les enfants, déjà moins dans la jeunesse, presque plus chez les hommes mûrs et point du tout entre les vieillards ? » Il n’aura pas eu le temps d’être un vieillard, mais, d’un bout à l’autre de sa vie, un besoin, insatiable, de compagnons à qui faire confiance. Et comme il y va de bon coeur, franc jeu ! Comme il est – c’est le mot de Bergerat – « candide » ! A tout prix, en 1846, il veut que Louise Colet, parce qu’il l’aime, connaisse Maxime du Camp, parce qu’il l’aime aussi. Tu verras, lui dit-il, « c’est une bonne, et belle et grande nature. Il vaut mieux que moi » (sic).

Et jamais de fadeurs, de sentimentalités suaves ; plus il se sent accroché à quelqu’un, plus il est jovial et grossier. Il dit « le Bouilhet » ; il parle du « gars Feydeau ». Duplan ne lui écrit pas ; Duplan le laisse tomber ; alors ce billet doux en guise de rappel : « Si tu pouvais me donner des nouvelles d’un nommé Duplan, tu serais bien aimable. S’il est malade, tu lui diras que je l’embrasse ; mais s’il se porte bien, tu lui crieras dans les oreilles qu’il est un sacré nom de Dieu de cochon qui oublie son vieux G. F. ». Et à Bouilhet qui broie du noir – c’est bien vrai que la vie n’est pas drôle : « Adieu, mon pauvre vieux bougre. Aime-moi toujours. Y a pu qu’nous, va ! Mais sois crâne, nom de nom, sois crâne ! »

Un homme qui riait beaucoup. Un côté chez lui, permanent, de fougue et de blague. Du gros rire, pas subtil. Des plaisanteries, exprès, énormes. Plus c’était bête, plus il se réjouissait. Ce post-scriptum, par exemple, d’une lettre à Caro II : « Suppose que je m’appelle Druche. Alors tu me dirais : comme tu es beau, Druche ! » Propriété, dans l’orthographe réglementaire, lui paraît insuffisant pour la grandeur de la chose ; il écrira donc : « Proprilliété ». « Duriuscule » est un mot de sa création pour désigner ce qui est d’une lecture difficile.

Il a un don d’imitateur. Pendant deux mois, nous dit du Camp, qui exagère, après le passage de Mme Dorval à Rouen, Flaubert ne parlait plus qu’avec l’accent de cette charmante. En Haute-Egypte, il adopte le personnage d’un vieux rentier normand que Dieu sait quelle aberration a conduit dans ces solitudes ; il s’appelle « Quarafon » et du Camp est « le père Etienne ». « Nous nous promenons en nous soutenant réciproquement et en bavachant. Cent fois par jour, il me dit d’écrire à son neveu le substitut pour lui demander de venir parce qu’il ne se sent pas bien. Le soir, pour nous coucher, ça dure une demi-heure. Nous beuglons en geignant et en nous retournant pesamment comme des gens abîmés de rhumatismes : Allons, bonsoir, mon ami, bonsoir ! » Puis il fut saint Polycarpe, puis le R. P. Cruchard, « aumônier des Dames de la Désillusion ».

Portrait-charge de Flaubert par Eugène Giraud (1806 – 1881), vers 1866
BnF, département des Estampes et de la photographie

A travers ses lettres, comme des pétards, des facéties tout à coup. « Ce soir, sur la rivière, les poissons sautaient avec des folâtreries incroyables, comme des bourgeois invités à prendre le thé à la préfecture », ou ceci : « Je m’embête tellement en chemin de fer qu’au bout de cinq minutes, je hurle d’ennui en bâillant. On croit, dans le wagon, que c’est un chien oublié. Pas du tout, c’est M. Flaubert qui soupire. »

Lucide, le monsieur. Sur lui-même, d’abord. Ce contempteur des « bourgeois », il sait trop qu’en un autre sens (non plus le béotien, mais l’installé), il est un bourgeois lui aussi. « Ma vie n’a pas manqué de coussins où je me calais dans les coins en oubliant les autres ».
Et s’il a sur les prolétaires du Second Empire des phrases pénibles (il est vrai qu’il parle à son neveu Commanville, un négociant), il se juge et se rachète.

Sur le fameux livre de Taine, Les Origines de la France contemporaine, il ne manque pas de discernement : « La peur horrible qu’il a eue pour ses rentes en 1871 influe beaucoup sur ses vues historiques ». La capitulation de Paris l’a écoeuré au point qu’il a arraché, sur le coup, son ruban rouge ; et il faut le voir, en 1877, déchaîné contre Mac-Mahon ; « et moi qui me croyais un sceptique ! »

Il a beaucoup admiré Goethe, mais, plus il avance, moins il se sent « olympien », « c’est une qualité qui me manque absolument », et si La Rochefoucauld définit l’honnête homme : « Celui qui ne s’étonne de rien », alors, dit Flaubert, ce n’est pas moi, « car je m’étonne de beaucoup de choses ».

Il se découvre une parenté avec ce Clootz qui, en 1793, était « du parti de l’indignation » et, en février 1880 (mais dans trois mois il sera mort), il annonce à Maupassant un projet qu’il a conçu : une série d’articles sur les vrais maîtres de la France et du monde, les hommes d’argent, les grandes banques.

Dans ses dix dernières années, il s’était beaucoup assombri. Toute cette fauchaison, à ses côtés ! Bouilhet qui disparaît en juillet 1869, Duplan en mars 1870, puis sa mère et Gautier en 1872, puis G. Sand en 1876.

Et la guerre, notre écrasement, les conditions surtout de notre écrasement, qu’il entredevine, lui ont mis dans l’âme une tristesse qui ne s’en va pas. Les dîners Magny l’exaspèrent à présent ; on y a, dit-il, « intercalé des binettes odieuses », et s’accroît en lui ce qu’il nomme son « état d’insupportation ». « Avec mon joli petit tempérament nerveux… » ; cet aveu-là est pour Commanville, qui l’a vu de trop près ; il ne lui apprend rien ; et, à Mme Brainne, ceci, qu’il n’était pas forcé de lui dire, mais Mme Brainne est du genre de femmes à qui l’on dit beaucoup de choses : « Tout ce qui me touche me pénètre ».
En février 1865, il confiait déjà à sa nièce : « Le fond de l’air n’est pas gai en moi », et c’est en 1870 qu’il murmure pour G. Sand : « J’ai perpétuellement comme un sanglot dans la gorge. » En juin 1870. Avant grandes tragédies.

Mais cela, c’est une autre histoire, et M. Flaubert, l’homme aux travestis et aux cuirasses, n’aimait point qu’on lui parlât sans y être autorisé.

Note d’Edouard Mangin

La maison de Flaubert à Croisset (Seine-Maritime) – Tableau de René Thomsen (1897 – 1976)
Bibliothèque municipale de Rouen – Photo. Ellebé © Archives Larbor
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« Chroniques du Caire » un ouvrage inédit de Henri Guillemin, présenté par Patrick Berthier chez Tschann

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« Chroniques du Caire – 1937-1939 – une certaine idée de la critique » – édition établie par Patrick Berthier

Cet ouvrage inédit d’Henri Guillemin, est le fruit d’un travail de plusieurs années de recherches.

L’ouvrage rassemble une sélection des 98 recensions littéraires écrites par Henri Guillemin entre 1937 et 1939, lorsqu’il fut nommé, à l’automne 1936, professeur de littérature française à l’Université du Caire.
Il tient alors la chronique littéraire de La Bourse égyptienne, journal lu par l’élite du pays et qui rayonne sur tout le Moyen-Orient.

C’est le début d’une production de textes critiques passionnants sur des livres publiés dans les années d’avant-guerre, tels que L’Espoir d’André Malraux, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Bagatelles pour un massacre, ainsi que sur les ouvrages d’un Mauriac, un Bernanos ou un Simenon, et d’autres encore.

Cette édition commentée, référencée, analysée, permet d’offrir aux connaisseurs d’Henri Guillemin, aux amateurs de critiques littéraires, aux passionnés d’histoire littéraire, aux chercheurs en histoire littéraire, un livre exemplaire d’analyse littéraire et de pensée critique.

Film de la soirée de présentation le 6 novembre 2019 à la librairie Tschann