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La Semaine sanglante

Semaine sanglante : incendie, ruines, rue de Rivoli – Lithographie gravure (1874) de Sabatier Gaildrau (1816 – 1898), tirée de l’ouvrage « Paris et ses ruines en mai 1871 » par Victor Fournel – Musée des Archives nationales de France.

On commémore à tour de bras, en cette année 2021. La Commune de Paris, Napoléon, Jean de La Fontaine et j’en passe. Beaucoup plus Napoléon que la Commune, c’est évident.

Pour La Fontaine, on verra plus tard. Et surtout en recourant bien souvent aux clichés les plus éculés de notre « histoire-de-France ».

Jusqu’à présent, je n’ai pas vu que l’on ait songé à citer les travaux de Guillemin sur les Origines de la Commune – 3 volumes – et ses Réflexions sur la Commune qui font suite à L’Avènement de M. Thiers (tous livres publiés chez Utovie).
Daniel Mermet dans « Là-bas si j’y suis » est le seul, si je ne m’abuse, à avoir l’excellente idée de mettre en ligne les conférences de Guillemin sur la Commune, 13 conférences, d’une demie-heure chacune, données sur les antennes de la RTS en 1971.
Et Jean Chérasse, après avoir écrit les 72 immortelles (éditions du Croquant, cliquez ici), continue, sur son blog de Mediapart, à rappeler l’importance de l’apport de Guillemin pour qui veut s’éloigner des visions convenues et soigneusement entretenues de la Commune.

Mais quoi, on le sait bien, Guillemin n’est pas un historien et son point de vue est abominablement partisan – ce que ne sont pas ceux des historiens patentés qui, eux, se reposent sur le socle inébranlable de l’objectivité de leur discipline.
Cela mérite qu’on aille y voir d’un peu près.

Guillemin a longuement relaté la guerre de 1870, le rôle pour le moins lamentable de l’armée (bien sûr, l’histoire, souvent bègue, remettra ça en 1939, cf L’affaire Pétain), le renversement de l’Empire et la proclamation de la République – celle des Jules honnis -, le siège de Paris et l’héroïque défense du peuple, l’instauration de la Commune, puis la capitulation, la trahison des dirigeants « républicains » pressés de rétablir l’ordre du Capital dans la Capitale et demandant cyniquement à l’envahisseur son aide pour écraser les factieux.

Nous y sommes enfin, Versailles a les mains libres, il est temps de se débarrasser de cette racaille qui a fait trembler les possédants.
Versailles, c’est Thiers et les Jules, rivalisant de zèle.
« L’ordre et la paix ne peuvent refleurir que par la sévère et ferme exécution des lois », proclame Jules Favre qui poursuit : la Commune offre « le scandaleux exemple de l’assouvissement des plus mauvaises passions. »

Guillemin, à son accoutumée, multiplie les citations et s’émerveille devant le cynisme du vicomte de Meaux : ces brigands de communards « ont découronné notre défaite. »
Ou la haine de Sarcey (*) qui ne voit dans ces brigands qu’une « abominable ménagerie de singes et de tigres. »
Pas même des hommes, des bêtes, on vous dit. Tout est bon pour déconsidérer les Parisiens qui se sont soulevés contre la lâcheté des dirigeants – on appelle ça de la propagande et ça marche, dans les campagnes et dans les salons – la lie de la population, des gens de sac et de corde, des ennemis de la société, de l’ordre et de la propriété. La preuve : ils ont détruit la maison de ce bon M. Thiers. Lequel, grâce à cela, ne réalisera pas une trop méchante affaire en faisant indemniser son bien à dix fois sa valeur initiale.

L’incendie du Palais des Tuileries en 1871 – Lithographie anonyme – ©pompiers de Paris

La Semaine sanglante a été préparée par les bombardements versaillais qui ont ravagé une partie de l’Ouest parisien ouvrant la route à l’armée « loyaliste ». Semaine de massacres dont on retient plus volontiers les 84 otages exécutés par la Commune que les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants tués sans la moindre once de piété.

Guillemin, comme il en a l’habitude, se garde bien d’aller chercher des témoignages chez ceux qui défendent les victimes – on pourrait les juger trop partisans -, il les trouve chez ceux qui sont du côté des Versaillais. Et ils ne manquent pas, puisque après avoir tant tremblé, ils peuvent enfin respirer.

Les exécutions arbitraires du général Gallifet, les appels au meurtre des versaillaises sont applaudies par Sarcey (*), encore lui, qui évoque « ces faces patibulaires ou bestiales » dont il doute qu’elles aient pu jamais abriter « une âme », gibier tout trouvé pour ces braves soldats qui leur opposent leur « loyale figure » et leurs baïonnettes.

« La presse belge contient de précieux reportages (mais quoi, ce sont des belges, les historiens français préfèrent de meilleures sources ; note de P. Rödel) sur les quelque 2500 hommes et femmes qu’on entassa là (aux docks de Satory), dans les premiers jours, à peu près sans nourriture et n’ayant pour boire que l’eau d’une mare où leurs gardiens se divertissaient à venir uriner. Une espèce de révolte a eu lieu – des cris, des imprécations ; que peuvent faire d’autre ces êtres parqués entre de hauts murs ? – et les mitrailleuses sont entrées en action. Deux à trois cents cadavres sont demeurés, là, éducatifs, pendant douze heures ; toute la horde a dû rester là collée au sol, à plat ventre, dans la boue ; feu sur qui s’asseyait seulement. » (Réflexions sur la Commune p.285)

Est-il besoin d’en dire plus ? Font écho aux cris de ces malheureux les « légitimes et glorieuses acclamations de l’Assemblée » auxquelles se joint l’archevêque de Lyon dans une lettre dégoulinante d’enthousiasme adressée au sauveur de la patrie.

Qui, pour sauver l’honneur ? Hugo ! « Aux « barbares« , comme on dit, du ruisseau, Hugo en oppose d’autres, « brodés, dorés, constellés » et qui accoudés à « une table de velours » ou à « une cheminée de marbre« , « insistent doucement pour le maintien de l’esclavage, glorifiant à mi-voix, et avec politesse, le sabre et l’échafaud« . Ceux-là, ce sont les « tueurs souriants« , les « viveurs féroces » ; tout compte fait, dit Hugo, sauvages pour sauvages, je choisis ceux d’en bas. » (Réflexions sur la Commune p.288).

Et quelques gaffeurs, comme Mac-Mahon, qui reconnaît que les communards « paraissaient croire qu’ils défendaient une cause sacrée » et « leur drapeau rouge à la main, se sont fait tuer sur les barricades. »

Restent les pétroleuses qui donnent encore des frissons d’horreur à Lorant Deutsch (animateur TV). Il est sans doute un des derniers à croire à cette histoire, mais c’est assez bon pour la télévision.

Guillemin, lui, va droit à l’essentiel et ne se perd pas en polémiques stériles. Il distingue deux choses : les dégâts causés par l’armée versaillaise et par la pluie d’obus qui s’abat sur l’Ouest parisien.

« Le premier bâtiment public qui flamba fut le ministère des Finances. Cet incendie-là n’est pas le fait des communards ; travail des obus versaillais. » (Réflexions sur la Commune p.278) Avis corroboré par Hélène Landowski dans un tout récent ouvrage, La face cachée de la Commune Editions du Cerf, cliquez ici).


Le 16 mai 1871, la colonne Vendôme où se perche la statue de l’empereur Napoléon Bonaparte, est abattue par les communards sur un tas de paille.

Puis les actions symboliques que furent la destruction de la maison de Thiers et la démolition de la colonne Vendôme.
« D’autres incendies furent tactiques. C’est ce que réclamait Louise Michel, qui n’était pas la seule à souhaiter un barrage de feu devant les assaillants. » (Réflexions sur la Commune, p.278).

Hélène Landowski partage cet avis : les communards sont pris en tenaille entre l’armée versaillaise, à l’ouest, et l’armée allemande, à l’est, qui leur interdit tout repli.
C’est ainsi que, le 23 mai, les Tuileries furent incendiées. Beau thème d’indignation que les décombres encore fumants des Tuileries pour les peintres Meissonier, Clairin, ça a plus de gueule que les déplorations télévisuelles de Deutsch, mais le propos politique est le même – déconsidérer la Commune.

Les ruines des Tuileries – Tableau de Ernest Meissonier (1815 – 1891) © Compiègne, musée du Second Empire


« Pourquoi, dit Vallès, l’incendie d’une ville par ses défenseurs serait-il, classiquement, digne d’admiration quand il s’agit de Numance et de Saragosse, par exemple, et exécrable pour le Paris de la Commune ? » (ibid.p. 278)

Deux poids, deux mesures, nous commençons d’être habitués à cette logique des dominants. Hélène Landowski ajoute à ses analyses que les incendies de 1871 ont fait place nette pour des opérations immobilières juteuses….

Il ne reste plus que les cadavres (« Le sol de Paris est jonché de cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon », selon Thiers lui-même cité par Guillemin ibid p.295) et les prisonniers que l’on envoie croupir sur les pontons et au bagne. »

Combats des derniers jours – lithographie anonyme – Musée Carnavalet-Paris

Vingt ou trente mille morts, quarante mille déportations, le poteau de Satory (« notre crucifix à nous », dira Vallès) (Satory est un camp militaire près de Versailles ; note de P. Rödel), les pontons, la déportation, le bagne, de quoi rassurer les « honnêtes gens », non ? »

(Pour en savoir plus sur les conditions de vie des prisonniers politiques au bagne, je vous conseille de lire Dans l’enfer du bagne, mémoires d’un transporté de la Commune, d’Alexis Trinquet (éditions des Arènes en 2013, cliquez ici).
Ces mémoires dormaient dans les archives du PCF où ils ont été découverts par Bruno Fuligni qui en a assuré l’édition.
(Pas inintéressant de voir qu’en la matière la République française jouit d’une réelle priorité sur les autres nations ; note de P. Rödel)


Tuileries après l’incendie de 1871 vues du grand bassin – 1880 – 1883 par Siebe Johannes Ten Cate (1858 – 1908) © Musée du Louvre

Les conclusions de Guillemin ne sont pas pour nous surprendre. Reprenant en quelques phrases le fil de sa démonstration depuis les Origines de la Commune jusqu’à ces ultimes Réflexions, il écrit : 

« Pourquoi les conservateurs ont-ils été défaitistes, ou, pour mieux dire, les artisans de la défaite, en 1870-71 ? Pour assurer la protection des structures économiques et sociales menacées, à leurs yeux, par une victoire militaire des républicains. Le même souci les habite et dirige leurs comportements ; avec la prise de Paris et l’écrasement de la Commune, l’armée a retrouvé cette grande et véritable mission de « palladium de la société » que Bazaine prophétique, saluait en elle. (L’armée dernier rempart de la société libérale, disait un giscardien trop bavard. Note P. Rödel) Et que la colonne Vendôme soit promptement rétablie sur son socle ! La bourgeoisie victorieuse n’oublie pas ce qu’elle a dû, jadis, à « l’empereur« . La colonne, dit Lissagaray (**), il fallait à la classe possédante qu’elle se dressât à nouveau au centre de la ville, » bâton énorme, symbole de sa souveraineté« . » (ibid p. 308).


Rue de Rivoli au lendemain à la fin des combats de la Semaine Sanglante – photo de Auguste Bruno Braquehais (1823 – 1875)

Par où nous sommes ramenés, mais ce n’est malheureusement pas un hasard, à ce qui était notre point de départ : l’avalanche de discours dithyrambiques sur Napoléon à l’occasion du bicentenaire de sa mort et le besoin de toujours ranimer la peur que les « honnêtes gens » éprouvent à l’idée que leurs privilèges puissent être remis en question, comme les Communards avaient commencé de le faire.

(*) Francisque Sarcey (1827/1899)

Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, journaliste, critique dramatique. Pendant le siège de Paris, il est membre de la Garde nationale. Farouche anti-communard, dans le Drapeau tricolore qu’il crée pour l’occasion il va jusqu’à réclamer qu’on fusille « 80.000 gredins » pour sauver l’ordre républicain et démocratique ; il déteste tout particulièrement Vallès. Ce républicain « modéré » (que n’aurait-il pas dit sans cette « modération » ?)
Il deviendra un anti-dreyfusard également « modéré » (Ligue de la Patrie française).

(**) Prosper-Olivier Lissagaray (1838/1901)

Homme de lettres, journaliste, haut en couleur, bretteur infatigable qui tâtera de la prison sous le Second Empire et préférera s’exiler quelques temps en Belgique.
Proche d’Henri Rochefort Il revient à Paris en septembre 1870. Il participera à l’insurrection communarde et publiera, durant cette période, le journal L’Action dont les thèses pourront être assez critique par rapport aux atermoiements du Gouvernement de la Commune.
Il réussit à s’enfuir à Londres. Il y rencontre Marx et tombe amoureux de sa fille Eleanor (fiançailles finalement rompues par Eleanor elle-même).
De retour en France, il se consacre à son grand oeuvre, l’Histoire de la Commune de 1871, qui reste une source importante pour les futurs historiens de la Commune. Il va poursuivre son travail de journaliste politique ; il dénonce le boulangisme, les scandales à répétition comme celui de Panama. Il sera secrétaire de la Société des. Droits de l’homme et du citoyen.

PS 1 : La Commune de Paris reste un sujet qui continue de hérisser le poil des réactionnaires. La palme revient à celui que le Figaro qualifie de « pilier de l’intelligentsia française » (17 mars 2021) qui, sur France inter, dans l’émission « L’invité de 8h20 ; le grand entretien » du 4 mars 2021, répondait à la question de Léa Salamé « faut-il commémorer le bicentenaire de Napoléon et la Commune de Paris ? » par ces mots sans appel : « Oui Napoléon, non la Commune ». Bien sûr Nora qui aspire maintenant, après avoir fait oeuvre d’historien, à entrer en littérature est libre de manifester ses préférences. Mais on admirera la profondeur de son argumentation : l’évocation des martyrs de la Commune a perdu tout son sens, dit-il, « à partir du moment où, en 1971, le président de la République Georges Pompidou est venu s’incliner devant le Mur des Fédérés. » J’avoue que l’argument me paraît étrange qui se colore du rappel que Pompidou avait travaillé pour la Banque Rothschild…
Je rappelle aussi qu’en début d’année, au Conseil de Paris, lorsqu’il s’est agi de voter une subvention de 12.000 € à l’Association Les Amies et Amis de la Commune de 1871 les élus de droite ont poussé des cris d’orfraie.
Pour être juste, je ne suis pas convaincu par ceux qu’une volonté de radicalisation des revendications anime et qui réclament une résurrection de l’insurrection de la Commune de Paris – l’histoire ne se répète pas, c’est une loi qui jusqu’à présent n’a pas connu d’exception.

PS 2 : pour ceux qui veulent approfondir leurs connaissances sur l’histoire de la Commune, je signale l’existence de l’album publié en 1901 par Armand Dayot – L’Invasion, Le Siège, la Commune 1870-1871, d’après des peintures, gravures, photographies, dessins, médailles, autographes, objets du temps. (Flammarion éd. ; rééd. Tristan Mage, 2003).
C’est une mine ; on y trouve, entre autres, les photos des principaux acteurs de la Commune mais aussi de simples insurgés. J’ignore si Guillemin a eu ce livre entre les mains.

Note rédigée par Patrick Rödel

Complément 1

D’une période historique à une autre.
Nous présentons ci-dessous le second volet du diptyque réalisé par Jocelyne et Pierre Mallet, adhérents LAHG, concernant le témoignage de Sébastien Navarro à propos du mouvement des Gilets Jaunes.
(Rappel : pour (re)lire le premier volet du diptyque, la recension de l’ouvrage Péage Sud de S. Navarro, cliquez ici).

Ce second volet est une interview audio de Sébastien Navarro, son témoignage sur ce mouvement, vécu de l’intérieur.

Interview, montage et réalisation effectués par Jocelyne et Pierre Malet.

Ci-dessous leurs travaux :

Sébastien Navarro

Sébastien Navarro est né à Sète en 1972. Diplômé d’une maîtrise en droit privé, il est salarié dans le secteur public depuis une vingtaine d’années. Dans sa jeunesse, il a milité dans des groupes libertaires (CNT, réseau No Pasaran) dont il a conservé un solide ancrage anarchiste. Il a participé pendant plus d’une dizaine d’années au mensuel de critique sociale CQFD.
En 2018, il écrit Panchot (éditions Alter ego, cliquez ici) récit historique sur la résistance en Roussillon et la fabrication d’un mythe mémoriel.

Entretien audio de Sébation Navarro

Complément 2

Nous rappelons que la série de 13 conférences d’Henri Guillemin sur la Commune est actuellement diffusée en accés libre sur le site de « Là-bas si j’y suis ».

Ces conférences ont fait l’objet d’un important travail de restauration, réalisé par l’éditeur Les Mutins de Pangée qui a donné lieu à l’élaboration d’un coffret de 3 DVD, accompagnés d’un livret qui reprend Réflexions sur la Commune de Henri Guillemin (livret spécial – 200 pages en partenariat avec les éditions Utovie).
Ce coffret est disponible dans toutes les bonnes librairies, mais le plus simple est de le commander directement chez l’éditeur en cliquant ici

Complément 3

Partons au Canada (Québec).

On parle de la Commune, de Henri Guillemin et aussi de notre association LAHG, notamment de notre colloque du 19 novembre 2016 « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple?« .

Il s’agit d’un long article (du 15 mai 2021) de synthèse sur la Commune, sa fin, ses détracteurs… , paru dans le journal Le Devoir et rédigé par Stéphane Baillargeon, journaliste québécois, diplômé de philosophie et de sciences politiques de l’Université de Montréal.
Nous sommes mentionnés dans la conclusion.

Le Devoir est un quotidien d’information publié à Montréal, fondé le 10 janvier 1910.
Le journal est lu par environ 1,5 million de personnes. C’est l’une des sources du Courrier international.

Pour lire l’article, cliquez ici

Affiche du film de Peter Watkins LA COMMUNE (PARIS 1871) – 3h30

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Guillemin et Napoléon

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l'île de Sainte Hélène

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l’île de Sainte Hélène, le 23 juillet 1815. Peinture de William Quiller Orchardson, peintre écossais (1832 – 1910) – Tate Britain Londres

5 mai 1821 – 5 mai 2021
Le bicentenaire que Guillemin n’aurait pas fêté

Relire le petit livre intitulé à l’origine Napoléon tel quel (éd. de Trévise, 1969), et réédité par Utovie en juillet 1986 sous le titre Napoléon, légende et vérité, permet à la fois de prendre position face au déferlement consensuel et admiratif mis en place ces temps-ci pour le deux centième anniversaire de la mort du « petit chacal », comme l’appelle l’auteur (c’est le titre de son premier chapitre), et de revisiter bon nombre des thèmes favoris de l’historien que fut Guillemin – car, même dans l’université, on commence, tout de même, à reconnaître en lui un historien.

Avant d’en venir aux cent cinquante petites pages de ce livre qui se (re)lit d’un trait, je me permets un préambule auquel je tiens. D’octobre 2017 à novembre 2018, le musée des beaux-arts d’Arras a consacré à Napoléon une exposition dont le surtitre sur les affiches, « Le château de Versailles à Arras », disait assez l’ambition d’en mettre “plein la vue” au visiteur en utilisant les ressources de l’importante collection de documents et d’images conservée au château.

Nulle vision critique dans cet accrochage, mais un éloge du génie de la communication grâce auquel, dès sa prise du pouvoir, Napoléon a construit sa légende.

Ayant vécu plus de trente ans à Arras, j’ai été invité par la municipalité à prononcer, dans le cadre ou en marge de cette exposition, une conférence sur « Napoléon et le théâtre », qui a eu lieu au musée le 23 septembre 2018. Je ne pense pas avoir été sollicité parce que je travaillais sur Guillemin, vu ce qu’il pensait du monsieur, mais à cause de mes publications sur l’histoire du théâtre.

Ce que j’ai fait, c’est montrer dans la façon dont Napoléon envisageait l’utilité et les dangers du théâtre un bon exemple de sa conception autoritaire du contrôle de tout : de même qu’il avait étranglé la presse, réduite en 1803 à huit titres, et en 1811 à quatre, autorisés et contrôlés par ses services, il a étranglé le théâtre, fermant les trois quarts des salles et en laissant vivre seulement huit pour tout Paris, elles aussi tenues et surveillées de près.
Je n’avais nul besoin de Guillemin pour décrire cette tyrannie culturelle, il suffisait de décrire le réel à partir des décrets qui, de 1806 à 1808, ont ainsi domestiqué les deux médias essentiels de la vie de cette époque : le journal, et le spectacle.

Ainsi, et sans citer Guillemin (que d’ailleurs le théâtre n’a pratiquement jamais intéressé), j’ai pu, juste en étant objectif, dire qui était, en matière culturelle, Napoléon Bonaparte.

Flyer de la Cie "Avec vue sur la mer"

Pour voir plus nettement cette image ainsi que son verso, cliquez ici

Mais je tiens à signaler aussi que pendant toute la durée de cette exposition un homme qui, lui, connaît Guillemin, a eu le culot et l’esprit de brandir face à la célébration universelle ce petit brûlot du Napoléon, légende et vérité.

D’une part dans un « feuilleton radiophonique » sur Guillemin diffusé quatre fois par semaine sur une radio locale (Radio-PFM). D’autre part, par la lecture publique, en trois séances, de larges extraits de l’ouvrage, une de ces séances ayant eu lieu au musée même où se tenait l’exposition, ce qui fait plaisir ; il faut d’ailleurs admettre que les acteurs culturels organisateurs de l’événement ont eu l’intelligence – sans risque de compromettre un succès assuré d’avance – d’accueillir cet hommage à Guillemin aux dépens de Napoléon, lui donnant ainsi un peu d’écho.

L’homme de spectacle atypique qui se trouve à l’origine de ces séances et de ces émissions radio se nomme Stéphane Verrue, directeur de la compagnie « Avec vue sur la mer », que le quotidien régional La Voix du Nord qualifie joliment de « poil à gratter des tréteaux » (numéro du 14 février 2018) – image qui pourrait s’appliquer à Guillemin lui-même si l’on pense aux « tréteaux » de ses conférences.

En tout cas j’ai tenu à faire figurer ici le nom de Stéphane Verrue, et ce slogan de son « flyer » d’annonce : « Attention ! un Napoléon peut en cacher un autre ! » que j’adopte moi-même, au moment d’en venir à la relecture que je viens de faire du livre de Guillemin.

Deux thèmes au moins s’en dégagent : c’est un excellent exemple de ce qu’on appelle un pamphlet, et c’est une bonne anthologie de thèmes favoris de Guillemin.
Voyons cela.

Napoléon : légende et vérité
Editions Utovie – 160 pages – 15 €

« Pamphlet ? Ce mot sert à désigner la vérité qui déplaît »
C’est la première phrase du livre, et elle en définit bien l’esprit.

D’entrée, Guillemin dit : je sais ce qu’on va (encore) opposer à ce que j’écris. Vingt ans plus tard, il a préféré appeler « libelle » l’autre livre du même genre, provoqué, lui, par l’agacement face à la célébration du bicentenaire de la Révolution, son fameux Silence aux pauvres ! de 1989 jeté sur le papier par un jeune polémiste de quatre-vingt-six ans.

Mais c’est aussi un pamphlet, si l’on appelle de ce nom un texte dont l’auteur se soucie plus de frapper que d’argumenter dans le détail : peu de notes, du rythme, la percussion du vocabulaire ; ce qui n’empêche pas d’aborder le fond des choses.

Pour ce qui est du vocabulaire, le lecteur est servi, et bien sûr l’historien bien élevé sursaute à voir notre héros désigné d’entrée comme « gangster » (p. 7), « aventurier corse » (p. 8) ou « condottiere » (p. 36) prêt à toutes les « pirateries » (p. 43), et ainsi de suite jusqu’à la fin du livre et à la mort du « malfrat » (p. 137).

Le même historien est choqué de lire à satiété qu’une seule chose motive Napoléon, « son avancement à tout prix et par n’importe quel moyen » (p. 21), que « les nations [ne sont] à ses yeux que des enclos où seuls l’intéressent le gibier et l’argent à faire » (p. 36).

L’avidité de Napoléon est peut-être aux yeux de Guillemin le trait qui caractérise le plus cet « apatride » (p. 43) ; elle suffit à expliquer « la simplicité bestiale de son cas » (ibid.).
Citant la proclamation du printemps 1796 aux soldats qui s’apprêtent à envahir la plaine du Pô, et à qui il promet la richesse après la misère, Guillemin commente : « On ne peut être plus clair dans le banditisme. Hardi, mes tueurs ! Voyez un peu, à notre portée, ce butin ! Les bombances que nous allons faire ! Hold-up géant ; fric-frac énorme » (p. 44).

Même sur d’autres thèmes, et en avançant à grandes enjambées de page en page, on ne peut pas ne pas relever telles de ces trouvailles qui ont tant fait pour la mauvaise réputation de Guillemin, ainsi celle-ci, au sujet du « jeu singulier » que joue Talleyrand avec Bonaparte :
« Talleyrand et lui se ressemblent comme deux gouttes de pus » (p. 51).

Ou encore, à propos du comportement de Napoléon envers l’Église : « Le “divin”, Napoléon Bonaparte s’en est toujours soucié à peu près autant que d’une guigne, ou d’une prune pourrie » (p. 87).

Ou, tout à la fin, sur la formule de Louis Madelin à propos de la prise du pouvoir de 1799 : « Le destin amena Bonaparte à son heure pour refaire la France », cette note de bas de page : « Refaire ? Je m’aperçois que le terme peut être pris, familièrement, dans un sens qui conviendrait ici très bien » (p. 148 et n. 3).

Inutile de prolonger l’anthologie, elle finirait par reproduire tout l’ouvrage. Retenons-en que, évidemment, un livre comme celui-là ne peut pas plaire aux tenants de la légende.
L’auteur le sait si bien qu’il finit exactement comme il a commencé, par la « vérité » : « quand elle déplaît à certains, elle perd pour eux le droit d’exister » (p. 149).

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l'île de Sainte Hélène

L’Empereur à Sainte-Hélène dictant ses mémoires au général Gourgaud par Charles de Steuben (1788 – 1856) © Collection privée

Quelle Histoire écrire ?
Ce qui doit retenir dans ce Napoléon, au-delà du côté brillant du « pamphlet », c’est tout ce qu’il doit en profondeur aux convictions de Guillemin.
Essayons de dire l’essentiel.

1. Premier thème frappant par sa récurrence, c’est celui de l’enseignement, sur lequel notre prochain colloque, si la conjoncture le permet, donnera l’occasion de revenir.

Dès la première page du premier chapitre, Guillemin évoque le « sérieux redressement personnel » auquel il a dû procéder en repensant à sa jeunesse, et à ce qu’on lui avait dit de Napoléon : « […] j’avais été “mis en condition”, sur son compte, comme tous les Français de ma génération, et des générations antérieures. […] j’ai été dressé dans le culte de l’Empereur. Il m’a fallu lutter contre moi-même pour comprendre enfin de quoi j’avais été victime » (p. 5-6).

Guillemin en dit un peu plus lors d’une de ses nombreuses allusions à Louis Madelin (1871-1956), principal artisan de la légende napoléonienne dans la première moitié du XXe siècle par sa vaste Histoire du Consulat et de l’Empire (16 vol., 1936-1953).

Guillemin, évoquant ses années de khâgne à Lyon, parle de « ce M. Madelin que nous devions tenir pour le Docteur suprême » (p. 73) et dont, de ce fait, il eût été de mauvais ton de dire du mal à l’oral du concours.

L’influence de Madelin date du succès de son premier livre, un Fouché couronné en 1901 par le prix Thiers (!) de l’Académie française et, en effet, au moment où Guillemin fait ses études secondaires et supérieures, « l’Histoire selon Louis Madelin (and Co) » (p. 70) est dominante ; pas une ombre, ou si peu, dans le récit de la vie de Napoléon, qui, à peu de discordances près, s’est perpétué jusqu’à nos jours.

C’est pour protester contre l’esprit « honnêtes gens » [expression qui apparaît plusieurs fois dans Napoléon, légende et vérité] ou l’esprit « gens de bien » de ce type d’histoire que Guillemin redispose les cartes du jeu dans le bon sens.

Sainte Hélène 1816 : Napoleon dictant au comte Las Cases le récit de ses campagnes , par Sir William Quiller Orchardson

Sainte Hélène 1816 : Napoleon dictant au comte Las Cases le récit de ses campagnes – Tableau de Sir William Quiller Orchardson (1832 – 1910) – 1892 – National Museums Liverpool, Angleterre © National Museums Liverpool

J’en prends un exemple : la Banque de France. Une bonne vingtaine de pages, dans un si petit livre, insistent sur cette institution privée, sa création, ses buts, sa puissance.
Et voici, au sens musical du mot, l’entrée du thème : « La Banque de France ! Respect. Tenons-nous bien. Nul n’a le droit de badiner à propos d’une telle, et aussi noble, institution nationale. C’est bien aussi pourquoi je me garderai de badiner, et mettrai toute mon attention à bien voir de quoi il retourne » (p. 81).

Le familier de Guillemin reconnaît ici son ironie, mais aussi ce souci de « bien voir » qui est son obsession constante. Bien voir, c’est le contraire de la cécité forcée provoquée par l’enseignement reçu.

Encore ailleurs dans le livre, Guillemin en donne un autre exemple éloquent : « je revois ce professeur […] me conjurant de me rendre à l’évidence, de ne point répercuter des sottises : “C’est la vérité, me disait-il, la vérité bien établie ; aucun historien ne saurait le nier ; Napoléon a toujours voulu la paix ; il a toujours été l’agressé et non pas l’agresseur…” Tiens donc ! C’est l’Espagne, peut-être, qui s’est jetée sur lui ? Et c’est la Russie, spontanément, en 1812, qui s’est ruée sur la France ? Soyons “sérieux” en effet, et regardons les choses comme elles furent » (p. 107).

C’est le même procédé d’ironie aboutissant à l’affirmation d’une obligation de lucidité.
Aucun doute : ce souci d’établir le vrai contre la fable a été un moteur essentiel de l’écriture de ce Napoléon comme de celle de l’ensemble des livres de Guillemin, et même chose pour ses conférences ou ses émissions aujourd’hui tant regardées sur internet.

2. Il y a aussi autre chose, je crois, dans cette attaque contre Napoléon ; si on la lit bien, c’est un thème dominant, même, du livre : que Bonaparte, dès 1799 et même dès 1793, a été le fossoyeur de la République dont il s’était prétendu, par opportunisme, le serviteur.

On le voit bien quand on concentre la lumière sur « le coup de Brumaire » (titre du chapitre IV, qui fait allusion au Coup du 2 décembre, le grand livre de 1951 contre le neveu). (pour en savoir plus, cliquez ici)

Avant de raconter le coup d’État de 1799, Guillemin rappelle (p. 64-67) l’essentiel de ce qu’a été depuis dix ans l’évolution des choses : de 1789 à 1791, triomphe des notables, de la frange sommitale de ce « Tiers État » dont 98% sont des « exécutants plébéiens [qui] devront retourner dans leurs tanières dès qu’ils auront accompli ce pour quoi on les a, un instant, autorisés à en sortir », c’est-à-dire la prise de la Bastille (p. 64).

Pendant deux ans, tout va « au mieux pour les intérêts de la classe nouvelle, lorsque le malheur du 10 août est survenu, et le suffrage universel, et cette passion malsaine de Robespierre […] pour l’équité sociale » (p. 65). Le 9 thermidor a heureusement permis de « fermer cette scandaleuse parenthèse » (p. 66).

Robespierre
Maximilien Robespierre (1758 – 1794)

Dès lors, continue un peu plus loin Guillemin, il ne restait plus qu’à réussir le coup d’éclat de Brumaire qui, en mettant sur pied un pouvoir enfin stable et favorable aux affaires, a fait taire pour longtemps « le seul parti intolérable, […] celui de Robespierre », et qui a permis de « remettre en route l’antique machine à faire des riches au moyen du travail des pauvres » (p. 75).

On voit bien ici comment, en 1969, Guillemin reprend le thème central des « deux Révolutions » dont il a nourri, deux ans plus tôt, le cycle de conférences belges que Patrick Rödel a récemment édité chez Utovie (pour en savoir plus, cliquez ici) ; et par ailleurs, vingt ans avant de les écrire, il esquisse déjà à la fois l’immense enquête du Robespierre (pour en savoir plus, cliquez ici) et les cent pages de colère de Silence aux pauvres ! (pour en savoir plus, cliquez ici

Car au fond, si l’on tente de conclure, il me semble que c’est ce mot de « colère » qui résume le mieux Napoléon, légende et vérité.

Bien sûr, on peut n’en tirer qu’un florilège de citations : de Guillemin lui-même (« […] le meilleur politicien est celui qui se montre capable de faire applaudir par la foule un système où les mots recouvriront le contraire, exactement, de ce qu’ils annoncent », p. 74), ou de Napoléon (« Il n’y a plus en France qu’un seul parti et je ne souffrirai pas que mes journaux disent autre chose que ce qui sert mes intérêts », instruction à Fouché, 18 avril 1805, citée p. 97), ou encore cette perle incroyable d’un « prédicateur d’Alençon » s’exclamant en janvier 1809 : « Un être pareil à Sa Majesté, quel honneur pour Dieu ! » [sic, cité p. 112). Et ce florilège est déjà passionnant.

Mort de Napoléon – 1829 par Charles de Steuben

Mort de Napoléon – 1829 par Charles de Steuben (1788 – 1856) – Château d’Arenenberg (rive méridionale du lac de Constance à Salenstein, dans le canton de Thurgovie en Suisse).

Mais surtout, ce « pamphlet » est en réalité un cri d’indignation contre l’homme qui, après avoir, pour le bien des riches, « ramené la canaille au chenil » (p. 148), l’en a sortie bien vite pour faire d’elle la chair à canon que l’on sait.

Et là, pour finir, il suffit de citer :
« […] un million d’hommes, par sa grâce, mourront […] dans les carnages de sa “gloire”. Et le malheur de mon pays fut que ce forban […], pour ses interminables razzias, s’était procuré, comme tueurs, les conscrits français » (dernière phrase du chapitre VI, p. 110).

« “L’épopée” napoléonienne, gluante de sang, ne revêt toute sa dimension que si des chiffres l’accompagnent » (p. 123).

Et à propos du célèbre dernier bulletin de la mortelle campagne de Russie : « La santé de Sa Majesté n’a jamais été meilleure », ce simple commentaire : « à la vôtre, pontonniers de la Bérésina ! » (p. 130).

Un pamphlet ? allons donc ! un livre personnel, presque intime, convaincu en tout cas, et qui nous atteint encore, si nous en épousons le mouvement en le lisant en une seule fois.

Note rédigée par Patrick Berthier

Tombeau de Napoléon
Tombeau de Napoléon aux Invalides
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150e anniversaire – Henri Guillemin et la Commune

Barricade de l’entrée du Faubourg Saint-Antoine, place de la Bastille – 18 mars 1871
Barricade de l’entrée du Faubourg Saint-Antoine, place de la Bastille – 18 mars 1871 © Anonyme – Musée Carnavalet

150e anniversaire – Henri Guillemin et la Commune

150e anniversaire de la Commune. Nous sommes presque au milieu du gué de ces 72 journées durant lesquelles une expérience historique unique, appelée la Commune, montra au monde ce qu’il advient quand le peuple se mobilise contre l’injustice, prend son destin en main et met en place une autre organisation sociopolitique hors celle des classes dirigeantes.

Cette expérience condensa en peu de jours un ensemble inouï de forces irradiantes et diverses, un bouillonnement d’énergie où se cotoyèrent la fraternité, l’héroïsme, l’idéal révolutionnaire, la démocratie, la prise en compte du cri du peuple, mais aussi, l’amateurisme dans l’action et les maladresses stratégiques.

La Commune est si riche d’enseignements, a mis sur le devant de la scène des personnages si emblématiques, de telles valeurs humaines, qu’il n’était pas imaginable que Henri Guillemin, dans sa vision de l’Histoire et sa passion des trajectoires humaines, ne prît pas cette période à bras le corps en l’étudiant, l’analysant, la travaillant pendant toute sa vie.

C’est cette implication, en hommage à son travail et à la Commune qui a conduit à composer cette « newsletter » en trois mouvements s’appuyant sur la magistrale démonstration de Patrick Berthier dans son intervention « Petit inventaire des travaux de Guillemin sur la Commune » présentée à notre colloque « Henri Guillemin et la Commune – le moment du Peuple ?  » le 19 novembre 2016 – Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 Censier.

Premier mouvement

Murs des fédérés au cimutière du Père Lachaise
Comme chaque année depuis les années 1880, dans la dernière semaine de mai, la montée au Mur vient rendre hommage aux morts de la Commune et aux idéaux portés par la révolution du Temps des Cerises. Cimetière du Père Lachaise – 76ème division, 75020 Paris

Le 19 novembre 2016, Patrick Berthier, en ouverture du colloque, commença son intervention par une sorte de scoop : un texte méconnu de Guillemin, le premier article qu’il écrivit sur la Commune pour La jeune République de Marc Sangnier, le 29 mai 1925.
Il avait 22 ans.
Un texte sensible, touchant, révélant déjà sa grande maturité politique.

En regardant défiler les cortèges devant le mur des Fédérés…
Réflexions sur la Commune

J’ai vu, dimanche, défiler, au Père-Lachaise, les groupes d’extrême-gauche, devant le mur des Fédérés.
Il y avait là une foule prodigieuse. Les journaux de droite et de gauche ont donné des chiffres contradictoires. Tous ceux qui ont vu de leurs yeux l’interminable colonne emporteront le souvenir d’une multitude démesurée.

Les socialistes S.F.I.O. passèrent les premiers. Devant les communistes, armée formidable, ils semblaient si menus, si grêles, qu’on aurait dit une petite escouade, quatre hommes et un caporal, détachés en éclaireurs.

Résolus, ramassés, en bon ordre, marchaient les communistes. Ils savent ce que c’est qu’obéir à une discipline librement acceptée. À chaque appel, les voilà. Mobilisation parfaite totale.

Dans le grand cimetière blanc et vert, des petits enfants défilaient, en rang. Ils chantaient, dans les tons très haut, des sortes de petites complaintes qu’on aurait prises pour des cantiques. Mais les bérets étaient rouges et portaient faucille et marteau.

Et j’ai vu des papas à grosse moustache, tenant le gosse par la main, et qui chantaient, très fort, des airs de révolution, avec de bons yeux confiants et doux et, la ride dans les sourcils, d’une conviction plus forte que tout.

Savaient-ils tous très bien pourquoi ils étaient là, criant : « À bas la guerre » ? Les souvenirs historiques ne venaient point, importuns, troubler la sécurité de leur foi. Mais moi qui, moins heureux, ai lu sur tout ce drame, d’avant-hier, beaucoup de choses et peut-être trop, je revois ces communards, qu’il me semble avoir vraiment connus.

Socialistes, l’étaient-ils ? Si divers étaient leurs chefs qu’il semble bien que la Commune n’eut pas de doctrine. Mais la Commune était républicaine. Les gens « bien pensants » s’indignent et parlent d’insurrection contre l’autorité établie, de rébellion contre le pouvoir légal. Mais, entendons-nous, où donc était ce pouvoir légal, ce gouvernement régulier ?

L’Assemblée nationale, réunie d’abord à Bordeaux, avait été élue par le pays sur l’unique question de la paix ou de la guerre. Elle n’avait point mandat pour donner à la France sa nouvelle organisation politique. Or, sa mission remplie, depuis le 1er mars, et les préliminaires de paix signés, loin de se séparer pour laisser place à une Constituante, elle affirma son devoir de s’accrocher au pouvoir.

Et les 400 monarchistes qui formaient sa majorité, dupant l’électeur qui les avait désignés pour conclure la paix, décidaient, maintenant qu’ils avaient la force, d’imposer au pays la constitution de leur choix.

Comme avant les journées d’octobre 1789, ils établissaient l’Assemblée à Versailles, afin d’avoir sur Paris tout pouvoir, sans redouter sa colère. Ils prenaient, à l’égard du peuple, des mesures d’hostilité, et nul ne pouvait douter de leurs intentions en considérant l’homme qu’ils avaient désigné comme chef de l’exécutif.

Meurtris dans leur fierté nationale, torturés par la faim, malades, affolés par les misères du siège, exaspérés par les mesures arbitraires et vexatoires d’une Assemblée malveillante, les prolétaires de Paris résolurent de se sauver eux-mêmes.

En face d’eux, il y avait la volonté impitoyable de Thiers, l’homme qui, en 1848, avait déjà proposé au roi l’abominable plan de l’évacuation de Paris et de sa reprise par la force ; Thiers, qui, le 3 avril, ordonnait l’exécution sans jugement des communards capturés. De sang froid, la bataille gagnée, l’ancien démagogue arriviste ordonnait 35 000 arrestations et faisait fusiller 16 000 hommes.

La bourgeoisie réactionnaire, un instant inquiète devant l’effort du « quatrième État » pour empêcher l’Empire sans empereur de refermer sur lui, sous un autre nom, la vieille cage d’une organisation sociale oppressive, se vengeait par la Terreur, l’abominable Terreur consciente et calculée.

Et Thiers, le « grand Français », qui insultait aux communards en les disant « vendus à la Prusse », s’abouchait sous main, contre eux, avec Bismarck, pour obtenir de lui le renforcement de l’armée versaillaise. Plus tard, les rôles étant renversés, on verra Clemenceau armer Noske contre les mineurs de la Ruhr. L’Internationale de la défense capitaliste est plus forte encore que les haines et les égoïsmes des gouvernements.

Mais pour les républicains de la Commune, Thiers était surtout l’homme sinistre par qui l’immense et candide effort de 1848 avait dévié et s’était perdu dans les rancœurs et dans le sang. Et l’histoire nous dit qu’ils avaient raison. Chateaubriand, dans un curieux « portrait » qu’il écrivit en 1847, jugeait déjà Thiers à sa valeur, dénonçant ses « mœurs inférieures », son « orgueil excessif », son « ambition vulgaire », qui le fera chanter « toutes les palinodies que le moment ou son intérêt sembleront lui demander » ; car « M. Thiers comprend tout, hormis la grandeur qui vient de l’ordre moral ».

Thiers, bourgeois voltairien, voulut, comme tant d’autres, utiliser pour des fins politiciennes et réactionnaires le catholicisme lui-même. Il réussit à vider les énergies révolutionnaires de 1848 de tout leur contenu idéaliste et chrétien, rejetant les catholiques dans la réaction ; si bien qu’aux jours de la Commune, ces ouvriers qui, vingt-deux ans plus tôt, en pleine émeute de février, se découvraient devant le Saint Sacrement, n’ayant plus connu, vingt années durant, dans le catholicisme, qu’une force officielle de l’Empire, se détournaient de ce qu’ils croyaient mort et fusillaient des prêtres.

C’est à tout cela que je songeais, l’autre soir, en voyant passer devant moi ces travailleurs révolutionnaires, où se rencontrent et se mêlent, comme dans la vieille Commune, et tant d’instincts féroces et tant d’idéalisme passionné.
Et une immense pitié affectueuse montait en moi pour ces Fédérés, souvent inconscients et fous, parfois criminels et parfois magnifiques ; mais qui, au moins, étaient morts pour leur idéal.

Henri Guillemin

La Jeune République, 29 mai 1925

Deuxième mouvement

Communards et canons postés sur une barricade au départ de la rue de Charonne
Communards et canons postés sur une barricade au départ de la rue de Charonne. Photo prise le 18 mars 1871 dans l’axe de la rue du faubourg Saint-Antoine.

Après avoir lu cet article, Patrick Berthier continua son intervention proprement dite. Nous la reproduisons ici. Elle expose avec brio l’évolution de la pensée de Guillemin sur la Commune. C’est un texte à lire et relire, riche de références.

Trois périodes sont érigées, qui montrent oh combien ce sujet taraudait Guillemin et comment son regard évolua au fur et à mesure de l’avancée de ses travaux et aussi de son âge.

Pour des raisons techniques de mise en page, lire le texte de P. Berthier va se faire par un simple clic vous amenant au texte format pdf.

Mais en amorce, en voici les premières lignes :

Le texte que l’on vient de lire [« premier mouvement » N.d.l’E] est le premier, s’agissant de 1871, qui soit sorti de la plume d’un Guillemin de vingt-deux ans, partisan passionné de Marc Sangnier – dont il est alors le secrétaire – et de son mouvement « La Jeune République ».

Dans la suite de ses travaux écrits, de ses conférences ou de ses émissions télévisées il n’a jamais cessé de s’intéresser à la Commune et à ses origines, puisque le dernier texte où il est question d’elle date de 1990. C’est ce long chemin que je voudrais rapidement reconstituer, en trois grands mouvements chronologiques qui se dessinent naturellement……. Pour lire la suite, cliquez ici.

Troisième mouvement

film "La Commune" de Peter Watkins
Le Communeux – photogramme tiré du film « La Commune » de Peter Watkins

Je remercie notre adhérente, Catherine Seylaz, d’avoir attiré notre attention sur une vidéo datée de 1971, montrant Henri Guillemin présenter, dans le cadre du centenaire de la Commune, une série d’ouvrages qu’il commente, analyse et critique, dans un style dont on ne se lassera jamais.

Emission La Voix au chapitre du 18 juin 1971. Ouvrages commentés par Henri Guillemin :

  • La Commune de 1871 de Jean Bruhat, Jean Dautry et Emile Tersen,
  • Grande histoire de La Commune de Georges Soria,
  • La proclamation de La Commune de Henri Lefebvre,
  • Le procès des communards et Paris libre 1871 de Jacques Rougerie,
  • Les communards de Jean-Pierre Azéma et Michel Winock,
  • La Commune de Paris 1871 de André Decouflé,
  • La Commune au coeur de Paris de Maurice Choury,
  • Les Hommes de la Commune de André Zeller,
  • Histoire de La Commune de 1871 de Prosper-Olivier Lissagaray,
  • L’Insurgé de Jules Vallès,
  • La troisième défaite du prolétariat français de Benoît Malon.

Pour accéder aux Actes du colloque de 2016, cliquez ici

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Note préparée par Edouard Mangin

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Livres

Chemin de traverse n°22 : Perversus de Claude Froidmont


Editions Weyrich – 368 pages – 17€

Claude Froidmont est un de ces amis de rencontre d’Henri Guillemin qui ont vu leur vie changée par les échanges qu’ils ont pu avoir avec lui. Guillemin avait cette capacité d’écouter et de reconnaître la parenté qui pouvait l’unir à ces jeunes gens pleins de passion. Claude Froidmont avait 27 ans quand il découvrit Guillemin. Celui-ci fut pour lui « ce pourvoyeur d’imaginaire » qui, non content de devenir le fidèle correspondant d’un gamin ignorant, le tira d’un coup de sa médiocrité, en le propulsant dans un monde auquel rien ne le préparait.

J’avais toujours rêvé d’écrire, continue Froidmont, il me laissa entendre que cet horizon était atteignable. J’avais subi les études que j’ai dites, il me montra du doigt une autre direction, où il ne s’agirait plus de disséquer les textes, mais d’entrer dans la chair des vies et de voir comment tous ces hommes, ou ces écrivains, mais c’est la même chose, s’étaient comportés sur les grandes questions humaines qui nous requièrent tous. Ce fut une bénédiction. (Chez Mauriac à Malagar, p.33).
Guillemin aurait été heureux de voir son protégé suivre ses conseils.

Nous avions rendu compte, ici-même, du très joli récit que Claude Froidmont nous avait donné des mois qu’il avait passés à Malagar, habitant solitaire de la vieille maison mauriacienne qu’il faisait, le jour, visiter (Chez Mauriac à Malagar, Les impressions nouvelles éd.) Claude Froidmont est né à Liège ; il vit et enseigne dans un collège girondin.
Il nous revient avec un roman aux éditions Weyrich.

Perversus ou l’histoire d’un imprimeur liégeois au temps des Lumières

Un roman picaresque et par son volume et par le foisonnement des histoires adjacentes autour de l’axe principal que constituent les métamorphoses de Guillaume Roosen, petit employé d’un imprimeur liégeois, orphelin de père, soumis à une mère qui ne cesse de le châtrer dans ses désirs d’émancipation, marié, sans très bien savoir ce qu’il doit faire pour que le mariage soit consommé, à une triste copie de sa mère, en un aventurier coureur de filles, piétinant allègrement les conventions sociales, fasciné par les idées qui président à l’Encyclopédie, taraudé par le désir d’écrire.

Un roman parce qu’ « il n’y avait que cela. C’était ce qui convenait à Guillaume. C’était là qu’on pouvait tout dire. » (p.280).

Il y a, sur le désir d’écrire, les ruses pour n’y pas céder, les folies qu’il engendre quand on s’y laisse aller entre exaltation et dépréciation, surestimation et dénigrement des pages vraies qui sortent du cœur même de Claude Froidmont. Pour ce qui est des imprimeurs/éditeurs, aussi, leur complaisance face à la médiocrité, à la nullité de ceux qui les payent, la transposition avec les déboires que nous connaissons est flagrante.

Guillaume se fera imprimeur pour que paraisse son œuvre, Histoire de Guillaume et Perversus, ce texte qui l’accompagne depuis le début et qui est la prémonition du travail des Encyclopédistes.

Une reconstitution très vivante

Claude Froidmont nous donne une reconstitution très vivante du contexte historique et social de ce XVIIIème siècle, une description fidèle du foisonnement d’idées et de sentiments contradictoires, jusqu’au cœur même de ses personnages, qui est la marque des périodes de grands changements. L’époque n’est plus aux intrigues simples quand couvent les forces qui vont bouleverser l’Europe.

Guillaume a beau tarder à découvrir plaisir et lucidité, il se rattrape, sans qu’on perçoive toujours comment il va parvenir à se sortir des mauvais pas où il s’engage. Il a, pour le tirer d’affaires, quelques présences tutélaires et paternelles qui veillent sur lui.
Et le lecteur se laisse prendre à ce tourbillon d’événements, entraîné par le style même de Froidmont dont l’élégance s’adapte au mieux à l’esprit du temps.

« Guillaume pardonnait tout et à tous. Il se sentait aussi vivant que quand son père le regardait faire ses devoirs, dans le silence de son recueillement. Cette admiration le remplissait d’assurance et de dignité, et elle le portait, aujourd’hui encore, à croire à l’impossible.
Imprimeur et écrivain, voilà ce qu’il était, voilà ce qu’il serait pour toujours. Et il y aurait un grand livre, bientôt, qui donnerait un prolongement à son rêve. Et on l’accueillerait, à bras ouverts, à Paris, pour ce qu’il était. »

La rage d’écrire est bien la ligne directrice de ce livre.

Patrick Rödel

Nos collaborateurs publient

Editions Michel Calmejane – 116 pages – 20 €

Paysages avec tombes – Un héritage protestant en Aquitaine est le dernier ouvrage de Patrick Rödel, réalisé avec le photographe Victor Cornec.

Dans une bibliothèque, cet ouvrage se placerait sur le rayon consacré aux Beaux Livres, aux livres d’Art. Au cours d’une centaine de pages, qu’on feuillette aussitôt, on est d’abord happé par les somptueuses photographies en noir et blanc très contrasté, parmi lesquelles circule le texte de P. Rödel mis en page comme un texte poétique.
On comprend alors que ce livre va exiger plusieurs lectures. Peut-être trois.

On commence par les images, car l’image est toujours plus immédiatement captivante que l’écrit. Ce sont donc les photographies qu’on découvre en premier, qu’on regarde et dans lesquelles bientôt on s’absorbe. On admire leur force d’évocation jusqu’à parfois les ausculter pour certaines.
Elles montrent des tombes abandonnées, seules, isolées, en plein champ sous le soleil, ou cachées par la végétation des sous-bois, mais toujours seules et uniques. Petits temples mystérieux et non pas simples stèles plates à peine remarquables, elles sont délabrées, cassées, austères, nues, à l’opposé du décorum des cimetières catholiques. Rares sont celles qui sont restées vaillantes face au ravage du temps.

Et il y a les arbres. Presque toujours de grands arbres majestueux autour d’elles. Quand ils sont absents, un épais fouillis végétal, sauvage les enveloppe « transformant ces modestes monuments en reproduction miniature des temples d’Angkor » ; car la sylve est autant le sujet des photographies que le minéral des tombes abandonnées. D’où le titre.

Photo Victor Cornec – page 17

Puis c’est au tour de la lecture du texte. Il ne s’agit pas d’un commentaire, ou d’une analyse sémiologique de chaque photo. Pas du tout.
Le texte est une méditation, sous forme de poème en prose – parfois quelques lignes sur la page, à droite ou à gauche, parfois en regard d’une photo, parfois seul, au centre ou en décalé, mais toujours posé de façon délicate.

Et puisque la nature est omniprésente, sauvage, vierge (aucun personnage n’est représenté, pas même son ombre), que le règne végétal et minéral s’entrelacent de photos en photos, on ressent le mouvement, la liberté d’un texte qui circule en virevoltant entre les photos comme la végétation qui sillonne autour des tombes et on se dit alors que le troisième règne, l’animal est lui aussi bien présent, à travers la lecture d’un texte qui ne fait que circuler et voleter comme un papillon parmi les photographies.

« Curieuse rencontre, en tout cas, qui fait naître comme un léger malaise » car « depuis quand les tombes s’échappent-elles des murs protecteurs des cimetières ? » lance, non sans humour, Patrick Rödel au début de l’ouvrage.

A partir de là, la méditation va s’accompagner d’une enquête pour comprendre la raison de ces blocs en plein champ. Commence une rêverie éveillée se tressant autour de la singularité des sites comparée aux cimetières orthonormés catholiques, autour de la puissance esthétique des scènes ouvrant la réflexion sur l’Au-delà et surtout, autour du salutaire rappel historique de l’incroyable persécution dont furent victimes les protestants.

De la boucherie de la Saint Barthélémy (nuit du 23 au 24 août 1572, des dizaines de milliers de morts à Paris et en province, sans commune mesure avec la Terreur de 1793 dont on nous rebat les oreilles), en passant par la valse-hésitation de l’Edit de Nantes, jusqu’à l’accalmie enfin venue à partir de 1789, Patrick Rödel, sans se départir de son parti pris poétique, détaille les souffrances, les horreurs et les crimes subits par « les Religionnaires, les tenants d’une Religion Prétendument Réformée, RPR » pendant des siècles.
Et l’on comprend alors pourquoi ces tombes sont posées ici et là comme d’étranges monolithes : les cimetières leurs étaient interdits.

Une troisième lecture ? Pourquoi pas. Ne serait-ce que pour goûter au plaisir de découvrir le jeu du texte avec les photos et s’apercevoir ainsi d’une chose passée inaperçue au début : ils se font sans cesse, l’air de rien, de continuels et discrets clins d’oeil.

Edouard Mangin

Photo Victor Cornec – page 50