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Chemin de traverse n°22 : Perversus de Claude Froidmont


Editions Weyrich – 368 pages – 17€

Claude Froidmont est un de ces amis de rencontre d’Henri Guillemin qui ont vu leur vie changée par les échanges qu’ils ont pu avoir avec lui. Guillemin avait cette capacité d’écouter et de reconnaître la parenté qui pouvait l’unir à ces jeunes gens pleins de passion. Claude Froidmont avait 27 ans quand il découvrit Guillemin. Celui-ci fut pour lui « ce pourvoyeur d’imaginaire » qui, non content de devenir le fidèle correspondant d’un gamin ignorant, le tira d’un coup de sa médiocrité, en le propulsant dans un monde auquel rien ne le préparait.

J’avais toujours rêvé d’écrire, continue Froidmont, il me laissa entendre que cet horizon était atteignable. J’avais subi les études que j’ai dites, il me montra du doigt une autre direction, où il ne s’agirait plus de disséquer les textes, mais d’entrer dans la chair des vies et de voir comment tous ces hommes, ou ces écrivains, mais c’est la même chose, s’étaient comportés sur les grandes questions humaines qui nous requièrent tous. Ce fut une bénédiction. (Chez Mauriac à Malagar, p.33).
Guillemin aurait été heureux de voir son protégé suivre ses conseils.

Nous avions rendu compte, ici-même, du très joli récit que Claude Froidmont nous avait donné des mois qu’il avait passés à Malagar, habitant solitaire de la vieille maison mauriacienne qu’il faisait, le jour, visiter (Chez Mauriac à Malagar, Les impressions nouvelles éd.) Claude Froidmont est né à Liège ; il vit et enseigne dans un collège girondin.
Il nous revient avec un roman, Perversus ou l’histoire d’un imprimeur liégeois au temps des Lumières (éd.Weyrich).

Un roman picaresque et par son volume et par le foisonnement des histoires adjacentes autour de l’axe principal que constituent les métamorphoses de Guillaume Roosen, petit employé d’un imprimeur liégeois, orphelin de père, soumis à une mère qui ne cesse de le châtrer dans ses désirs d’émancipation, marié, sans très bien savoir ce qu’il doit faire pour que le mariage soit consommé, à une triste copie de sa mère, en un aventurier coureur de filles, piétinant allègrement les conventions sociales, fasciné par les idées qui président à l’Encyclopédie, taraudé par le désir d’écrire.

Un roman parce qu’ « il n’y avait que cela. C’était ce qui convenait à Guillaume. C’était là qu’on pouvait tout dire. » (p.280).

Il y a, sur le désir d’écrire, les ruses pour n’y pas céder, les folies qu’il engendre quand on s’y laisse aller entre exaltation et dépréciation, surestimation et dénigrement des pages vraies qui sortent du cœur même de Claude Froidmont. Pour ce qui est des imprimeurs/éditeurs, aussi, leur complaisance face à la médiocrité, à la nullité de ceux qui les payent, la transposition avec les déboires que nous connaissons est flagrante.

Guillaume se fera imprimeur pour que paraisse son œuvre, Histoire de Guillaume et Perversus, ce texte qui l’accompagne depuis le début et qui est la prémonition du travail des Encyclopédistes.

Claude Froidmont nous donne une reconstitution très vivante du contexte historique et social de ce XVIIIème siècle, une description fidèle du foisonnement d’idées et de sentiments contradictoires, jusqu’au cœur même de ses personnages, qui est la marque des périodes de grands changements. L’époque n’est plus aux intrigues simples quand couvent les forces qui vont bouleverser l’Europe.

Guillaume a beau tarder à découvrir plaisir et lucidité, il se rattrape, sans qu’on perçoive toujours comment il va parvenir à se sortir des mauvais pas où il s’engage. Il a, pour le tirer d’affaires, quelques présences tutélaires et paternelles qui veillent sur lui.
Et le lecteur se laisse prendre à ce tourbillon d’événements, entraîné par le style même de Froidmont dont l’élégance s’adapte au mieux à l’esprit du temps.

« Guillaume pardonnait tout et à tous. Il se sentait aussi vivant que quand son père le regardait faire ses devoirs, dans le silence de son recueillement. Cette admiration le remplissait d’assurance et de dignité, et elle le portait, aujourd’hui encore, à croire à l’impossible.
Imprimeur et écrivain, voilà ce qu’il était, voilà ce qu’il serait pour toujours. Et il y aurait un grand livre, bientôt, qui donnerait un prolongement à son rêve. Et on l’accueillerait, à bras ouverts, à Paris, pour ce qu’il était. »

La rage d’écrire est bien la ligne directrice de ce livre.

Patrick Rödel

Nos collaborateurs publient

Editions Michel Calmejane – 116 pages – 20 €

Paysages avec tombes – Un héritage protestant en Aquitaine est le dernier ouvrage de Patrick Rödel, réalisé avec le photographe Victor Cornec.

Dans une bibliothèque, cet ouvrage se placerait sur le rayon consacré aux Beaux Livres, aux livres d’Art. Au cours d’une centaine de pages, qu’on feuillette aussitôt, on est d’abord happé par les somptueuses photographies en noir et blanc très contrasté, parmi lesquelles circule le texte de P. Rödel mis en page comme un texte poétique.
On comprend alors que ce livre va exiger plusieurs lectures. Peut-être trois.

On commence par les images, car l’image est toujours plus immédiatement captivante que l’écrit. Ce sont donc les photographies qu’on découvre en premier, qu’on regarde et dans lesquelles bientôt on s’absorbe. On admire leur force d’évocation jusqu’à parfois les ausculter pour certaines.
Elles montrent des tombes abandonnées, seules, isolées, en plein champ sous le soleil, ou cachées par la végétation des sous-bois, mais toujours seules et uniques. Petits temples mystérieux et non pas simples stèles plates à peine remarquables, elles sont délabrées, cassées, austères, nues, à l’opposé du décorum des cimetières catholiques. Rares sont celles qui sont restées vaillantes face au ravage du temps.

Et il y a les arbres. Presque toujours de grands arbres majestueux autour d’elles. Quand ils sont absents, un épais fouillis végétal, sauvage les enveloppe « transformant ces modestes monuments en reproduction miniature des temples d’Angkor » ; car la sylve est autant le sujet des photographies que le minéral des tombes abandonnées. D’où le titre.

Photo Victor Cornec – page 17

Puis c’est au tour de la lecture du texte. Il ne s’agit pas d’un commentaire, ou d’une analyse sémiologique de chaque photo. Pas du tout.
Le texte est une méditation, sous forme de poème en prose – parfois quelques lignes sur la page, à droite ou à gauche, parfois en regard d’une photo, parfois seul, au centre ou en décalé, mais toujours posé de façon délicate.

Et puisque la nature est omniprésente, sauvage, vierge (aucun personnage n’est représenté, pas même son ombre), que le règne végétal et minéral s’entrelacent de photos en photos, on ressent le mouvement, la liberté d’un texte qui circule en virevoltant entre les photos comme la végétation qui sillonne autour des tombes et on se dit alors que le troisième règne, l’animal est lui aussi bien présent, à travers la lecture d’un texte qui ne fait que circuler et voleter comme un papillon parmi les photographies.

Que raconte-t-il ? « Curieuse rencontre, en tout cas, qui fait naître comme un léger malaise » car « depuis quand les tombes s’échappent-elles des murs protecteurs des cimetières ? » lance, non sans humour, Patrick Rödel au début de l’ouvrage.

A partir de là, la méditation va s’accompagner d’une enquête pour comprendre la raison de ces blocs en plein champ. Commence une rêverie éveillée se tressant autour de la singularité des sites comparée aux cimetières orthonormés catholiques, autour de la puissance esthétique des scènes ouvrant la réflexion sur l’Au-delà et surtout, autour du salutaire rappel historique de l’incroyable persécution dont furent victimes les protestants.

De la boucherie de la Saint Barthélémy (nuit du 23 au 24 août 1572, des dizaines de milliers de morts à Paris et en province, sans commune mesure avec la Terreur de 1793 dont on nous rebat les oreilles), en passant par la valse-hésitation de l’Edit de Nantes, jusqu’à l’accalmie enfin venue à partir de 1789, Patrick Rödel, sans se départir de son parti pris poétique, détaille les souffrances, les horreurs et les crimes subits par « les Religionnaires, les tenants d’une Religion Prétendument Réformée, RPR » pendant des siècles.
Et l’on comprend alors pourquoi ces tombes sont posées ici et là comme d’étranges monolithes : les cimetières leurs étaient interdits.

Une troisième lecture ? Pourquoi pas. Ne serait-ce que pour goûter au plaisir de découvrir le jeu du texte avec les photos et s’apercevoir ainsi d’une chose passée inaperçue au début : ils se font sans cesse, l’air de rien, de continuels et discrets clins d’oeil.

Edouard Mangin

Photo Victor Cornec – page 50
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Bibliothèque LAHG

« Péage Sud », une immersion parmi les Gilets jaunes

Edition du Chien Rouge – Novembre 2020 – 335 pages – 13 €

Les pauvres font l’Histoire, les autres la commentent. Ces mots relevés sur un mur, Sébastien Navarro aime les rappeler dans Péage Sud, son livre sur les Gilets Jaunes.

Dans sa tournure un rien assassine, la phrase est censée secouer une habitude généralement prise sur les bancs d’école, sans y prendre garde, à savoir penser que l’Histoire est telle que la racontent les dominants. C’est le préjugé qu’a combattu avec force détermination Henri Guillemin, en tant qu’historien.

De fait Péage Sud, c’est plus qu’un récit de 335 pages sur les Gilets Jaunes – notons qu’il y en a peu du genre, à ce jour, et certainement pas aussi empreints d’humour : c’est tout à la fois la narration captivante de sa découverte du mouvement, son immersion au cœur même de l’événement ; c’est aussi la profonde remise en question d’un citoyen engagé et du journaliste qu’il se défend d’être.

À lire cette trajectoire personnelle suivant le fil d’un événement historique d’envergure, dès sa naissance en novembre 2018, on finit par le constat de s’être fait avoir, même un peu, même si on s’en défend… par le dispositif médiatique institutionnalisé. Et aussi par le regret inconfortable de n’avoir pas été à la hauteur de ce moment unique de notre histoire. Mais qui n’a été effleuré à ces dates, ne serait-ce que de loin, par une pensée du genre : « Dans un mois Noël sera passé et tous ces blaireaux seront de retour dans leur foyer » ?

Cependant, des choses politiques aux formes atypiques se déroulaient sous nos fenêtres, aux croisements de nos routes. Ces choses politiques en train de se jouer durant les étonnantes semaines de la fin 2018 jusqu’au confinement de mars 2020, de qui sont-elles le fait ? Non pas de syndicalistes, ni de militants férus de savoirs théoriques sur l’économie ou l’organisation sociale. Non, « la majorité des camarades gauchistes se pincent le nez en toisant de loin ce mouvement de plèbe jugé trop impur. C’est que rien du chambard fluo ne correspond aux grilles de lecture ânonnées par les brêles en marxologie. On attendait la classe ouvrière, on attendait à la rigueur les jeunes des quartiers populaires, mais eux… Sans déconner, vous avez vu leur dégaine ? Les Bidochon en mode insurrection ».

Une fois vaincues ses réticences surtout fondées sur le principe de la taxe sur le gasoil – vouloir rouler à discrétion ça se discute, Sébastien Navarro fait le pas. Le mouvement en est tout juste à sa troisième semaine. Et il nous livre cet aveu : « un vrai chamboulement intérieur ».
Car s’il n’a pas l’allure baraquée, physiquement laisse-t-il entendre avec dérision, il ressort qu’il n’est pas pour autant dépourvu d’une solide et vivifiante honnêteté intellectuelle, ni d’un sens aigu de la justice sociale et morale, pour notre plus grande joie.
Quand de plus, côté muscles, c’est le cœur qui l’emporte pour donner la mesure à des constats parfois amers, le mot humanité reprend tout son sens.


Mais assez cité de ces ingrédients vertueux, sauf à souligner qu’ils sont les prérequis impératifs pour qui tente dans une démarche objective d’y voir clair, dans le brouhaha médiatique qui a entouré ledit événement au fil des mois. C’est cela qui nous rend, à nous guilleminiens, ce témoignage attrayant et particulièrement profitable comme source de référence authentique, pour comprendre le mouvement des Gilets Jaunes.

Car sur le plan de la méthode historique, Henri Guillemin y insiste régulièrement, « Il y a deux lois (…) : lucidité et loyauté. Lucidité, ça veut dire ne pas s’en laisser compter. Tout vérifier. Et loyauté, ça veut dire être honnête, être objectif, comme on dit. Ce qui n’exclut pas, ou plutôt ce qui n’ordonne pas l’impassibilité »*.

Dans ses études, n’a t-il pas suffisamment labouré le terrain pour inciter à faire le tri dans les apparences données aux événements, à repérer les renversements de rôles, les détournements de situations et leur sens caché ? Tous procédés dont « les gens de biens »* font usage jusqu’à la démesure à toutes les époques, pour disqualifier, anéantir l’expression populaire du désaccord et les tentatives d’émancipation.

Puisque la commémoration du 150ème anniversaire de La Commune nous en fournit l’occasion, il suffit de réécouter la conférence d’Henri Guillemin, montrant le cas d’école que fut l’année 1871. Il y a bel et bien cohérence dans les lignes de force qui lient les événements du passé à ceux des années 2018-2020.

Retournons donc au rond-point du Péage Sud pour le vérifier. Sébastien Navarro endosse le gilet, et dans la foulée assiste à sa première assemblée générale :
« Ils sont peut-être 200. La tête au chaud sous des bonnets ou des capuches pour se protéger du froid. Ils écoutent un Arabe au visage maigre et aux yeux enflammés. (…) L’orateur s’époumone : il parle de justice sociale, de retour de l’ISF, de partage des richesses.
Je suis sonné.
Et le prix du gasoil alors ?
Je m’attendais à tout sauf à ça
. »

De « ça », la majorité des médias dominants ne parleront guère ; peu de place pour la réflexion, peu d’objectivité et encore moins d’empathie qui permettraient de « bien comprendre le sens des événements »*, si tel est aussi le but de l’Histoire actuelle.
Images et commentaires, hors des réseaux sociaux, semblent ne retenir que les manifestations hebdomadaires non déclarées, une violence unilatérale venant de « casseurs » Gilets Jaunes, hordes d’inconséquents responsables du marasme économique, mobilisés sans objectifs clairement identifiés, mouvement « populiste » brouillon, sans cohérence politique.
Mais surtout, argument bouclier, sans porte-paroles donc sans légitimité.

À l’inverse, « ça » est l’élément central du récit de Sébastien Navarro, « ça » passe sur le devant de la scène.
On y découvre le vrai visage de ces gens-là, la meute, bravant le froid « pire qu’en enfer » autour « des paquets de chips, de la charcutaille, des gâteaux, des packs d’eau », sans oublier les clopes : Étienne l’ancien assureur, Stan le tétraplégique, JP l’ancien gendarme sidéré par les gestes de ses compères, Choukroun le porte-drapeau bleu blanc rouge, des éclopés en tous genres, Claudie Odette et Thérèse le fidèle trio septuagénaire, Micka le minot élevé de foyers en familles d’accueil, Xavier asphyxié par les gaz, Moussa passé en justice… En somme, ce sont des gens ordinaires, plutôt démunis et peu politisés – « la plupart des gilets sont des primomanifestants » découvrant in vivo dans les rires et les larmes… souvent sur fond d’écran de lacrymogènes, « la réalité d’une structure dont le rôle premier est de soutenir le pouvoir en place ».

Ils sont là, ils sont là, réunis en assemblées quotidiennes dans un sentiment nouveau de fraternité qui n’exclut ni les confrontations, ni les dérapages, ni les grincements de dents. Ils sont là, bien vivants. Là, les décisions sont prises par vote, puis appliquées avec pragmatisme, et là se forme une conscience politique :
« c’est le moment d’élire des délégués. Quelqu’un insiste sur la rotation des mandats qui doit être impérative. Une voix lui dit de la fermer. Une autre qu’il a raison : on veut pas de chef (…). Des cortèges sont élus pour des tranches de huit heures (…). À chaque fois, des mains se lèvent pour valider ou non les prétendants.
Je vis un moment sidérant de démocratie directe entre un rond-point et un péage autoroutier 
».

Que veulent les « fluos » ? Ils veulent ou proposent des décisions prises par la base, une vraie justice, le Référendum d’initiative citoyenne, une police qui les protège, des délégués et que ceux-ci n’émettent aucun avis personnel, la fin des privilèges, l’horizontalité, la hausse du SMIC, du pouvoir d’achat, des retraites, la baisse des taxes, la dissolution de l’Assemblée nationale, une nouvelle Constitution…

Ne voudraient-ils pas, par hasard, simplement un monde meilleur ? Pour l’honneur des travailleurs ?

Énumérer tous ces gens, relater nombre de ces épisodes aux touches artistiquement évocatrices est tentant ; le verbe est si drôle, grinçant aussi forcément et irrévérencieux, mais tellement édifiant. Or la fresque est trop vaste : un vrai portrait de groupe avec dames, hommes, papis, mamies, enfants, motards, mais pas seulement.

Par exemple, il y eut à l’acte IV « 89 000 flics mobilisés dans l’Hexagone pour une estimation officielle de 125 000 gilets jaunes ». Le ministre de l’Intérieur Monsieur Castaner déclara pour ce 9 décembre 2018, 1385 interpellations et 975 gardes à vue. Auxquelles il faut ajouter, puisqu’on en est aux « chiffres et leur totalité totalitaire », 13 500 grenades lancées, 840 tirs de LBD et 136 000 litres d’eau tirés au canon.

Des faits que « l’Histoire de bonne compagnie »* ou « bienséante »* ou « académique »* pourrait passer sous silence ?
À ce stade des événements, si on ne perd pas le fil de l’histoire de la Commune ni les leçons de la méthode historique d’Henri Guillemin, il ne restait plus qu’à repérer l’ennemi extérieur qui détournerait opportunément l’attention pour venir à bout de la meute.
Ce qui confirmerait que pour un temps encore « La guerre reste plus forte que l’amour » ?

Note rédigée par Jocelyne Mallet

* Expressions et citations d’Henri Guillemin (tirées notamment de ses conférences sur Napoléon).
Les autres citations entre guillemets sont tirées de l’ouvrage Péage Sud.

En complément : une autre façon de voir le dessous des cartes

Dans le sillage de Péage Sud, mais d’un autre point de vue, un article du Monde Diplomatique vient corroborer cet état de fait.
Concernant l’art de déformer les faits, on le sait, le comptage ministériel du nombre de manifestants est devenu, au fil des ans, une véritable calembredaine. L’article « Gilets jaunes, combien de divisions », paru dans le Monde Diplomatique de février 2021, montre à quel niveau de désinformation, on est arrivé.

Dans son chapô, un chiffre apparaît d’emblée suspect : « 287 710 : c’est, d’après le ministère de l’intérieur, le nombre de participants à la première journée d’action des Gilets jaunes,le 17 novembre 2018. Un chiffre repris en boucle dans les médias….. ».
Les deux auteurs de l’article – Jean-Yves Dormagen et Geoffrey Pion, respectivement professeur de science politique et géographe à l’université de Montpellier, démontrent qu’il s’agit d’un grossier mensonge.

Après avoir décrit et présenté la méthodologie originale mise au point par une équipe de recherche universitaire (dont ils ont fait partie) pour comptabiliser, au plus près de la vérité, le nombre de manifestants d’un mouvement aussi polymorphe et innovant, ils arrivent à un chiffre qui fait frémir, tant par son immense décalage avec le comptage officiel que par l’importance du mouvement revendicatif :
en effet, 3 millions de personnes ont participé aux actions Gilets jaunes entre mi-novembre 2018 et juin 2019 sur l’ensemble du territoire national. Bien loin des 287 710 annoncés en fanfare.

L’article conclut par « … la mobilisation a été […/…] d’une ampleur inédite depuis des décennies. A ce titre, on peut comparer le surgissement des Gilets jaunes à des moments singuliers de notre histoire, tels que juin 1936 ou Mai 68. »

E. Mangin

Manifestation sur les Champs ELysees, le 16 février 2019, acte XIV (Photo Eric Fefferberg / AFP)
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Victor Hugo nous parle d’Argenteuil

Crispin et Scapin dit aussi Scapin et Silvestre, les deux personnages de la pièce « Les fourberies de Scapin » de Molière se faisant des confidences à l’oreille – Tableau de Honoré Victorin Daumier – (1808 – 1879) – 1864 – huile sur toile 83 cm x 61 cm – Musée d’Orsay Paris.

L’actualité immédiate a parfois dans le passé des échos étranges. Une amie qui enseigne le français dans un collège d’Argenteuil vient de se trouver confrontée à cette mort d’une adolescente de quatorze ans jetée à la Seine : une dizaine de ses élèves de 5e lui ont demandé de passer avec eux le quart d’heure de récréation à discuter et à réfléchir à « l’ensauvagement de notre société » (je reprends ses termes).

Et pour commencer elle leur a fait découvrir ces vers de Victor Hugo que je n’avais moi-même jamais lus et qui méritent de l’être, aujourd’hui, en ce temps de médisance et/ou de calomnie sur les réseaux dits sociaux.
Le texte parle tout seul et n’a pas besoin d’interprète.

« Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites.
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes.
Tout, la haine et le deuil ! – Et ne m’objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas… –
Écoutez bien ceci :

Tête à tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille au plus mystérieux
De vos amis de cœur, ou, si vous l’aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu ;
Ce mot que vous croyez qu’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre !
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin.
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
– Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle ! –
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera.
Il suit le quai, franchit la place, et caetera,
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez l’individu dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive, et, railleur, regardant l’homme en face,
Dit : “Me voilà ! Je sors de la bouche d’un tel”. –

Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel. »

Ces vers se trouvent dans le recueil posthume Toute la lyre (III, xxi).

Henri Guillemin ne les a jamais évoqués devant moi et, à ma connaissance, ne les a jamais cités. Pourquoi ne pas les offrir à sa mémoire, aujourd’hui 19 mars, à l’occasion de son anniversaire ?

Et je me dis qu’ils auraient plu aussi à son fils Philippe, qui vient de nous quitter.

Nous ne sommes pas tous des « jeunes gens », mais nous pouvons tous méditer cette poésie si simple d’un si grand homme.

Note rédigée par Patrick Berthier.

En complément

C’était le 31 décembre 1996. Avec des amis, nous étions aller écouter cet excellent « diseur de textes », Fabrice Lucchini, qui se produisait à la Maison de la Poésie à Paris. Son spectacle s’intitulait modestement Fabrice Luchini dit des textes de Baudelaire, Hugo, La Fontaine, Nietzsche.

Son répertoire était magistral, alternant le grave avec Baudelaire et le burlesque avec Les Fables de La Fontaine. Il termina la soirée par le poème de Hugo et enflamma la salle, le public se levant d’un seul bond, à peine fini, pour l’applaudir à tout rompre en une interminable « standing ovation ». Méritée.

Ce billet me permet de revivre cette émotion un quart de siècle après, à l’ère des réseaux sociaux, fosse aux sots pour les uns, lumière de la démocratie pour les autres ; avec l’admiration intacte, mais avec des questionnements nouveaux sur la dérive des choses.

Je n’ai, bien sûr, pas pu retrouver l’enregistrement vidéo/internet de cette soirée, mais à la place, cette vidéo qui est aussi bien.

E. Mangin

Mauriac/Guillemin, une amitié d’un demi-siècle

C’était en juillet 1925. Le secrétaire général de l’Ecole Normale Supérieure cherchait un étudiant qui puisse servir de scribe pour les rencontres de Pontigny, en septembre, organisées par Paul Desjardins. Son choix s’arrêta sur Henri Guillemin qu’il avait pris sous sa protection.
Il y avait là du beau monde : André Gide, Roger Martin du Gard, Charles Du Bos, Ramon Fernandez, François Mauriac et quelques autres.

Je suppose que Guillemin était dans ses petits souliers, mais il n’en perdait pas une miette – il était logé et nourri pour ça d’ailleurs. A la fin de la session, on lui proposa, parce qu’on savait qu’il était proche de Marc Sangnier, de faire un exposé sur la pensée de ce dernier.
Guillemin s’acquitta de sa tâche du mieux qu’il put, mais il n’était pas encore devenu le conférencier virtuose que tant de gens ont apprécié ; devant les questions mi-ironiques mi-hostiles de son auditoire, il perdit ses moyens et je crois comprendre qu’il préféra s’arrêter – cela ressemble même à une débandade.

Le voici dans le parc à remâcher ce fiasco. Mauriac le rejoint, le console, lui raconte qu’il a lui-même fait partie du Sillon quand il était encore à Bordeaux, il y a vingt ans de cela, qu’il s’en est éloigné mais qu’il le regretterait presque quand il voit les réactions de ses collègues.

Le soir même, Mauriac écrit à sa femme : « J’ai fait la conquête du secrétaire de Marc Sangnier !! c’est un normalien catholique. »
Le terme de conquête fait sourire – qui a conquis qui ? Ce qui est sûr, c’est que durant l’été, Henri Guillemin écrit à François Mauriac. Timidement ? Sans doute, mais en même temps je ne peux m’empêcher de trouver ce jeune provincial assez culotté qui saisit au bond la perche que son aîné de 18 ans lui a tendue.
Et Mauriac lui répond très vite.

Etude pour le portrait de François Mauriac – 1923 – par Jacques Emile Blanche (1861-1942) -Rouen, musée des Beaux-Arts – Photo (C) RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

« Mon cher ami,
Pourquoi craignez-vous de m’importuner ? Je ne saurais vous répondre aussi longuement que vous avez la gentillesse de m’écrire, mais je vous supplie de ne point douter du prix que j’attache à votre affection. J’ai besoin, devant Dieu, de quelques répondants de votre race et je suis visité par trop de démons pour ne pas ouvrir avec joie ma porte aux anges. »

Lettre reproduite dans l’ouvrage de Guillemin : Parcours ( Paris, Gallimard, 1989, p.384 ; réed. Utovie – cliquez ici) avec cette note que je trouve assez rouée : « Ai-je besoin de dire que la tentation fut grande, pour moi, de supprimer, au moins, ces deux derniers mots, si gênants à mon âge [Nous sommes en 1989, Henri Guillemin a 86 ans. Pourquoi serait-il gêné ? ].Tant pis ! Je devais, me semble-t-il, reproduire intégralement, et sans la moindre coupure, ces lignes importantes pour notre connaissance de François Mauriac. Tel qu’il fut. »

Mauriac reprend les thèmes abordés par Guillemin dans sa lettre : d’abord, ses lectures des œuvres de Mauriac, dont il doit parler avec un certain enthousiasme, puisque Mauriac joue les modestes.
« Vous ajoutez, vous transfigurez ; ainsi la jeunesse fait resplendir tout ce qu’elle veut bien aimer ; la moindre parole éveille dans un cœur comme le vôtre des échos bien plus beaux qu’elle même. » ; puis, le thème du modernisme :
Guillemin a dû faire part de sa perplexité devant les thèses de Loisy [Alfred Loisy, 1857/1940, chef de file de l’exégèse biblique moderniste, excommunié par Pie X, professeur d’histoire des religions au Collège de France ]. La réponse de Mauriac apporte une lumière fort révélatrice sur son propre rapport à la méthode historico-critique et aux recherches métaphysiques – du temps perdu !

« La foi nous délivre de ces recherches métaphysiques tellement vaines, en dehors d’elle, et elle nous laisse le champ libre pour acquérir des connaissances précises sur tout le reste. »
Et il conclut : « Profitez bien de votre liberté, mon cher enfant de Dieu. »

Ce premier échange marque le début d’une amitié qui durera jusqu’à la mort de Mauriac.

Mauriac invite Guillemin à lui rendre visite chez lui, à Paris, rue de la Pompe. Et durant toute l’année scolaire, Guillemin ira, chaque semaine, dîner chez les Mauriac. François Mauriac sera le parrain du premier enfant, leurs rencontres seront fréquentes, ici à Bordeaux, à Malagar, quand Guillemin revient d’Egypte. Mais, surtout, leur correspondance durera jusqu’à la mort de François Mauriac.

François Mauriac entouré de ses proches dans son domaine de Malagar (©Luce Leray)

« Je garde quelque 230 lettres (ou billets) de François Mauriac. », écrit Henri Guillemin dans Parcours.
Une abondante correspondance pour reprendre les termes de Lacouture dont Guillemin ne donnera que quelques fragments dans Parcours, le reste étant, dit-il, « pas vraiment intéressant, trop personnel », « sur mon mariage », et, ajoute-t-il, « des choses ridicules qui me gêneraient aujourd’hui ».

Pour être précis, il convient d’ajouter les huit lettres qu’il avait données à Caroline Mauriac (François Mauriac, Lettres d’une vie – 1904-1969 – éditions Grasset) et celles qu’il avait montrées à Lacouture, lequel s’en est servi dans sa biographie de Mauriac. Une trentaine.

Guillemin lui-même, dans Parcours, en cite une cinquantaine, parmi lesquelles douze ont déjà été utilisées par Lacouture. Mais, évidemment, ces lettres ne sont pas retranscrites in extenso. Des fragments tout au plus. Restent donc 180 lettres qui, selon les dires de Guillemin, relèvent de l’ordre du privé.
Cela fait beaucoup.
Du côté de Mauriac, seules 37 lettres de Guillemin ont été conservées et sont à la Bibliothèque Jacques Doucet.

J’aime cette proximité entre eux :
« Je vous aime de tout mon cœur, tout petit Chinois que vous êtes. » (23/07/27).
« Mon petit Henri, c’est quelque chose d’être copains pour l’éternité » (27/11/28)
Et, plus loin : « Maintenant, sale gosse, triomphez ; je me suis désabonné de l’AF [L’Action française, journal de l’extrême droite monarchiste fondé, en 1908 par Charles Maurras, condamné en 1926 par le Vatican, réhabilité en 1939 par Pie XII, interdit après la Libération]».

Cette proximité n’a rien d’évident étant donné la disparité de leurs idées politiques – Henri Guillemin, aux yeux de François Mauriac, est le disciple aveugle de Marc Sangnier, « votre véritable et unique maître », comme il le dira dans une lettre du 20/04/32.

Henri Guillemin avec Marc Sangnier, juin 1941, à Clos Lafitte.


Pendant toutes ces années, la pensée politique de Mauriac reste très profondément ancrée à droite – et il est amusant de le voir, des années plus tard, prétendre que, depuis sa rencontre avec Sangnier, il n’a pas varié dans ce qui guidait ses engagements.

Ce n’est pas ce qui ressort de ses lettres à Guillemin : « avec le désaccord profond de nos sensibilités politiques notre amitié est une gageure. Elle n’en est que plus précieuse, plus digne d’être conservée, préservée, défendue. » (26/10/29)

Mais certains événements la menacent étrangement et l’on voit Mauriac réagir avec violence à la création d’Esprit : « le christianisme et le bolchevisme s’y embrassent sous les mains bénissantes de Maritain » (24/12/32) [Jacques Maritain, 1882/1973, intellectuel converti au catholicisme qui joua un rôle important avec sa femme Raïssa ; ambassadeur de France auprès du Vatican de 1945 à 1948] – ce même Maritain dont Mauriac prendra la défense en 1941 contre les attaques de Claudel…..

Et l’année suivante : « Ce dont je vous en veux le plus, c’est de la tempête que vous soulevez en moi en mêlant le Christ à cet obscur soulèvement des passions les plus basses. » Lettre du 31/01/33.

Suivie le 3/02/33 de cette autre lettre : « L’épouvantable équivoque qui donne aux traditions les plus vénérables le visage de Moloch et de Mammon, et qui enrôle le Christ dans l’armée de la révolution n’aura pas d’adversaire plus déterminé que moi. Dès que je serai sorti de cette aventure académique, je suis décidé à mettre tout mon talent au service de ce que vous haïssez (…) Si vous croyez que l’amitié peut résister à cette division sur l’essentiel, libre à vous ! Moi je veux bien.. »

Guère possible de voir dans ces mots autre chose que le constat désabusé du fossé qui les sépare. Et dont il n’est pas sûr qu’il pourra jamais être comblé. Les choses ne vont pas s’améliorer dans les années qui suivent.

H. Guillemin

Je rappelle pour mémoire, parce que tout cela est bien connu, que la rupture de Mauriac avec la pensée politique de son milieu date de la Guerre d’Espagne. Guillemin n’est pas pour rien dans cette évolution ; il ne cesse de rappeler Mauriac à sa responsabilité de chrétien. Et ça marche.
Elle ne se fait pas sans mal, mais elle se fait. Au début de la guerre, Mauriac caresse encore l’espoir que Pétain va tirer la France de ce mauvais pas et il considère le geste de De Gaulle comme beau mais sans lendemain (cf Les Passions de Henri Guillemin, éd. La Bâconnière) ; mais il se reprendra très vite et fera partie du Comité National des Ecrivains.
Guillemin, à ce moment-là, est en Suisse.

Alfred de Vigny (1797 – 1863)

L’autre grand sujet de tension entre Mauriac et Guillemin ce sont les livres que Guillemin consacre à Vigny et à Constant.

Pour Vigny, il s’agit là de l’un des plus vieux attachements littéraires de Mauriac, depuis l’adolescence et les retours de Saint Symphorien où son frère Raymond l’initie à cette poésie. Et Mauriac ne supporte pas les révélations de Guillemin dans M. de Vigny, homme d’ordre et poète (1955 – réed. Utovie, cliquez ici) : l’auteur de La mort du loup, un vulgaire délateur qui renseigne la police sur les idées politiques de ses voisins ? Impossible, vous ne respectez rien ! Vous cherchez ce dont votre antipathie a besoin pour se justifier.

On connait les pages des Mémoires intérieurs de F. Mauriac : « Voici donc le danger d’après la mort : nous risquons d’être livrés à des Guillemin : nous, notre vie – et non pas notre vie telle que nous la connaissons, ce qui en émerge à la surface de notre mémoire, mais cette part immense, inconnue de nous-mêmes, et que l’oubli recouvre ».

Et l’exemple pris par Mauriac n’est pas sans intérêt : « prendre au hasard une lettre reçue il y a trente ans, d’une mère, d’une fiancée, d’un ami : elle est tissée d’allusions que nous ne comprenons plus, à des personnes, à des faits dont nous ne savons plus rien. » (p. 82/83)

Encore une histoire de lettres !

Sur Vigny, Guillemin se défend comme un beau diable. Il n’invente rien. Les faits sont là, les documents indiscutables.

Lettre de Guillemin du 28 mars 1955, conservée à Doucet : « Quant à Vigny, non, sérieusement, je n’assouvis pas de haines personnelles (j’essaie de plus en plus de n’en pas avoir ; et avouez que ce serait cocasse, un comportement « privé » contre ce pauvre vieux mort). Le personnage était ridicule, gonflé, et d’une très maigre substance. Mais ce qui m’exaspère en lui c’est son pharisaïsme- libre penseur, et, par dessus tout, ses façons méprisantes d’utiliser le « mensonge » chrétien en vue de sa sécurité personnelle. » [Les Pharisiens sont une des tendances du judaïsme devenue majoritaire après la destruction du Temple en 70 ; elle se caractérise par un ritualisme pointilleux qui scande tous les moment de l’existence. Pharisien est devenu synonyme d’hypocrite. Aux yeux de Guillemin, le christianisme de Vigny n’est que de façade.]

Et en juillet 1956 :  « Est-ce que vous m’en voudriez toujours à cause de Vigny ? Zut, alors ! Ce Vigny qui me crispe déjà tellement, s’il est encore responsable d’une vraie fâcherie de vous contre moi, c’est le bouquet ! »

C’est drôle et insolent et affectueux. En octobre de la même année, le 17, Guillemin écrit ceci qui me touche : « Ne m’écrasez pas. Vous en avez la tentation , et le pouvoir. Mais vous vous trompez sur mes intentions, que vous croyez mauvaises et un peu basses. Pourquoi, mon Dieu ? »

Et, lorsque paraît l’article de Mauriac : « Le H.G. simple d’esprit, le pesant H.G. ne trouve pas trop terrible ce qu’il s’attendait à découvrir bien plus épouvantable, sous votre plume. Alors, pas furax (mais jamais je ne pourrais l’être, contre vous ; parce que je sais vos emportements, que j’aime et sans qui vous ne seriez point ce que vous êtes. ».
Et encore « Vous êtes vous, ça suffit pour que je vous bénisse d’exister même si je reçois des horions et des griffures ». C’est du 24 octobre de la même année.

L’accélération de l’échange de lettres entre les deux hommes prouve combien Guillemin est anxieux de ne pas voir les ponts se briser.
Mais, sur Vigny, Guillemin ne désarme pas pour autant, et c’est au poète même qu’il s’attaque dans une lettre du 26 juin 1964 : il y concède qu’on trouve chez Vigny quelques beaux vers ( et ce sont toujours les mêmes que l’on cite, dit-il perfidement), « mais le reste, le reste ! Avez-vous relu Vigny ? Vraiment, avez-vous RELU Vigny ? C’est pitoyable. »
Une manière d’inciter Mauriac à n’en pas rester aux souvenirs de son adolescence.

Benjamin Constant (1767 – 1830)

Et puis, il y a Constant. Benjamin Constant muscadin. 1794-1799 paraît en 1958 (réed. Utovie cliquez ici)

Et là encore Henri Guillemin s’attaque à une des figures tutélaires du Mauriac adolescent. Il dénonce l’ambition forcenée de Constant, ses mensonges répétés sur sa nationalité, son amour pour l’argent, et surtout cette vilaine histoire de dénonciation du prêtre de son village qui pourrait être un obstacle sur la route de Constant vers la députation – l’homme sera condamné au bagne et mourra en Guyanne -.

La rage de Mauriac est destructrice et il s’en prend non seulement à la méthode de Guillemin, cette méthode de « limier », à la fois flic et chien de chasse, « implacable », dit-il, mais aussi à l’homme lui-même : « Benjamin Constant, adolescent, était follement ambitieux ? (…)voilà un appétit qui n’était pourtant pas inconnu du petit Mauriac, il y a cinquante ans, et il y a trente ans du petit Guillemin. 

Même chose pour le plaisir sexuel : « il n’aborde pas la vie avec plus d’appétit que le tala Guillemin, un siècle plus tard. Avec moins de vergogne, bien sûr ! Ses appétits ignorent les scrupules dont les petits chrétiens sillonnistes, Mauriac et Guillemin, nourrissaient leurs belles âmes. »
« Il a spéculé ? Et nous ? Jamais ? Il a demandé au gouvernement de le débarrasser d’un rival, ce n’est pas bien, c’est même lamentable – mais dans les périodes troublées que nous avons traversées, n’avons-nous jamais, dans aucune compétition, porté tort à qui que ce soit ? (…) Il y a eu les guerres, Vichy, la Résistance, la Libération. Sommes-nous tout à fait purs ? » ( Bloc-notes du 31 janvier 1959, publié par Jean Touzot dans D’un bloc-notes à l’autre, p.477).

Mauriac a beau se mettre sur le même plan que Guillemin, en s’invitant en même temps que lui à un examen de conscience approfondie, nul n’est dupe.

Je me demande comment Guillemin a pu réagir à ces allusions trop vagues pour être comprises par le non-initié mais qui touchent leur cible parce qu’elles viennent de quelqu’un qui le connait à fond.
Là où Mauriac pousse le bouchon un peu loin, c’est quand il prétend que sur le plan politique, Constant est à l’origine du courant auquel Guillemin se rattache lui-même – il y a quand même loin du libéralisme de Constant au catholicisme d’extrême gauche de Sangnier !

« Cette « fangeuse grandeur » dont parle Baudelaire, écrit François Mauriac, vous ne la haïssez tant que parce que tout de même elle appartient à un grand destin [sous-entendu, ce n’est pas le cas pour vous Henri Guillemin ] et qu’elle a nourri le germe d’une grande œuvre, et que c’est d’un seigneur qu’il s’agit – et je ne l’entends pas seulement dans les lettres : celui que vous méprisez a été l’initiateur du mouvement politique dont vous relevez vous-même : quant aux contradictions que vous dénoncez entre ces principes et son comportement dans sa vie personnelle, quel pharisaïsme que de s’en indigner ! Comment donc vous apparaît votre propre vie, du haut de la religion que vous professez ? Plus nos principes sont hauts et plus nos préoccupations quotidiennes nous devraient faire horreur ou pitié. »

Il y a bien sûr quelque chose de paradoxal à entendre Mauriac, qui n’a jamais pu résister à une vacherie bien sentie mais bien écrite, prêcher la charité à Guillemin !
L’un et l’autre me font penser à deux joueurs – tu me tiens, je te tiens, lequel de nous deux lâchera le premier les secrets de l’autre auxquels il a eu accès ?
« Jamais je n’ai rien écrit, ni prononcé qui vous fût hostile ? Comment avez-vous pu le croire ? », dit Guillemin . C’est dans une lettre du 25 mars 1969.

La tension retombe aussi vite qu’elle était montée.
Ils vont se retrouver, en politique, dans une commune détestation de ce qu’est devenu MRP, [Mouvement républicain populaire créé après la Seconde Guerre, clone de ce qui s’est appelé ailleurs Démocratie chrétienne et qui a souvent été au pouvoir entre 45 et 58], dans une admiration pour Mendès-France, pour de Gaulle aussi, en dépit des réticences de Guillemin qui viendront plus tard.

Ils vont se retrouver également sur le jugement sévère qu’ils porteront sur l’évolution de l’Eglise – par exemple la condamnation par Rome des prêtres ouvriers

Où l’on revient aux lettres.

En réponse à une inquiétude de Mauriac, Guillemin répond, toujours en 1969, « rassurez-vous, vos lettres ne sortiront pas de leur cachette ».

Que contiennent ces lettres en plus de ce qui a déjà été dévoilé par Guillemin lui-même ? Des jugements assassins sur certains de leurs amis communs – je pense particulièrement à Pierre-Henri Simon [Pierre-Henri Simon, 1903/1972, condisciple de Guillemin à Ulm, écrivain, chroniqueur littéraire au Monde, académicien]?
C’est possible, mais cela ne me paraît pas pouvoir être plus méchant que ce que Mauriac était capable de dire à haute voix.

Et l’on comprend que la réprobation que Mauriac manifestait à l’égard de l’utilisation par Guillemin de papiers qui auraient dû rester privés (correspondance, carnets, journaux intimes) n’est pas seulement motivée par l’idée que seule compte l’oeuvre publiée ; elle l’est parce qu’il redoute qu’il y ait dans ses lettres des faits qui puissent un jour être portées à la connaissance du public.

En attendant, il nous a fallu donc nous contenter des lettres qui nous sont accessibles. Il me paraît clair qu’elles ne contiennent pas beaucoup plus que ce que Guillemin lui-même a publié.
L’amitié des deux hommes a surmonté tous les obstacles.

Guillemin, dans une attitude très proche de celle de Montaigne, répète à l’envi qu’il aime Mauriac. tel qu’il est, qu’il supporte de lui bien des sévérités (pour ne pas dire des vacheries et des perfidies…) parce que c’est lui … mystère de l’amitié.

Mauriac après une période d’amitié très exaltée adopte une attitude plus réservée ; quand il parle de Guillemin, et cela dans des textes qui sont critiques à son égard, il emploie souvent l’expression « notre ami Guillemin » – ce qui fleure bon sa condescendance car qui englobe ce « notre » ?

Il est clair qu’il n’y a pas dans les lecteurs habituels de Mauriac beaucoup de gens qui connaissent Guillemin ou qui l’apprécient. Mais lorsqu’il s’agit de choses importantes, Mauriac sait trouver les mots qui conviennent à une amitié malgré tout durable.
Je n’en veux pour preuve que cette dédicace de François Mauriac que Henri Guillemin cite dans une de ses chroniques données au journal neuchâtelois l’Express :

« A mon cher Henri Guillemin (…) qui voit en moi non ce que je suis, mais ce que j’aurais dû être, de tout mon cœur reconnaissant. »
Ces mots sont tracés sur l’exemplaire du Cahier noir qu’il lui envoie.

Comment n’y pas voir un écho de cet ange dont il était question dans la première lettre que Mauriac adressait à Guillemin en 1926 ?

Note rédigée par Patrick Rödel.

La Lecture de la lettre – 1921 – tableau de Pablo Picasso – huile sur toile 184 × 105 cm – Collection Musée Picasso.

Légende (cf doc Musée Picasso/Art Gallery) : Deux hommes, plus grands que nature (Picasso et Guillaume Apollinaire), sont assis côte à côte sur une pierre dans un paysage aride et minéral. Leur costume citadin contraste avec le caractère sauvage du décor. La proximité des corps et l’attitude familière du bras de l’un passé sur les épaules de l’autre laissent supposer qu’il existe entre eux une certaine intimité. La présence de la lettre et du livre posé par terre à droite teinte le tableau d’une couleur littéraire. Bien que les visages ne soient pas les leurs, on a voulu voir dans cette œuvre l’évocation de l’amitié entre les deux hommes.

Notes :

Toutes les indications en italique et entre crochets […/…] sont de P. Rödel.

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