Catégories
événements

150e anniversaire – Henri Guillemin et la Commune

Barricade de l’entrée du Faubourg Saint-Antoine, place de la Bastille – 18 mars 1871
Barricade de l’entrée du Faubourg Saint-Antoine, place de la Bastille – 18 mars 1871 © Anonyme – Musée Carnavalet

150e anniversaire – Henri Guillemin et la Commune

150e anniversaire de la Commune. Nous sommes presque au milieu du gué de ces 72 journées durant lesquelles une expérience historique unique, appelée la Commune, montra au monde ce qu’il advient quand le peuple se mobilise contre l’injustice, prend son destin en main et met en place une autre organisation sociopolitique hors celle des classes dirigeantes.

Cette expérience condensa en peu de jours un ensemble inouï de forces irradiantes et diverses, un bouillonnement d’énergie où se cotoyèrent la fraternité, l’héroïsme, l’idéal révolutionnaire, la démocratie, la prise en compte du cri du peuple, mais aussi, l’amateurisme dans l’action et les maladresses stratégiques.

La Commune est si riche d’enseignements, a mis sur le devant de la scène des personnages si emblématiques, de telles valeurs humaines, qu’il n’était pas imaginable que Henri Guillemin, dans sa vision de l’Histoire et sa passion des trajectoires humaines, ne prît pas cette période à bras le corps en l’étudiant, l’analysant, la travaillant pendant toute sa vie.

C’est cette implication, en hommage à son travail et à la Commune qui a conduit à composer cette « newsletter » en trois mouvements s’appuyant sur la magistrale démonstration de Patrick Berthier dans son intervention « Petit inventaire des travaux de Guillemin sur la Commune » présentée à notre colloque « Henri Guillemin et la Commune – le moment du Peuple ?  » le 19 novembre 2016 – Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 Censier.

Premier mouvement

Murs des fédérés au cimutière du Père Lachaise
Comme chaque année depuis les années 1880, dans la dernière semaine de mai, la montée au Mur vient rendre hommage aux morts de la Commune et aux idéaux portés par la révolution du Temps des Cerises. Cimetière du Père Lachaise – 76ème division, 75020 Paris

Le 19 novembre 2016, Patrick Berthier, en ouverture du colloque, commença son intervention par une sorte de scoop : un texte méconnu de Guillemin, le premier article qu’il écrivit sur la Commune pour La jeune République de Marc Sangnier, le 29 mai 1925.
Il avait 22 ans.
Un texte sensible, touchant, révélant déjà sa grande maturité politique.

En regardant défiler les cortèges devant le mur des Fédérés…
Réflexions sur la Commune

J’ai vu, dimanche, défiler, au Père-Lachaise, les groupes d’extrême-gauche, devant le mur des Fédérés.
Il y avait là une foule prodigieuse. Les journaux de droite et de gauche ont donné des chiffres contradictoires. Tous ceux qui ont vu de leurs yeux l’interminable colonne emporteront le souvenir d’une multitude démesurée.

Les socialistes S.F.I.O. passèrent les premiers. Devant les communistes, armée formidable, ils semblaient si menus, si grêles, qu’on aurait dit une petite escouade, quatre hommes et un caporal, détachés en éclaireurs.

Résolus, ramassés, en bon ordre, marchaient les communistes. Ils savent ce que c’est qu’obéir à une discipline librement acceptée. À chaque appel, les voilà. Mobilisation parfaite totale.

Dans le grand cimetière blanc et vert, des petits enfants défilaient, en rang. Ils chantaient, dans les tons très haut, des sortes de petites complaintes qu’on aurait prises pour des cantiques. Mais les bérets étaient rouges et portaient faucille et marteau.

Et j’ai vu des papas à grosse moustache, tenant le gosse par la main, et qui chantaient, très fort, des airs de révolution, avec de bons yeux confiants et doux et, la ride dans les sourcils, d’une conviction plus forte que tout.

Savaient-ils tous très bien pourquoi ils étaient là, criant : « À bas la guerre » ? Les souvenirs historiques ne venaient point, importuns, troubler la sécurité de leur foi. Mais moi qui, moins heureux, ai lu sur tout ce drame, d’avant-hier, beaucoup de choses et peut-être trop, je revois ces communards, qu’il me semble avoir vraiment connus.

Socialistes, l’étaient-ils ? Si divers étaient leurs chefs qu’il semble bien que la Commune n’eut pas de doctrine. Mais la Commune était républicaine. Les gens « bien pensants » s’indignent et parlent d’insurrection contre l’autorité établie, de rébellion contre le pouvoir légal. Mais, entendons-nous, où donc était ce pouvoir légal, ce gouvernement régulier ?

L’Assemblée nationale, réunie d’abord à Bordeaux, avait été élue par le pays sur l’unique question de la paix ou de la guerre. Elle n’avait point mandat pour donner à la France sa nouvelle organisation politique. Or, sa mission remplie, depuis le 1er mars, et les préliminaires de paix signés, loin de se séparer pour laisser place à une Constituante, elle affirma son devoir de s’accrocher au pouvoir.

Et les 400 monarchistes qui formaient sa majorité, dupant l’électeur qui les avait désignés pour conclure la paix, décidaient, maintenant qu’ils avaient la force, d’imposer au pays la constitution de leur choix.

Comme avant les journées d’octobre 1789, ils établissaient l’Assemblée à Versailles, afin d’avoir sur Paris tout pouvoir, sans redouter sa colère. Ils prenaient, à l’égard du peuple, des mesures d’hostilité, et nul ne pouvait douter de leurs intentions en considérant l’homme qu’ils avaient désigné comme chef de l’exécutif.

Meurtris dans leur fierté nationale, torturés par la faim, malades, affolés par les misères du siège, exaspérés par les mesures arbitraires et vexatoires d’une Assemblée malveillante, les prolétaires de Paris résolurent de se sauver eux-mêmes.

En face d’eux, il y avait la volonté impitoyable de Thiers, l’homme qui, en 1848, avait déjà proposé au roi l’abominable plan de l’évacuation de Paris et de sa reprise par la force ; Thiers, qui, le 3 avril, ordonnait l’exécution sans jugement des communards capturés. De sang froid, la bataille gagnée, l’ancien démagogue arriviste ordonnait 35 000 arrestations et faisait fusiller 16 000 hommes.

La bourgeoisie réactionnaire, un instant inquiète devant l’effort du « quatrième État » pour empêcher l’Empire sans empereur de refermer sur lui, sous un autre nom, la vieille cage d’une organisation sociale oppressive, se vengeait par la Terreur, l’abominable Terreur consciente et calculée.

Et Thiers, le « grand Français », qui insultait aux communards en les disant « vendus à la Prusse », s’abouchait sous main, contre eux, avec Bismarck, pour obtenir de lui le renforcement de l’armée versaillaise. Plus tard, les rôles étant renversés, on verra Clemenceau armer Noske contre les mineurs de la Ruhr. L’Internationale de la défense capitaliste est plus forte encore que les haines et les égoïsmes des gouvernements.

Mais pour les républicains de la Commune, Thiers était surtout l’homme sinistre par qui l’immense et candide effort de 1848 avait dévié et s’était perdu dans les rancœurs et dans le sang. Et l’histoire nous dit qu’ils avaient raison. Chateaubriand, dans un curieux « portrait » qu’il écrivit en 1847, jugeait déjà Thiers à sa valeur, dénonçant ses « mœurs inférieures », son « orgueil excessif », son « ambition vulgaire », qui le fera chanter « toutes les palinodies que le moment ou son intérêt sembleront lui demander » ; car « M. Thiers comprend tout, hormis la grandeur qui vient de l’ordre moral ».

Thiers, bourgeois voltairien, voulut, comme tant d’autres, utiliser pour des fins politiciennes et réactionnaires le catholicisme lui-même. Il réussit à vider les énergies révolutionnaires de 1848 de tout leur contenu idéaliste et chrétien, rejetant les catholiques dans la réaction ; si bien qu’aux jours de la Commune, ces ouvriers qui, vingt-deux ans plus tôt, en pleine émeute de février, se découvraient devant le Saint Sacrement, n’ayant plus connu, vingt années durant, dans le catholicisme, qu’une force officielle de l’Empire, se détournaient de ce qu’ils croyaient mort et fusillaient des prêtres.

C’est à tout cela que je songeais, l’autre soir, en voyant passer devant moi ces travailleurs révolutionnaires, où se rencontrent et se mêlent, comme dans la vieille Commune, et tant d’instincts féroces et tant d’idéalisme passionné.
Et une immense pitié affectueuse montait en moi pour ces Fédérés, souvent inconscients et fous, parfois criminels et parfois magnifiques ; mais qui, au moins, étaient morts pour leur idéal.

Henri Guillemin

La Jeune République, 29 mai 1925

Deuxième mouvement

Communards et canons postés sur une barricade au départ de la rue de Charonne
Communards et canons postés sur une barricade au départ de la rue de Charonne. Photo prise le 18 mars 1871 dans l’axe de la rue du faubourg Saint-Antoine.

Après avoir lu cet article, Patrick Berthier continua son intervention proprement dite. Nous la reproduisons ici. Elle expose avec brio l’évolution de la pensée de Guillemin sur la Commune. C’est un texte à lire et relire, riche de références.

Trois périodes sont érigées, qui montrent oh combien ce sujet taraudait Guillemin et comment son regard évolua au fur et à mesure de l’avancée de ses travaux et aussi de son âge.

Pour des raisons techniques de mise en page, lire le texte de P. Berthier va se faire par un simple clic vous amenant au texte format pdf.

Mais en amorce, en voici les premières lignes :

Le texte que l’on vient de lire [« premier mouvement » N.d.l’E] est le premier, s’agissant de 1871, qui soit sorti de la plume d’un Guillemin de vingt-deux ans, partisan passionné de Marc Sangnier – dont il est alors le secrétaire – et de son mouvement « La Jeune République ».

Dans la suite de ses travaux écrits, de ses conférences ou de ses émissions télévisées il n’a jamais cessé de s’intéresser à la Commune et à ses origines, puisque le dernier texte où il est question d’elle date de 1990. C’est ce long chemin que je voudrais rapidement reconstituer, en trois grands mouvements chronologiques qui se dessinent naturellement……. Pour lire la suite, cliquez ici.

Troisième mouvement

film "La Commune" de Peter Watkins
Le Communeux – photogramme tiré du film « La Commune » de Peter Watkins

Je remercie notre adhérente, Catherine Seylaz, d’avoir attiré notre attention sur une vidéo datée de 1971, montrant Henri Guillemin présenter, dans le cadre du centenaire de la Commune, une série d’ouvrages qu’il commente, analyse et critique, dans un style dont on ne se lassera jamais.

Emission La Voix au chapitre du 18 juin 1971. Ouvrages commentés par Henri Guillemin :

  • La Commune de 1871 de Jean Bruhat, Jean Dautry et Emile Tersen,
  • Grande histoire de La Commune de Georges Soria,
  • La proclamation de La Commune de Henri Lefebvre,
  • Le procès des communards et Paris libre 1871 de Jacques Rougerie,
  • Les communards de Jean-Pierre Azéma et Michel Winock,
  • La Commune de Paris 1871 de André Decouflé,
  • La Commune au coeur de Paris de Maurice Choury,
  • Les Hommes de la Commune de André Zeller,
  • Histoire de La Commune de 1871 de Prosper-Olivier Lissagaray,
  • L’Insurgé de Jules Vallès,
  • La troisième défaite du prolétariat français de Benoît Malon.

Pour accéder aux Actes du colloque de 2016, cliquez ici

Pour accéder aux interventions au colloque de 2016, cliquez

Note préparée par Edouard Mangin

Catégories
Livres

Chemin de traverse n°22 : Perversus de Claude Froidmont


Editions Weyrich – 368 pages – 17€

Claude Froidmont est un de ces amis de rencontre d’Henri Guillemin qui ont vu leur vie changée par les échanges qu’ils ont pu avoir avec lui. Guillemin avait cette capacité d’écouter et de reconnaître la parenté qui pouvait l’unir à ces jeunes gens pleins de passion. Claude Froidmont avait 27 ans quand il découvrit Guillemin. Celui-ci fut pour lui « ce pourvoyeur d’imaginaire » qui, non content de devenir le fidèle correspondant d’un gamin ignorant, le tira d’un coup de sa médiocrité, en le propulsant dans un monde auquel rien ne le préparait.

J’avais toujours rêvé d’écrire, continue Froidmont, il me laissa entendre que cet horizon était atteignable. J’avais subi les études que j’ai dites, il me montra du doigt une autre direction, où il ne s’agirait plus de disséquer les textes, mais d’entrer dans la chair des vies et de voir comment tous ces hommes, ou ces écrivains, mais c’est la même chose, s’étaient comportés sur les grandes questions humaines qui nous requièrent tous. Ce fut une bénédiction. (Chez Mauriac à Malagar, p.33).
Guillemin aurait été heureux de voir son protégé suivre ses conseils.

Nous avions rendu compte, ici-même, du très joli récit que Claude Froidmont nous avait donné des mois qu’il avait passés à Malagar, habitant solitaire de la vieille maison mauriacienne qu’il faisait, le jour, visiter (Chez Mauriac à Malagar, Les impressions nouvelles éd.) Claude Froidmont est né à Liège ; il vit et enseigne dans un collège girondin.
Il nous revient avec un roman aux éditions Weyrich.

Perversus ou l’histoire d’un imprimeur liégeois au temps des Lumières

Un roman picaresque et par son volume et par le foisonnement des histoires adjacentes autour de l’axe principal que constituent les métamorphoses de Guillaume Roosen, petit employé d’un imprimeur liégeois, orphelin de père, soumis à une mère qui ne cesse de le châtrer dans ses désirs d’émancipation, marié, sans très bien savoir ce qu’il doit faire pour que le mariage soit consommé, à une triste copie de sa mère, en un aventurier coureur de filles, piétinant allègrement les conventions sociales, fasciné par les idées qui président à l’Encyclopédie, taraudé par le désir d’écrire.

Un roman parce qu’ « il n’y avait que cela. C’était ce qui convenait à Guillaume. C’était là qu’on pouvait tout dire. » (p.280).

Il y a, sur le désir d’écrire, les ruses pour n’y pas céder, les folies qu’il engendre quand on s’y laisse aller entre exaltation et dépréciation, surestimation et dénigrement des pages vraies qui sortent du cœur même de Claude Froidmont. Pour ce qui est des imprimeurs/éditeurs, aussi, leur complaisance face à la médiocrité, à la nullité de ceux qui les payent, la transposition avec les déboires que nous connaissons est flagrante.

Guillaume se fera imprimeur pour que paraisse son œuvre, Histoire de Guillaume et Perversus, ce texte qui l’accompagne depuis le début et qui est la prémonition du travail des Encyclopédistes.

Une reconstitution très vivante

Claude Froidmont nous donne une reconstitution très vivante du contexte historique et social de ce XVIIIème siècle, une description fidèle du foisonnement d’idées et de sentiments contradictoires, jusqu’au cœur même de ses personnages, qui est la marque des périodes de grands changements. L’époque n’est plus aux intrigues simples quand couvent les forces qui vont bouleverser l’Europe.

Guillaume a beau tarder à découvrir plaisir et lucidité, il se rattrape, sans qu’on perçoive toujours comment il va parvenir à se sortir des mauvais pas où il s’engage. Il a, pour le tirer d’affaires, quelques présences tutélaires et paternelles qui veillent sur lui.
Et le lecteur se laisse prendre à ce tourbillon d’événements, entraîné par le style même de Froidmont dont l’élégance s’adapte au mieux à l’esprit du temps.

« Guillaume pardonnait tout et à tous. Il se sentait aussi vivant que quand son père le regardait faire ses devoirs, dans le silence de son recueillement. Cette admiration le remplissait d’assurance et de dignité, et elle le portait, aujourd’hui encore, à croire à l’impossible.
Imprimeur et écrivain, voilà ce qu’il était, voilà ce qu’il serait pour toujours. Et il y aurait un grand livre, bientôt, qui donnerait un prolongement à son rêve. Et on l’accueillerait, à bras ouverts, à Paris, pour ce qu’il était. »

La rage d’écrire est bien la ligne directrice de ce livre.

Patrick Rödel

Nos collaborateurs publient

Editions Michel Calmejane – 116 pages – 20 €

Paysages avec tombes – Un héritage protestant en Aquitaine est le dernier ouvrage de Patrick Rödel, réalisé avec le photographe Victor Cornec.

Dans une bibliothèque, cet ouvrage se placerait sur le rayon consacré aux Beaux Livres, aux livres d’Art. Au cours d’une centaine de pages, qu’on feuillette aussitôt, on est d’abord happé par les somptueuses photographies en noir et blanc très contrasté, parmi lesquelles circule le texte de P. Rödel mis en page comme un texte poétique.
On comprend alors que ce livre va exiger plusieurs lectures. Peut-être trois.

On commence par les images, car l’image est toujours plus immédiatement captivante que l’écrit. Ce sont donc les photographies qu’on découvre en premier, qu’on regarde et dans lesquelles bientôt on s’absorbe. On admire leur force d’évocation jusqu’à parfois les ausculter pour certaines.
Elles montrent des tombes abandonnées, seules, isolées, en plein champ sous le soleil, ou cachées par la végétation des sous-bois, mais toujours seules et uniques. Petits temples mystérieux et non pas simples stèles plates à peine remarquables, elles sont délabrées, cassées, austères, nues, à l’opposé du décorum des cimetières catholiques. Rares sont celles qui sont restées vaillantes face au ravage du temps.

Et il y a les arbres. Presque toujours de grands arbres majestueux autour d’elles. Quand ils sont absents, un épais fouillis végétal, sauvage les enveloppe « transformant ces modestes monuments en reproduction miniature des temples d’Angkor » ; car la sylve est autant le sujet des photographies que le minéral des tombes abandonnées. D’où le titre.

Photo Victor Cornec – page 17

Puis c’est au tour de la lecture du texte. Il ne s’agit pas d’un commentaire, ou d’une analyse sémiologique de chaque photo. Pas du tout.
Le texte est une méditation, sous forme de poème en prose – parfois quelques lignes sur la page, à droite ou à gauche, parfois en regard d’une photo, parfois seul, au centre ou en décalé, mais toujours posé de façon délicate.

Et puisque la nature est omniprésente, sauvage, vierge (aucun personnage n’est représenté, pas même son ombre), que le règne végétal et minéral s’entrelacent de photos en photos, on ressent le mouvement, la liberté d’un texte qui circule en virevoltant entre les photos comme la végétation qui sillonne autour des tombes et on se dit alors que le troisième règne, l’animal est lui aussi bien présent, à travers la lecture d’un texte qui ne fait que circuler et voleter comme un papillon parmi les photographies.

« Curieuse rencontre, en tout cas, qui fait naître comme un léger malaise » car « depuis quand les tombes s’échappent-elles des murs protecteurs des cimetières ? » lance, non sans humour, Patrick Rödel au début de l’ouvrage.

A partir de là, la méditation va s’accompagner d’une enquête pour comprendre la raison de ces blocs en plein champ. Commence une rêverie éveillée se tressant autour de la singularité des sites comparée aux cimetières orthonormés catholiques, autour de la puissance esthétique des scènes ouvrant la réflexion sur l’Au-delà et surtout, autour du salutaire rappel historique de l’incroyable persécution dont furent victimes les protestants.

De la boucherie de la Saint Barthélémy (nuit du 23 au 24 août 1572, des dizaines de milliers de morts à Paris et en province, sans commune mesure avec la Terreur de 1793 dont on nous rebat les oreilles), en passant par la valse-hésitation de l’Edit de Nantes, jusqu’à l’accalmie enfin venue à partir de 1789, Patrick Rödel, sans se départir de son parti pris poétique, détaille les souffrances, les horreurs et les crimes subits par « les Religionnaires, les tenants d’une Religion Prétendument Réformée, RPR » pendant des siècles.
Et l’on comprend alors pourquoi ces tombes sont posées ici et là comme d’étranges monolithes : les cimetières leurs étaient interdits.

Une troisième lecture ? Pourquoi pas. Ne serait-ce que pour goûter au plaisir de découvrir le jeu du texte avec les photos et s’apercevoir ainsi d’une chose passée inaperçue au début : ils se font sans cesse, l’air de rien, de continuels et discrets clins d’oeil.

Edouard Mangin

Photo Victor Cornec – page 50
Catégories
Audios LAHG événements

Interview audio n° 1 Sébastien Navarro

Nous présentons ci-dessous le second volet, sous forme d’un entretien audio, du diptyque réalisé par Jocelyne et Pierre Mallet, adhérents LAHG, concernant le témoignage de Sébastien Navarro à propos du mouvement des Gilets Jaunes, qu’il a vécu de l’intérieur.
(Rappel : pour (re)lire le premier volet du diptyque, la recension de l’ouvrage Péage Sud de S. Navarro, cliquez ici).

Sébastien Navarro est né à Sète en 1972. Diplômé d’une maîtrise en droit privé, il travaillle dans le secteur public depuis une vingtaine d’années. Dans sa jeunesse, il a milité dans des groupes libertaires (CNT, réseau No Pasaran) dont il a conservé un solide ancrage anarchiste. Il a participé pendant plus d’une dizaine d’années au mensuel de critique sociale CQFD.
En 2018, il écrit Panchot (éditions Alter ego, cliquez ici) récit historique sur la résistance en Roussillon et la fabrication d’un mythe mémoriel.

Interview, montage et réalisation effectués par Jocelyne et Pierre Mallet

Catégories
Bibliothèque LAHG

« Péage Sud », une immersion parmi les Gilets jaunes

Edition du Chien Rouge – Novembre 2020 – 335 pages – 13 €

Les pauvres font l’Histoire, les autres la commentent. Ces mots relevés sur un mur, Sébastien Navarro aime les rappeler dans Péage Sud, son livre sur les Gilets Jaunes.

Dans sa tournure un rien assassine, la phrase est censée secouer une habitude généralement prise sur les bancs d’école, sans y prendre garde, à savoir penser que l’Histoire est telle que la racontent les dominants. C’est le préjugé qu’a combattu avec force détermination Henri Guillemin, en tant qu’historien.

De fait Péage Sud, c’est plus qu’un récit de 335 pages sur les Gilets Jaunes – notons qu’il y en a peu du genre, à ce jour, et certainement pas aussi empreints d’humour : c’est tout à la fois la narration captivante de sa découverte du mouvement, son immersion au cœur même de l’événement ; c’est aussi la profonde remise en question d’un citoyen engagé et du journaliste qu’il se défend d’être.

un événement historique d’envergure

À lire cette trajectoire personnelle suivant le fil d’un événement historique d’envergure, dès sa naissance en novembre 2018, on finit par le constat de s’être fait avoir, même un peu, même si on s’en défend… par le dispositif médiatique institutionnalisé. Et aussi par le regret inconfortable de n’avoir pas été à la hauteur de ce moment unique de notre histoire. Mais qui n’a été effleuré à ces dates, ne serait-ce que de loin, par une pensée du genre : « Dans un mois Noël sera passé et tous ces blaireaux seront de retour dans leur foyer » ?

Cependant, des choses politiques aux formes atypiques se déroulaient sous nos fenêtres, aux croisements de nos routes. Ces choses politiques en train de se jouer durant les étonnantes semaines de la fin 2018 jusqu’au confinement de mars 2020, de qui sont-elles le fait ?

Non pas de syndicalistes, ni de militants férus de savoirs théoriques sur l’économie ou l’organisation sociale. Non, « la majorité des camarades gauchistes se pincent le nez en toisant de loin ce mouvement de plèbe jugé trop impur. C’est que rien du chambard fluo ne correspond aux grilles de lecture ânonnées par les brêles en marxologie. On attendait la classe ouvrière, on attendait à la rigueur les jeunes des quartiers populaires, mais eux… Sans déconner, vous avez vu leur dégaine ? Les Bidochon en mode insurrection ».

Une fois vaincues ses réticences surtout fondées sur le principe de la taxe sur le gasoil – vouloir rouler à discrétion ça se discute, Sébastien Navarro fait le pas. Le mouvement en est tout juste à sa troisième semaine. Et il nous livre cet aveu : « un vrai chamboulement intérieur ».

Car s’il n’a pas l’allure baraquée, physiquement laisse-t-il entendre avec dérision, il ressort qu’il n’est pas pour autant dépourvu d’une solide et vivifiante honnêteté intellectuelle, ni d’un sens aigu de la justice sociale et morale, pour notre plus grande joie.
Quand de plus, côté muscles, c’est le cœur qui l’emporte pour donner la mesure à des constats parfois amers, le mot humanité reprend tout son sens.


Mais assez cité de ces ingrédients vertueux, sauf à souligner qu’ils sont les prérequis impératifs pour qui tente dans une démarche objective d’y voir clair, dans le brouhaha médiatique qui a entouré ledit événement au fil des mois. C’est cela qui nous rend, à nous guilleminiens, ce témoignage attrayant et particulièrement profitable comme source de référence authentique, pour comprendre le mouvement des Gilets Jaunes.

Une proximité avec Henri Guillemin

Car sur le plan de la méthode historique, Henri Guillemin y insiste régulièrement, « Il y a deux lois (…) : lucidité et loyauté. Lucidité, ça veut dire ne pas s’en laisser compter. Tout vérifier. Et loyauté, ça veut dire être honnête, être objectif, comme on dit. Ce qui n’exclut pas, ou plutôt ce qui n’ordonne pas l’impassibilité »*.

Dans ses études, n’a t-il pas suffisamment labouré le terrain pour inciter à faire le tri dans les apparences données aux événements, à repérer les renversements de rôles, les détournements de situations et leur sens caché ? Tous procédés dont « les gens de biens »* font usage jusqu’à la démesure à toutes les époques, pour disqualifier, anéantir l’expression populaire du désaccord et les tentatives d’émancipation.

Puisque la commémoration du 150ème anniversaire de La Commune nous en fournit l’occasion, il suffit de réécouter la conférence d’Henri Guillemin, montrant le cas d’école que fut l’année 1871. Il y a bel et bien cohérence dans les lignes de force qui lient les événements du passé à ceux des années 2018-2020.

Retournons donc au rond-point du Péage Sud pour le vérifier. Sébastien Navarro endosse le gilet, et dans la foulée assiste à sa première assemblée générale :

« Ils sont peut-être 200. La tête au chaud sous des bonnets ou des capuches pour se protéger du froid. Ils écoutent un Arabe au visage maigre et aux yeux enflammés. (…) L’orateur s’époumone : il parle de justice sociale, de retour de l’ISF, de partage des richesses.

Je suis sonné.

Et le prix du gasoil alors ?

Je m’attendais à tout sauf à ça. »

Le rôle des médias

De « ça », la majorité des médias dominants ne parleront guère ; peu de place pour la réflexion, peu d’objectivité et encore moins d’empathie qui permettraient de « bien comprendre le sens des événements »*, si tel est aussi le but de l’Histoire actuelle.

Images et commentaires, hors des réseaux sociaux, semblent ne retenir que les manifestations hebdomadaires non déclarées, une violence unilatérale venant de « casseurs » Gilets Jaunes, hordes d’inconséquents responsables du marasme économique, mobilisés sans objectifs clairement identifiés, mouvement « populiste » brouillon, sans cohérence politique.
Mais surtout, argument bouclier, sans porte-paroles donc sans légitimité.

À l’inverse, « ça » est l’élément central du récit de Sébastien Navarro, « ça » passe sur le devant de la scène.

On y découvre le vrai visage de ces gens-là, la meute, bravant le froid « pire qu’en enfer » autour « des paquets de chips, de la charcutaille, des gâteaux, des packs d’eau », sans oublier les clopes : Étienne l’ancien assureur, Stan le tétraplégique, JP l’ancien gendarme sidéré par les gestes de ses compères, Choukroun le porte-drapeau bleu blanc rouge, des éclopés en tous genres, Claudie Odette et Thérèse le fidèle trio septuagénaire, Micka le minot élevé de foyers en familles d’accueil, Xavier asphyxié par les gaz, Moussa passé en justice…

En somme, ce sont des gens ordinaires, plutôt démunis et peu politisés – « la plupart des gilets sont des primomanifestants » découvrant in vivo dans les rires et les larmes… souvent sur fond d’écran de lacrymogènes, « la réalité d’une structure dont le rôle premier est de soutenir le pouvoir en place ».

Ils sont là, ils sont là, réunis en assemblées quotidiennes dans un sentiment nouveau de fraternité qui n’exclut ni les confrontations, ni les dérapages, ni les grincements de dents. Ils sont là, bien vivants. Là, les décisions sont prises par vote, puis appliquées avec pragmatisme, et là se forme une conscience politique :

« c’est le moment d’élire des délégués. Quelqu’un insiste sur la rotation des mandats qui doit être impérative. Une voix lui dit de la fermer. Une autre qu’il a raison : on veut pas de chef (…). Des cortèges sont élus pour des tranches de huit heures (…). À chaque fois, des mains se lèvent pour valider ou non les prétendants.
Je vis un moment sidérant de démocratie directe entre un rond-point et un péage autoroutier 
».

Que veulent les « fluos » ? Ils veulent ou proposent des décisions prises par la base, une vraie justice, le Référendum d’initiative citoyenne, une police qui les protège, des délégués et que ceux-ci n’émettent aucun avis personnel, la fin des privilèges, l’horizontalité, la hausse du SMIC, du pouvoir d’achat, des retraites, la baisse des taxes, la dissolution de l’Assemblée nationale, une nouvelle Constitution…

Ne voudraient-ils pas, par hasard, simplement un monde meilleur ? Pour l’honneur des travailleurs ?

Énumérer tous ces gens, relater nombre de ces épisodes aux touches artistiquement évocatrices est tentant ; le verbe est si drôle, grinçant aussi forcément et irrévérencieux, mais tellement édifiant. Or la fresque est trop vaste : un vrai portrait de groupe avec dames, hommes, papis, mamies, enfants, motards, mais pas seulement.

Par exemple, il y eut à l’acte IV « 89 000 flics mobilisés dans l’Hexagone pour une estimation officielle de 125 000 gilets jaunes ». Le ministre de l’Intérieur Monsieur Castaner déclara pour ce 9 décembre 2018, 1385 interpellations et 975 gardes à vue. Auxquelles il faut ajouter, puisqu’on en est aux « chiffres et leur totalité totalitaire », 13 500 grenades lancées, 840 tirs de LBD et 136 000 litres d’eau tirés au canon.

Des faits que « l’Histoire de bonne compagnie »* ou « bienséante »* ou « académique »* pourrait passer sous silence ?
À ce stade des événements, si on ne perd pas le fil de l’histoire de la Commune ni les leçons de la méthode historique d’Henri Guillemin, il ne restait plus qu’à repérer l’ennemi extérieur qui détournerait opportunément l’attention pour venir à bout de la meute.
Ce qui confirmerait que pour un temps encore « La guerre reste plus forte que l’amour » ?

Note rédigée par Jocelyne Mallet

* Expressions et citations d’Henri Guillemin (tirées notamment de ses conférences sur Napoléon).
Les autres citations entre guillemets sont tirées de l’ouvrage Péage Sud.

En complément : une autre façon de voir le dessous des cartes

Dans le sillage de Péage Sud, mais d’un autre point de vue, un article du Monde Diplomatique vient corroborer cet état de fait.
Concernant l’art de déformer les faits, on le sait, le comptage ministériel du nombre de manifestants est devenu, au fil des ans, une véritable calembredaine. L’article « Gilets jaunes, combien de divisions », paru dans le Monde Diplomatique de février 2021, montre à quel niveau de désinformation, on est arrivé.

Dans son chapô, un chiffre apparaît d’emblée suspect : « 287 710 : c’est, d’après le ministère de l’intérieur, le nombre de participants à la première journée d’action des Gilets jaunes,le 17 novembre 2018. Un chiffre repris en boucle dans les médias….. ».
Les deux auteurs de l’article – Jean-Yves Dormagen et Geoffrey Pion, respectivement professeur de science politique et géographe à l’université de Montpellier, démontrent qu’il s’agit d’un grossier mensonge.

Après avoir décrit et présenté la méthodologie originale mise au point par une équipe de recherche universitaire (dont ils ont fait partie) pour comptabiliser, au plus près de la vérité, le nombre de manifestants d’un mouvement aussi polymorphe et innovant, ils arrivent à un chiffre qui fait frémir, tant par son immense décalage avec le comptage officiel que par l’importance du mouvement revendicatif :
en effet, 3 millions de personnes ont participé aux actions Gilets jaunes entre mi-novembre 2018 et juin 2019 sur l’ensemble du territoire national. Bien loin des 287 710 annoncés en fanfare.

L’article conclut par « … la mobilisation a été […/…] d’une ampleur inédite depuis des décennies. A ce titre, on peut comparer le surgissement des Gilets jaunes à des moments singuliers de notre histoire, tels que juin 1936 ou Mai 68. »

E. Mangin

Manifestation sur les Champs ELysees, le 16 février 2019, acte XIV (Photo Eric Fefferberg / AFP)