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« Comme des esclaves »

Commes des esclaves ; Editions La Découverte ; 216 pages ; ISBN-10 ‏ : ‎ 2348086379 ; 21 €

Alizée Delpierre, sociologue, chercheuse au CNRS (laboratoire Printemps UVSQ/CNRS), spécialiste des domesticités, de l’exploitation au travail et des grandes fortunes, fut l’une des intervenantes à notre colloque « Gens de biens/Gens de rien » – Réalités contemporaines du capitalisme ultra libéral – ENS Paris (Ulm) le 8 novembre 2025.
Elle nous avait alors indiqué être dans la dernière ligne droite de finalisation de son prochain ouvrage consacré à la « traite des humains » pour reprendre ses mots.

C’est chose faite : Comme des esclaves est paru en septembre dernier aux éditions La Découverte. Un discret sous-titre Vivre la surexploitation et s’en libérer, apporte un espoir, une sorte de soulagement à la terrible réalité que Alizée Delpierre nous dévoile, fruit de plusieurs années de recherche.

Car Comme des esclaves est un livre terrible, au sens premier du terme (du latin terribilis qui signifie effrayant, épouvantable). Il s’agit d’une enquête sociologique de premier plan sur les formes contemporaines de l’esclavage moderne qui sont répandues aujourd’hui partout en France. C’est une plongée bouleversante dans le monde des « Gens de rien ».
Notre colloque avait montré le niveau de violence qui régit les rapports sociaux aujourd’hui en régime ultra libéral. Et si l’on veut continuer à découvrir les réalités cachées de ce régime, si l’on veut voir le dessous des cartes, alors, lire cet ouvrage est indispensable.

Après s’être penchée sur les domestiques des ultra-riches dans son précédent ouvrage Servir les riches, Alizée Delpierre explore ici l’envers de la domination salariale extrême : d’une part, en donnant la parole à celles et ceux qui sont si assujettis, qu’ils deviennent « comme des esclaves » et, d’autre part, celles et ceux qui en profitent.
Forte des analyses des grands maîtres Karl Marx et Pierre Bourdieu, elle n’oublie pas de parler aussi de la violence institutionnelle : en effet, au pays des droits de l’homme, le scandale de cette exploitation extrême a beaucoup de mal à être reconnu et donc pris en charge par les institutions policières et judiciaires.

L’enquête met en lumière ces Gens de rien, ces esclaves modernes complètement invisibilisés qui travaillent clandestinement dans nos décors quotidiens (restauration, petit commerce, bâtiment, agriculture, services à la personne) dans des conditions totalement illégales.
Retenons cet exemple bouleversant qu’elle développe dans l’entretien vidéo ci dessous.
Dans une boulangerie bien décorée, des loupiotes clignotent sur les croissants, derrière la caisse, dans l’atelier, il y a un homme, arrivé d’Afrique, qui vit là. On ne le voit pas. Mais il est là. C’est lui qui aide à faire le pain. Ses conditions de vie ? Un labeur de 18 heures par jour, nullement payé, mais il reçoit gîte et couvert : il dort par terre, près du four à pain, sur une sorte de « matelas » ; voilà pour le gîte. Quant au couvert, il mange…… du pain.

Loin de tout misérabilisme, Alizée Delpierre, en six chapitres, répond aux grandes questions causales : Où, qui, quoi, comment et pourquoi.
Après une émouvante introduction elle pose les bases théoriques et méthodologiques de son enquête de terrain, et définit ce que recouvre la notion de surexploitation aujourd’hui et l’urgence de replacer ces trajectoires individuelles au cœur du débat public et sociologique.
Elle analyse, avec force détails, les engrenages qui conduisent à l’asservissement, décortique les mécanismes systémiques, sociaux et économiques qui permettent à ces formes illégales de surexploitation de prospérer en toute impunité, et met en valeur les ressources relationnelles, les résistances et les chemins tortueux qui permettent, parfois, de se libérer.

Chapitre 1 : Un tabou en France.
Pourquoi l’esclavage moderne et les formes extrêmes de surexploitation demeurent un impensé dans le pays des «droits de l’homme» ? Quels sont les blocages et dysfonctionnements institutionnels et culturels ?

Chapitre 2 : Tomber dans la surexploitation.
Comment bascule-t-on dans cet enfer ? Sont décryptés les facteurs de vulnérabilité (statut migratoire précaire, urgence financière, isolement social) qui piègent des individus complètement démunis, voire carrément cassés, dans la dépendance totale vis-à-vis de leurs employeurs, riches ou non.

Chapitre 3 : Un corps poussé à bout.
Ici, on plonge dans l’univers littéraire de Zola. On lit en tremblant ce qu’est la matérialité physique et psychologique du travail extrême, l’épuisement des corps, les cadences destructrices, la négation de la santé, etc.

Chapitre 4 : Qui surexploite ?
On découvre que l’esclavage moderne ne relève pas seulement de cas personnels ou familiaux, (ils forment, comme par hasard, le trend de la pensée dominante), mais aussi, voire surtout, de logiques de profit capitaliste décomplexées.
Ainsi cet autre exemple développé dans l’entretien vidéo montrant la chaîne du « bizness » mise en oeuvre dans les grandes exploitations viticoles où des entreprises de sous-traitance, en « auto entreprenariat » n’est-ce pas, livrent, comme des paquets, des groupes de travailleurs clandestins, forcément non payés, pour plus de quinze heures de travail dans la vigne, et les ramènent ensuite à leurs taudis….jusqu’au lendemain.

En une journée, ces migrants soudanais vont vendanger 2 hectares, soit 20 000 mètres carrés de vigne.
Crédit : InfoMigrants

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Chapitre 5 : En sortir.
Le prix de la liberté pour échapper à la mort. Un chemin plein d’embûches, de peur et de dangers.

Chapitre 6 : Lutter contre la surexploitation.
L’ouvrage élargit l’analyse aux réponses collectives et politiques : rôle des associations, syndicats, de la justice et de l’État. Corollairement, analyse des obstacles institutionnels qui empêchent l’éradication de ce désastre humain.

Pour parachever cette présentation, rien n’est plus riche, plus direct, plus fort, que la parole de l’auteure.
Dans ce long et captivant entretien enregistré chez Elucid (anciennement blog Les-Crises.fr), média en ligne sur chaîne YouTube indépendant, fondé en 2021 par Olivier Berruyer, grand admirateur de Henri Guillemin, Alizée présente son ouvrage de façon très détaillée, parle de son travail de sociologue et évoque les émotions traversées durant son enquête.

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Henri Guillemin sur France Culture, une rareté

Photogramme de l’émission TV de 1968

L’émission diffusée sur France Culture, consacrée à Henri Guillemin, intitulée Le bon plaisir, date du 25 mai 1985. Il s’agit d’une de ces rediffusions qu’opère la radio pendant la période estivale, notamment durant le mois d’août.

Le 26 août dernier, la canicule pourtant féroce ne nous empêcha pas de la repérer et l’attraper, comme on capture un papillon précieux.

Mais, comme dit l’adage, il faut rendre à César ce qui lui appartient. Cette trouvaille, nous la devons à notre secrétaire Michel dont le talent de chercheur, de fureteur, nous a déjà permis de vivre un grand bonheur lorsqu’il dénicha au sein des archives de l’INA, cette incroyable émission de télévision, entièrement consacrée à Henri Guillemin, de plus de trois heures, réalisée en 1968, que nous avions diffusée à travers de trois newsletters : celles du 14/11/2024, du 09/12/2024 et du 03/01/25

Le plaisir de regarder cette émission TV n’était pas seulement dû à la personnalité de Guillemin, ses échanges avec les différents invités, la musique de jazz. Ce qui avait été frappant relevait aussi de la nature même de l’émission, son format (plus de trois heures !), la mise en scène, la façon de filmer en continu, les mouvements de caméra.

A cette occasion, nous avions découvert comment la TV de cette époque procédait d’une démarche d’éducation populaire et on avait été frappé par le gouffre qualitatif qui sépare cette réalisation des émissions TV actuelles.

Cette fois-ci, c’est une émission de radio, réalisée il y a plus de quarante ans, en 1985, d’une durée de 2h30, entièrement consacrée aux travaux de Guillemin dans le domaine de l’Histoire littéraire. Cette émission de radio procure le même sentiment et le même plaisir. L’écart de qualité et de contenu des émissions de France Culture entre aujourd’hui et 1985, est là aussi spectaculaire.

C’est effectivement un document rare, mais aussi une pépite.
Pendant 2h30, l’émission animée par Par Françoise Malettra construit onctueusement une longue conversation avec Henri Guillemin qui parle des grandes étapes de sa vie qui l’ont façonné et de sa perception des trajectoires humaines singulières de certains grands écrivains du XIXe et XXe.
Avec Guillemin, nous visitons ainsi Victor Hugo, Paul Claudel, Jean Jaurès, François Mauriac, Lamartine, Jean-Jacques Rousseau.

On parle aussi, inévitablement, de politique, par exemple au chapitre Victor Hugo, où Guillemin évoque avec passion la position de Victor Hugo par rapport à la Loi Falloux, ce qui l’amène inéluctablement à exposer avec force la réalité des rapports de classe et les stratagèmes de la Bourgeoisie dominante pour, sans cesse, duper le peuple.
On parle aussi de De Gaulle et du mouvement politique de gauche Le Sillon fondé par Marc Sangnier, qui fut un moment décisif dans la vie de Guillemin.

L’émission est tout du long émaillée de discussions entre Guillemin et une brochette d’invités : Claude Mauriac, Henri Mitterand, Georges Piroué, Jean Ziegler, Claire Etcherelli, Louis Casamayor

Pour écouter l’émission, cliquez ici

Photo montage LAHG. Caricature des trois ordres imprimée en 1789 / Couverture du livre éducatif en 2024 de Equipo Plantel et Joan Negrescolor, Ed. Rue de l’échiquer.

L’ouvrage Actes du colloque Gens de biens/Gens de rien – réalités contemporaines du capitalisme ultralibéral, 08/11/2025 à l’ENS sont publiés chez Utovie.

L’accès à cet ouvrage est libre.

Pour y accéder, lire toute la pensée qui fut offerte ce jour là et lire l’ouvrage, cliquez ici

Bonne écoute et bonne lecture.

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Les actes du colloque sont publiés

Couverture de l’ouvrage aux éditions Utovie, 217 pages

En effet, les actes ne sont pas l’assemblage des verbatim des différentes interventions. Ce sont des textes, fruits d’un travail original. Les textes rassemblés ici affinent, accentuent, complètent les exposés prononcés le 8 novembre dernier. Ils en développent certains aspects particuliers et surtout les enrichissent par un appareil de notes et de références bibliographiques.

L’ouvrage réunit les neufs interventions :

Henri Guillemin, un humaniste de gauche, fidèle à ses convictions.
par Jean-Marc CARITÉ

Inspiration ultra libérale des politiques économiques : origines, applications, implications
par Michel CABANNES

La précarité durable. S’adapter à un fait social n’est pas « choisir »
par Nicolas ROUX

Contrôler les chômeur·ses : genèse, usages et effets d’un mot d’ordre coercitif
par Luc SIGALO SANTOS

Le travailleur moderne : L’âme au pied et seul au combat
par Danièle LINHART

American psycho
par Dany-Robert DUFOUR

Le bonheur d’y voir clair : Le séparatisme des riches et la violence de classe
par Monique PINÇON-CHARLOT

La domesticité au fondement de la reproduction des ultra-riches
par Alizée DELPIERRE

Face à l’oppression que constitue la fabrication de l’apolitisme, un réveil est-il possible ?
Par Caëla GILLESPIE

En contactant directement les éditions Utovie, Jean-Marc Carité directeur

Site internet : cliquer ici

Courriel : utovie@wanadoo.fr

Bonne lecture.

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Eté 2026, une traversée littéraire

Le « Belem », le dernier trois-mâts barque français va repartir en croisière ce week-end, après de longs travaux. | ARCHIVES THOMAS BRÉGARDIS/OUEST-FRANCE

Avoir des livres sans les lire c’est avoir des fruits en peinture.
Diogène
Citation extraite de Des bibliothèques pleines de fantômes de Jacques Bonnet

Nous commencerons notre voyage par des romans du genre noir/policier qui utilisent l’humour désabusé et le sarcasme pour aiguiser le regard sur la réalité et dévoiler les coulisses de la société (Donald Westlake).

Puis nous aborderons d’autres espaces et continuerons avec des œuvres où l’intime rejoint le politique (Dörte Hansen, Arundhati Roy, John Berger).
Enfin, on terminera par des enquêtes historiques qui rappellent les fondamentaux et donnent des clés de compréhension du monde contemporain (Frances Stonor Saunders et trois ouvrages consacrés à la Grèce contemporaine : Petros Markaris, Murielle Szac et Joëlle Fontaine).

Cette sélection propose une large diversité de genres. Mais si ces livres sont divers, ils possèdent un point commun : ils permettent de regarder le monde autrement et ainsi découvrir « Le dessous des cartes » comme disait Henri Guillemin, à savoir, découvrir ce qui se cache derrière les récits officiels ; comprendre le présent par la Littérature et l’Histoire ; prendre le temps de penser et de ressentir.

Couverture du format poche. Editions Rivage Noir. 406 pages

Smoke (1995) – Donald Westlake

Donald Westlake nous entraîne dans une intrigue où tout semble d’abord relever du roman noir classique. Un homme ordinaire se retrouve pris dans un engrenage qui le dépasse, au milieu de personnages dont les intérêts se croisent, s’opposent et se heurtent. Comme toujours chez Westlake, les rebondissements sont nombreux, les dialogues ciselés, l’humour discret mais constant, et le lecteur est happé jusqu’à la dernière page.

Mais Smoke est bien davantage qu’un excellent polar. Sous le plaisir du récit affleure une peinture féroce de la société américaine. Westlake observe un monde où l’argent dicte les comportements, où les rapports humains sont contaminés par la recherche du profit, où chacun est sommé de se débrouiller seul dans un univers qui ne pardonne ni la faiblesse ni l’innocence.

Les puissants manipulent, les institutions vacillent, les petites gens improvisent comme elles peuvent pour survivre. Absurdité d’un système qui transforme les individus en rouages interchangeables.

Un livre intelligent, jubilatoire et profondément subversif. Exactement le genre de compagnon que l’on aime glisser dans son sac avant de partir en vacances.

Couverture du format poche. Editions Rivage Noir. 624 pages

Dégâts des eaux (1995) – Donald Westlake

Avec le marginal et talentueux Dortmunder, cambrioleur malchanceux et personnage fétiche de l’auteur, nous ne sommes pas chez Raymond Chandler ni chez James Ellroy.

Ce qui intéresse Westlake, ce n’est pas d’abord la critique sociale, mais la comédie humaine. Ses personnages sont des voleurs professionnels qui ne sont jamais vraiment dangereux, presque des artisans du cambriolage, confrontés à un monde qui leur résiste et qu’ils affrontent avec une inventivité diabolique.
Pour autant, il y a bien une critique de la société américaine, mais elle est oblique.

Dans cet opus, l’idée de départ est irrésistible. Des millions de dollars reposent dans un cercueil au fond d’un cimetière d’une bourgade qui a été engloutie à cause d’un barrage récemment construit. C’est le tuyau donné à Dortmunder par un ancien taulard, auteur du vol, qui n’avait pas prévu qu’un lac artificiel aurait englouti son trésor. Avide à l’extrême et sans aucun scrupule, il veut carrément faire exploser le barrage pour reprendre son magot. Interviennent alors Dortmunder et ses complices, toujours aussi humanistes, qui ont une solution moins dévastatrice. Et tout va partir de travers.

Mais pourquoi ce barrage ? Parce qu’au nom du progrès, on a sacrifié une vallée entière, un village, des terres, des souvenirs. Ce n’est pas le sujet principal du roman, mais c’est son point de départ.
Westlake s’amuse de cette Amérique qui déplace des montagnes, construit des ouvrages gigantesques, bouleverse les paysages et les vies, sans plus se souvenir de ce qui existait auparavant.

Plus généralement, dans toute la série Dortmunder, Westlake se moque de deux mythes américains :
Le premier, celui de l’efficacité. En Amérique, tout est censé être rationnel, performant et organisé. Or, chez Westlake, rien ne fonctionne jamais comme prévu.
Le second est celui de la réussite. Dortmunder est l’antihéros parfait. Il travaille énormément pour préparer minutieusement ses coups, fait preuve d’une intelligence remarquable… et échoue presque toujours.

Les héros de Westlake, éternels perdants magnifiques, viennent rappeler avec une tendresse ironique que le fameux « rêve américain » ne récompense pas toujours le talent ni les efforts.
Chez lui, les plus débrouillards et intelligents sont les plus malchanceux.

Deuxième escale : quand Littérature et Histoire conversent

Nous allons pénétrer dans un autre univers où il y a beaucoup moins de mécanique romanesque et beaucoup plus d’éléments d’atmosphère, de silence, d’humanité, de sensations et de réflexions sur le Temps, la Nature, les Gens, l’Histoire.

Editions Stock. 304 pages

Quelque part en mer (2025)– Dörte Hansen (née en 1964)

Dörte Hansen, romancière allemande, construit une littérature de la lenteur, de l’introspection et de la contemplation, où les paysages sont presque des personnages.
Dans ce dernier roman, elle nous conduit sur une petite île de la mer du Nord, où vivent encore quelques familles attachées à une terre rude, battue par les vents, longtemps façonnée par les pêcheurs et les paysans. Les générations se succèdent, les souvenirs s’entremêlent, tandis que le monde extérieur s’approche inexorablement. L’île change, les habitants aussi. Ceux qui restent doivent apprendre à vivre avec ce qui disparaît.

Le véritable sujet du roman est sans doute le Temps. La lente et inéxorable évolution de la vie qui transforme les paysages, les familles, les métiers et les êtres.
Mais derrière cette délicatesse affleure une réflexion sur notre époque. Peu à peu, l’île devient un décor. Les maisons familiales se transforment en résidences secondaires pour urbains aisés, les visiteurs affluent de plus en plus, nez au vent, en quête d’une nouvelle authenticité aussi fébrilement que leur candeur est épaisse.
Le tourisme de masse ne détruit pas brutalement ; il remplace lentement une manière d’habiter le monde par une manière de le consommer.

Sans nostalgie excessive, sans dénonciation appuyée, Dörte Hansen raconte cette métamorphose avec une infinie justesse, à travers la vie d’une famille, une veuve et ses trois enfants, chacun avec ses propres rêves, jusqu’au surgissement d’un événement qui va tous les ébranler.

Un roman idéal pour les longues journées d’été. On tourne les pages doucement, comme on marche sur une plage déserte, avec le sentiment que l’essentiel se cache souvent dans ce qui paraît le plus simple.

Editions Gallimard. 400 pages

Mon refuge et mon courage (2026) – Arundhati Roy (née en 1961 )

Arundhati Roy n’est pas seulement une immense romancière mondialement connue grâce à son premier roman Le Dieu des Petits Riens (1992), couronné du Booker Prize et publié dans plus de vingt pays dès sa sortie. C’est aussi une intellectuelle engagée qui n’a cessé de dénoncer la sauvagerie politique de l’Inde : outrance du nationalisme hindou, inégalités sociales extrêmes, système des castes, ravages du capitalisme ultra libéral, atteintes aux libertés individuelles, condition de la femme….
Depuis plus de vingt-cinq ans, elle dénonce inlassablement les violences faites aux plus pauvres, les dérives autoritaires du pouvoir, les fractures sociales et religieuses qui traversent son pays. Cette liberté de parole lui a valu autant d’admirateurs que d’ennemis.

Avec Mon refuge et mon courage (le titre original est beaucoup plus évocateur : Mother Mary Comes to Me), elle nous offre un livre profondément personnel qui est à la fois une autobiographie, un essai et un roman. C’est le récit d’une relation hors du commun entre elle et sa mère, Mary, une femme tyrannique, d’une intelligence exceptionnelle, aucunement maternelle, capable d’un courage immense comme d’une dureté déconcertante.
Si l’amour filial et le respect sont là, ils se mêlent à l’incompréhension, aux blessures souvent profondes, à la colère frôlant la haine. Arundhati Roy regarde sa mère avec une lucidité presque impitoyable, tout en laissant affleurer sa tendresse et son admiration. C’est un portrait bouleversant.
Peu à peu, le lecteur comprend combien les liens familiaux peuvent être faits de fidélité, de révolte et d’admiration mêlées.

À travers cette histoire intime apparaît une autre histoire : celle de l’Inde moderne. Les destins individuels sont torsadés par les hiérarchies sociales immuables, les traditions, les rapports de domination, la condition féminine, les fractures religieuses et les immenses inégalités d’un pays où coexistent modernité éclatante et archaïsmes tenaces.
Chez Arundhati Roy, le politique n’est jamais un décor ; il habite les existences les plus ordinaires, il naît de l’intime.

Mon refuge et mon courage est un livre rare. Un récit intime qui éclaire une société tout entière et rappelle qu’il n’est pas de grande littérature sans le courage de regarder la réalité en face.

Éditions ‏L’Atelier Contemporain. 224 pages

Un peintre de notre temps (1958) – John Berger (1926-2017)

Ce premier roman de John Berger paraît en 1958. Il raconte, sous la forme du journal d’un peintre hongrois réfugié à Londres, les interrogations d’un artiste communiste confronté aux déchirements de son époque.
C’est un portrait lumineux, plein d’humanisme, d’un artiste communiste doublé d’un regard plastique et philosophique sur l’Art.

Quelques semaines après sa publication, l’éditeur britannique retire le roman de la vente sous les pressions de la CIA. Il ne sera réédité qu’en 1976. Cette censure incroyable dans l’Angleterre « démocratique » s’explique par le contexte de la guerre froide et du rôle très particulier que John Berger assignait à l’art.

Mais pourquoi une réaction aussi brutale ? D’abord parce que Berger fait exactement le contraire de ce que le climat intellectuel britannique attend alors. En pleine guerre froide, les événements de Budapest en 1956, donne l’occasion aux « élites » occidentales de définitivement discréditer le communisme. Or Berger ne produit ni une apologie aveugle de l’Union soviétique ni une condamnation simpliste. Il prend au sérieux les idéaux qui ont conduit tant d’artistes et d’intellectuels vers le communisme.

Ce qui scandalisa les classes dirigeantes anglaises à l’époque, ne fut pas seulement le marxisme de John Berger, mais aussi son refus des caricatures. Ou sa résistance à l’endoctrinement.
Berger accordait à son personnage littéraire, cet artiste communiste, une intelligence, une profondeur morale, une humanité, que le climat de la guerre froide ne voulait pas reconnaître. Un communiste, surtout un russe, devait être regardé de la façon dont les Romains considéraient les barbares derrière les limes de l’Empire.

Et il y a autre chose encore : John Berger s’attaque à une idée fondamentale, celle de l’autonomie de l’art. Pour lui l’artiste, ici le peintre, ne peut pas vivre hors de l’Histoire. Toute création naît dans un contexte économique et politique, un matérialisme historique, constamment traversé par les conflits sociaux, les rapports de classe, les luttes politiques.
C’est une remise en cause radicale de la conception libérale de l’Art conçu comme une marchandise comme une autre, indépendant des rapports de pouvoir. Un objet ex nihilo.

Troisième escale : l’Histoire critique

Couverture de l’édition originale épuisée. Editions Denoël. 544 pages.
Couverture de la nouvelle édition. Editions Delga. 503 pages.

Qui menait la danse ? (2003) – Frances Stonor Saunders (née en 1966)

Il était devenu impossible de se procurer cet ouvrage traduit en français à moins de débourser 500 € sur le marché d’occasion.
Bonne nouvelle, les éditions Delga viennent de le rééditer avec une nouvelle traduction.

Après guerre, dans une Europe où une grande partie des écrivains, philosophes, artistes et universitaires regardaient encore vers le communisme ou, plus largement, vers une transformation radicale de la société, le pouvoir américain comprit que la bataille décisive ne serait pas seulement militaire ou économique, mais surtout culturelle.

Ce livre touche directement à une question chère à Henri Guillemin : comment se fabrique le consentement des élites culturelles. Il montre, documents à l’appui, comment se construit l’hégémonie culturelle.

Frances Stonor Saunders ne soutient pas que tous les intellectuels européens étaient manipulés par la CIA, ni que toute la vie culturelle d’après-guerre était pilotée depuis Washington. Ce qu’elle démontre, archives à l’appui, (correspondances, témoignages, documents déclassifiés), c’est que la CIA a organisé, financé et animé un vaste réseau d’influence, d’organisations culturelles, de revues, de congrès, de bourses, de colloques prestigieux, de fondations et de manifestations artistiques afin de créer une gauche anti communiste compatible avec les intérêts stratégiques américains.

L’objectif a été de favoriser un climat intellectuel pro américain avec la liberté comme argument géopolitique et la culture pour instrument de puissance. La France occupait alors une place essentielle du fait du grand renom des intellectuels français.

Qui menait la danse ? C’est une question qui n’a rien perdu de son actualité. Qui finance la production des idées ? Qui oriente les débats intellectuels ? Les œuvres circulent-elles indépendamment des rapports de pouvoir ?

Un livre qui se lit comme un roman d’espionnage. Sauf que tout est vrai.

Un trio de livres sur la Grèce contemporaine, laboratoire de notre temps.

En effet, la Grèce, dont certains ont visiblement oublié qu’elle avait été « le matin du monde occidental » pour reprendre les mots de Heidegger, concentre depuis plus de soixante-dix ans une bonne part des questions qui traversent l’Europe contemporaine : la démocratie, les ingérences étrangères, la dette, les libertés, les oligarchies et lobbys, la réalité de la souveraineté nationale.

L’Europe doit tout à la Grèce. C’est ce que disait, avec son humour grinçant, Jean-Luc Godard dans son discours lors de la sortie de son film Film socialisme en 2010, en pleine crise grecque.

Extrait aussi célèbre que savoureux :

Editions du Seuil. 336 pages.

Liquidations à la grecque (2010) – Petros Markaris (né en 1937)

Peut-on comprendre la crise grecque à travers un roman policier ? Avec Petros Markaris, la réponse est un éclatant oui.

Au cœur d’Athènes, en pleine tourmente économique, le commissaire Charitos enquête sur une série de meurtres dont les victimes ont un point commun : elles appartiennent aux milieux qui ont prospéré grâce aux perversités du système ultra libéral. Peu à peu, derrière l’intrigue policière apparaît le portrait d’un pays étranglé par la dette, miné par la corruption, soumis aux injonctions de ses créanciers européens et profondément divisé.

Ce roman montre les responsabilités des oligarchies grecques, mais aussi les mécanismes économiques et politiques qui ont placé tout un pays sous tutelle.

Avec un humour désabusé et une grande humanité, Markaris montre les conséquences concrètes des politiques menées d’en haut et subies par les « Gens de rien ».

Editions Emmanuelle Collas. 263 pages.

Laokratia (2026) – Murielle Szac (née en 1964)

Murielle Szac raconte une autre Grèce. Celle qui, après avoir résisté à l’occupation nazie, voit s’éloigner l’espoir d’une véritable démocratie.

3 décembre1944 : les nazis sont partis, le cauchemar est fini. Des centaines de milliers de personnes marchent en plein cœur d’Athènes pour célébrer la victoire.
Sofia, seize ans, originaire du nord de la Grèce, se sent portée par cette immense vague populaire qui clame sa joie. Laokratίa ! Le pouvoir du peuple est arrivé.
Soudain, un coup de feu claque, un homme s’effondre. Le gouvernement tire sur la foule. Commence un conflit fratricide.
La vie de Sofia bascule. De l’action clandestine à la lutte armée, du bagne à la montagne, la jeune fille traverse les épreuves pour défendre sa patrie et cet idéal de justice auquel elle croit.

Ce récit fait revivre l’exaltation des hommes et des femmes qui rêvaient d’un pays libéré de la misère, des anciennes oligarchies et des tutelles étrangères. Mais très vite, la guerre froide redistribue les cartes. Les intérêts géopolitiques des grandes puissances prennent le pas sur les aspirations populaires.

Avec une écriture limpide et profondément incarnée, Murielle Szac redonne chair à une histoire largement oubliée en Europe occidentale. Son livre rappelle que les mots « démocratie » ou « liberté » ne recouvrent pas toujours les mêmes réalités selon ceux qui les emploient.

De la Résistance à la guerre civile en Grèce (1941-1946) -Tome 1(2012)

Editions la Fabrique. 284 pages.

La guerre civile grecque (1943-1949) – Tome 2 (2026)

Editions Delga. 364 pages.

De Joëlle Fontaine (née en 1948).

Ces deux ouvrages constituent sans doute l’une des synthèses les plus solides disponibles en français sur cette période décisive de l’histoire grecque.

À partir d’un travail historique d’une grande rigueur, Joëlle Fontaine, historienne bilingue, retrace le parcours de la Résistance grecque, l’immense espoir né de la Libération, puis l’engrenage qui conduit à la guerre civile.
Outre l’horreur de cette guerre, comme toutes les autres, elle y démontre les agissements britanniques puis américains faisant de la lutte contre les communistes, vrais ou faux mais toujours républicains et refusant absolument le retour du roi fasciste, leur première priorité loin devant la guerre contre le Reich.
Ce qui l’amène à démontrer que la guère froide commence en Grèce.

Loin des simplifications idéologiques, l’historienne restitue toute la complexité des événements, les rapports de force, les choix des acteurs et les stratégies internationales. Son travail montre comment une victoire contre l’occupant nazi débouche, en quelques mois, sur une tragédie nationale dont les conséquences marquent encore la Grèce d’aujourd’hui.

Une œuvre d’histoire exemplaire fondée sur les sources incontestables pour comprendre les racines profondes de la Grèce contemporaine.

Bon voyage !

Nous vous souhaitons à tous et toutes, adhérents, abonnés, internautes, un bel été et de très bonnes vacances.

Reprise des travaux : début septembre.