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La fiction littéraire, un aspect méconnu de l’oeuvre de Guillemin

Henri Guillemin

On a très longtemps réduit Henri Guillemin aux livres d’histoire littéraire et politique qu’il écrivait. Tous n’étaient pas forcément drôles à lire.
On découvre, grâce au Net
l’extraordinaire conteur qu’il a été – conférencier, d’abord, mais les témoins de ces prestations ont vieilli et commencent d’en perdre le souvenir ; puis historien-vedette à la télévision (suisse romande, belge, canadienne) que redécouvre avec passion toute une nouvelle génération.

Or, cet art de conteur, Guillemin en a fait preuve aussi dans des œuvres d’imagination qui ont longtemps été considérées comme des essais avortés ou des à-côtés de son œuvre.

Essais avortés, les deux romans que Guillemin écrivit dans les années 30 – Les pauvres gens et Contre-jour.
Contrairement à ce que pense Maurice Maringue, je doute beaucoup des justifications apportées par Guillemin lui-même à cet échec.

Ces deux textes ne manquent pas de qualités et les maladresses qu’on y trouve auraient pu facilement être corrigées. Guillemin n’a pas poursuivi dans cette voie, mais il tenait suffisamment à ses tentatives pour les avoir gardées, au lieu qu’il aurait pu s’en débarrasser définitivement.

J’ai montré dans Les petits papiers d’Henri Guillemin (Utovie, 2015) (pour plus d’informations sur le livre de patrick Rödel, cliquez ici), que la vocation première de Guillemin est bien la création littéraire et qu’il y renonce pour des raisons qui sont plus économiques qu’artistiques.

A côté de son œuvre : des textes courts, nouvelles et contes qu’Utovie a la bonne idée de rassembler en un seul volume, avec une préface de Maurice Maringue et une postface de Martine Jacques.

Couverture dela nouvelle édition de Nouvelles et Contes – 86 page – 15 €

 

Une histoire de l’autre monde

Cette nouvelle date de 1932 – Guillemin est en poste à Clermont-Ferrand, il écrit ce texte, pendant les vacances de Noël, à Bordeaux.

Le renoncement à l’écriture romanesque est tout frais. Mais il a toujours le désir d’écrire, ce texte en est la preuve. Il choisit une forme brève qui demande, certes, un moindre investissement de temps mais qui a toute la dignité d’une œuvre littéraire, contrairement à ce que l’on croit trop souvent en France où les nouvelles n’ont pas bonne presse.

Et dans ce genre littéraire, Guillemin montre des qualités réelles – une intrigue maîtrisée, des personnages crédibles et une écriture qui lui est très personnelle.
Pas vraiment une histoire pour des gamins que cette amitié entre Louis, tout juste ado, et Fritz un prisonnier allemand ; le monde des adultes y est présenté de façon très sévère : la mère de Louis ne montre pas beaucoup de tendresse envers son fils ; elle en montre davantage envers le sergent.
Et son père, prisonnier en Allemagne surprend à son retour sa femme avec son amant.

Seul Fritz échappe à cette noirceur. Le dénouement est très inattendu.

 

Reste avec nous

Ce texte date de 1944. C’est une relecture de la Passion et du passage des Evangiles sur les pèlerins d’Emmaüs.

Guillemin y adopte ce style qui deviendra vraiment sa marque – très proche de l’oralité, en tout cas d’une forme mi-enfantine mi- populaire de s’exprimer, avec des élisions, des inversions, des incorrections, mais qui donne à son récit un aspect extrêmement vivant et authentique – ce sera la même utilisation de la langue dans les émissions pour la télévision.

 

« Bien sûr, les trucs utilisés, parce que ce sont aussi des ficelles, peuvent finir par lasser (…) la suppression des négations, l’abondance des on et des ça, les clausules caractéristiques du discours oral, les quoi, les hein. » ( Les petits papiers d’Henri Guillemin, p. 43)

Le narrateur éprouve, ici, le besoin de s’en excuser : « je n’ai rien voulu, en dépit de ma répugnance, changer à son langage très vulgaire, afin de préserver telle quelle l’authenticité de sa déposition. »

Les personnages, Samuel et et Gesmas, sont des zélotes, ces juifs qui luttent contre l’occupant romain – autant dire qu’ils regardent avec méfiance le Nazaréen et son Royaume qui n’est pas de ce monde.

Jusqu’à l’épisode du Temple où Gesmas voyant dans Jésus un vrai révolutionnaire qui s’en prend aux marchands et aux prêtres croit se mettre à sa suite en réglant ses comptes avec un collabo qu’il ne peut pas sentir.
Il est arrêté. Il sera crucifié en même temps que Jésus. Le bon larron, c’est lui.
Et l’histoire se termine à Emmaüs où Samuel assiste, incognito si j’ose dire, à la rencontre entre les pèlerins et celui qu’ils ne reconnaissent pas encore.

Le souper à Emmaüs – vers 1601 – (139 x 195 cm) – tableau de Caravage  – National Gallery – Londres

C’est un très beau texte. Plein d’émotions et de sentiments contradictoires, ceux-là mêmes que Guillemin n’a cessé d’éprouver tout au long de sa vie. Entre une foi qui n’exclut pas les doutes et un engagement auprès de ceux qui luttent contre les injustices.

Je ne suis pas non plus sûr que les destinataires de cette histoire soient seulement des enfants.
Si je peux me permettre une anecdote personnelle : Henri Guillemin m’ avait offert Reste avec nous pour Pâques 1958. J’avais 17 ans.

[NdE : Nous avons parlé de l’adaptation théâtrale de cette nouvelle dans une récente newsletter. Pour la relire, cliquez ici]

 

Rappelle-toi, petit

A été publié l’année suivante, en 1945. Le propos est, ici, politique. Nettement.

Sous la forme du récit que fait un grand-père à son petit-fils des événements qui ont eu lieu dans son village au moment de la Deuxième République et du Coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte. Un village du mâconnais. Le héros est le maire, Goubaud.

Presque toute la population a accueilli avec joie les changements politiques qui ont eu lieu et oppose un refus catégorique au Coup d’Etat.
Goubaud essaie de trouver des alliés dans les villages voisins et prône une résistance armée aux fossoyeurs de la liberté. Mais il est bien isolé et la répression est terrible, et il sera fusillé : « Tout ce qui résiste doit être fusillé, au nom de la société en légitime défense », décrète le ministre de la guerre.

« tu entends, petit ! : ‘au nom de la société en légitime défense’. Ca vaut de ne pas être oublié, cette trouvaille. »

Ses amis résistants sont déportés, le curé qui a voulu prévenir Goubaud de l’arrivée des soldats est démis de ses fonctions.
Mais il y a fête au château.

« Ce n’est pas une histoire pour amuser les petits enfants », avait prévenu le grand-père.

Pierre-Antoine Berryer (1790 – 1868) avocat et homme politique français harangue la foule à la fenêtre de la mairie du 10e arrondissement de Paris pour dénoncer le coup d’État du 2 décembre 1851 – Gravure tirée de l’Histoire populaire contemporaine – 1864 Paris – de Charles Lahure (1809 – 1887) – éditeur, imprimeur fabricant, libraire.

 

Cette nuit-là

C’est visiblement le dernier texte « littéraire » écrit par Guillemin, en 1944.
Il entre dans une catégorie qu’on pourrait appeler, avec précaution, et Dieu sait s’il y en a dans la narration, celle du « merveilleux ».

Le personnage est un affreux, gueule cassée, anarchiste et athée qui vit à l’écart du village. Les villageois – Guillemin en donne une image très négative – l’accusent de tous les maux, ils sont persuadés que c’est un sorcier qui a le mauvais œil.
Deux paysans décident de le passer à tabac pour qu’il quitte le coin ; ils le laissent à moitié mort mais il s’en sort et n’a plus qu’un désir :  se venger de ceux qui l’ont agressé.
Le soir où il va mettre son projet à exécution, il reçoit la visite d’un enfant – et cette visite va le bouleverser au point de le faire renoncer à sa vengeance.
C’était le soir de Noël.

Une cinquième nouvelle

A ces quatre textes, il faut en ajouter un cinquième – et je trouve dommage qu’il n’ait pas été repris par Utovie et qu’il n’y soit pas, du coup, fait référence dans la postface de Martine Jacques – qui a paru dans Carrefour, en juin 1945.

Il s’agit de Le vent de la Pentecôte.
J’ai signalé l’existence de cette nouvelle (Les petits papiers d’Henri Guillemin, p. 161) qui était inconnue.

Il est vrai que Guillemin lui-même n’a pas repris ce texte, n’en a même jamais parlé, je crois. Pour des raisons complexes.
Carrefour, c’est le journal d’Amaury et de Jean Sangnier. Guillemin est furieux qu’on ait transformé son texte, pour des raisons obscures, et surtout la fin même qui, on le sait, est un des points forts des nouvelles ; qu’on l’ait affublé de dessins qui sont, et c’est vrai, il suffit d’aller consulter ce numéro, d’une laideur affligeante.

Echange de lettres sanglantes entre Guillemin et les gens de Carrefour. A la suite de quoi, la rupture est totale. Et sera présentée, par Guillemin, comme le résultat d’options politiques incompatibles.

On comprend mieux que Guillemin n’ait pas souhaité que l’on sache qu’il n’a pas toujours été fâché avec Carrefour.
Sa nouvelle en subit les conséquences – il aurait pu restituer la version première et la faire éditer, comme les autres, en Suisse. C’est d’autant plus étrange que nous savons que Guillemin l’avait montrée à son ambassadeur Hoppenot, lequel l’avait beaucoup appréciée.
Je ne sais pas si le manuscrit de Vent de la Pentecôte a été conservé dans les papiers de Guillemin.

Voilà des raisons pour lire ce recueil.

Martine Jacques dit fort justement que « tous ces textes se présentent enfin comme le lieu de la transmission d’un secret. (…) La Révélation demeure toujours de l’ordre du secret. »

Note rédigée par Patrick Rödel

Le secret – 1939 – tableau de Félix Nussbaum (né en 1904 à Osnabrück – Allemagne – mort en 1944 à Auschwitz-Birkenau) –
huile sur toile (61 x 74,5 cm) – collection privée

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la Commune toujours d’actualité

Hervé Le Corre © Photo Philippe Matsas/Leemage/éditions Payot Rivages

Le dernier livre d’Hervé Le Corre, Dans l’ombre du brasier, vient de sortir aux éditions Rivages et déjà les critiques sont unanimes pour en saluer la réussite.

Le Corre nous donne une évocation de ce que fut la Semaine sanglante, cet épisode de la Commune sur lequel on passe généralement bien vite et que de nombreuses légendes continuent d’obscurcir comme celle des « pétroleuses » censées avoir mis le feu à Paris alors que la plupart des incendies qui ont ravagé la capitale furent causés par les bombardements des Versaillais. Episode jamais assumé – que l’on songe au nombre d’artères, dans nos villes, la Semaine sanglante est le crime fondateur de la Troisième République.
Les exécutions sommaires sont difficiles à chiffrer, on s’accorde sur une fourchette entre 20.000 et 30.000 hommes, femmes et enfants – sans compter les procès qui ont suivi, les condamnations à la peine capitale, au bagne, à la prison.

Tel est le contexte choisi par Le Corre pour ce livre qui se situe dans la lignée de L’homme aux lèvres de saphir (éd.Rivages) ; il y racontait, durant le siège de Paris, les sinistres exploits d’un tueur en série, Pujols, qui mettait son point d’honneur à exécuter les fantasmes d’un certain Maldoror. Le trait d’union entre les deux livres est le personnage de Pujols, qui n’a pas baissé sa cadence et sème ses victimes qui passeraient inaperçues dans ce Paris où les morts sont légion.

L’intrigue policière est simple : des jeunes femmes disparaissent et tombent sous la coupe d’un photographe porno-pervers et de Pujols, aidé de Clovis qui est conducteur de fiacre. Parmi elles, Caroline à la recherche de laquelle Nicolas, son fiancé, garde national, et Antoine chargé par la Commune des affaires de police vont se lancer. Les obstacles, on l’imagine aisément, sont nombreux.

Aux éditions Rivages – janvier 2019 – 491 pages – 22,50€

Mais cette intrigue n’est qu’un prétexte. Ce qui intéresse Le Corre, au premier chef, c’est de nous immerger dans ce petit peuple parisien qui combat avec l’énergie du désespoir contre les lignards, contre la désorganisation militaire des Gardes nationaux et contre ses propres peurs.

Ce que les Prussiens de Bismarck n’avaient pas osé faire, Thiers et les Jules l’accomplissent : le bombardement de Paris, le pilonnage sans trêve contre les fortifications d’abord, contre les barricades ensuite jusqu’au nettoyage par le fer et le feu de cette racaille qui a osé faire trembler l’ordre bourgeois.
La peinture que Le Corre fait de ces combats de la dernière chance, des immeubles en feu, éventrés, décapités, de l’inégalité tragique entre les armes des uns et des autres est hallucinante – on ressent, physiquement, l’impact des balles, les blessures, les jambes arrachées, les crânes écrasés, la chaleur, la soif, les odeurs de sueur, d’excréments et de gangrène.

L’ultra- réalisme des descriptions de Le Corre a une valeur poétique et politique tout à la fois. Il n’est jamais trop tard pour rappeler ce que les Versaillais de tout crin et de toute époque sont capables de faire pour maintenir leur ordre.

Comme toujours dans les hurlements des combats s’ouvrent des moments de paix et de bonheur. Car il faisait beau en ce printemps 71, le parfum des lilas pouvait éclipser celui de la poudre ; la Seine était belle et il y avait des cieux qui auraient pu faire croire à des lendemains radieux.
Entre deux assauts, on entend des rires et de la musique et des enfants jouent.

Et puis l’amour, et puis l’amitié comme ce qui vient prolonger et justifier la douleur des rêves brisés. L’amour de Nicolas et de Caroline, celui d’Antoine pour sa femme et ses enfants. L’amitié entre Nicolas, le Rouge et Adrien – la mort d’Adrien est une des pages les plus émouvantes du livre.

Et ces amours, ces amitiés ont une dimension réellement lustrale : c’est le cas pour Clovis, le complice de Pujols, dont la transformation est radicale, de l’être presque animal qu’il était à l’homme de nouveau debout et sensible ; mais aussi pour d’autres personnages également : couverts de boue, de sang, de plâtras, de sueur, ils ont un besoin presque compulsif de se laver.

23 mai 1871, Paris incendié – gravure photographiée et retouchée par Christophe Emile Haering dit Numa fils (1833-1890) 
© Saint-Denis, musée d’art et d’histoire – Cliché I. Andréani 

Paris brûle. Les espoirs qui ont fait se lever des milliers d’hommes et de femmes pour bâtir une société plus juste, qui leur ont fait accepter de mourir pour cette cause qui les dépassait ont-ils été à jamais réduits en cendres ? Attendent-ils qu’un nouveau vent de liberté viennent les rallumer ?
Le livre de Le Corre aide à se poser ces questions. Même s’il est difficile de plaquer sur l’actualité des événements du passé.

On sait que ce qui a fait défaut aux Communards c’est une compétence militaire qui aurait permis de résister aux assauts des Versaillais, on sait aussi qu’une certaine naïveté les a arrêtés devant la Banque de France et qu’ils ont perdu du temps à des palabres infinies alors que la fin était proche.

On n’aperçoit guère les responsables de la Commune. Une ou deux silhouettes, celle de Varlin, celle de Vallès, d’Elizabeth Dmitrief, celle du général Dombrowski. Mais les autres ?
« On parle à l’Hôtel de Ville, on bavarde sur les barricades, on tergiverse sur les renforts à envoyer contre Versailles, et pendant ce temps-là Monsieur Thiers prépare l’assaut général. »

Il reste ce petit peuple, ceux du moins parmi lui que structure une conscience politique plus lucide ; parce que Le Corre n’idéalise pas « le peuple », il en sait les lâchetés, les découragements, les revirements, les abandons. Les contradictions n’épargnent pas « le peuple ».

Roman noir ? Certains le diront et qu’il y a des lois du genre. Je m’en moque personnellement. De la littérature, oui, de la belle littérature. L’écriture de Le Corre est superbe, à la fois dans la description de ce Paris dont il semble avoir parcouru toutes les rues, toutes les ruelles, dont il voit chaque maison, chaque carrefour ; et dans le lyrisme de certaines pages – un lyrisme plus contenu que dans l’Homme aux lèvres de saphir – qu’ illumine l’espérance des héros au plus noir de leur nuit.

Le Corre a lu beaucoup d’ouvrages sur la Commune, et, bien sûr, ceux d’Henri Guillemin : mais cette recherche de documentation historique et cette réflexion politique le nourrissent sans que pour autant elles viennent jamais encombrer son propos ; elles donnent chair à ces vaincus de l’histoire auxquels les historiens donnent rarement la parole et qui incarnent encore quelque chose de nos espérances.

 

Coffret DVD Guillemin et la Commune

 

Coffret de trois DVD remasterisés qui reprennent les 13 émissions sur la Commune que Guillemin a enregistrées, en 1971, à la Radio Télévision Suisse (RTS), accompagnés de Réflexions sur la Commune d’Henri Guillemin (reprise de l’édition chez Utovie en 2001 – livret de 240 pages – illustrations de Tardi (tirées de Le cri du peuple, Tardi et Vautrin), et de deux bonus : interview de Patrick Berthier, Henri Guillemin (17′) et court-métrage d’animation de Stanislas Choko Si on avait su (13′)

 

Nous devons aux Mutins de Pangée (Coopérative audiovisuelle et cinématographique de production, d’édition et de distribution) et aux éditions Utovie la réalisation de ce remarquable coffret qui met à notre disposition les enregistrements restaurés des émissions que Guillemin avait données sur l’histoire de la Commune.

Je ne reviendrai pas sur le travail que cela a représenté. Ces émissions avaient beaucoup souffert du temps qui passe – presque un demi siècle ! ; les voilà dans toute leur fraîcheur retrouvée. 13 émissions d’une demi heure chacune.
Les habitués de Youtube savent le pouvoir quasi hypnotique que Henri Guillemin produit sur ceux qui l’écoutent et le regardent – c’est à chacun qu’il s’adresse, sur un ton familier très éloigné du compassé universitaire, en le regardant droit dans les yeux pour qu’il ne lui échappe pas et soit convaincu que les légendes et les mythes de l’histoire officielle vont être détruits dans les minutes qui suivent.
Et le fait est qu’ils le sont.

Patrick Berthier a raison de rappeler, dans la préface qu’il donne aux Réflexions sur la Commune, que Guillemin, s’il rend la parole à ces communards que l’histoire officielle de la troisième République tend à enterrer le plus profondément possible, ne cache pas non plus ce que furent les torts et les naïvetés des Communards que la gauche marxiste et socialiste se refusent à reconnaître. (Cf sur ce point le livre passionnant d’Eric Fournier, La Commune n’est pas morte, les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Libertalia éd. 2013 – 187 pages – 13 €)

Guillemin que l’on a si souvent traité de partisan, se montre ici fort lucide – les crimes des uns n’exonèrent pas les erreurs stratégiques des autres. Et il n’a cessé d’en faire la remarque, jusque dans les derniers articles qu’il consacra à Vallès et malgré toute la sympathie qu’il éprouvait pour lui.

Remarque attristée, on le voit bien, devant cette révérence en face de l’argent qui empêche les Communards de s’attaquer à la Banque de France – mais Guillemin sait combien l’éducation reçue a profondément inscrit au cœur des plus démunis un respect absolu de la propriété d’autrui.

Guillemin est également sévère pour le verbalisme stérile des responsables de la Commune, même si l’on ne peut sous-estimer ce que leur projet politique avait d’avant-gardiste. Car ils avaient un projet politique – ce que d’autres n’ont pas – et ils avaient commencé à le mettre en place.
Chez Guillemin comme chez Le Corre, le projecteur est mis sur les oubliés de l’histoire.

Patrick Berthier rappelle ce que Guillemin disait dans un article d’Europe de 1970 : « La vérité qu’il faut dire et qu’il serait coupable de dissimuler, la tragique vérité est que tout se déroula dans une anarchie sans nom. »
Mais, écrit Berthier, « cela ne l’empêche pas d’admirer tels communards de haute vertu et de se souvenir avec intensité des ‘milliers d’inconnus et d’assassinés’ de la Semaine sanglante : ceux-là ne doivent pas, ne doivent à aucun prix être oubliés. » (Préface à Réflexions sur la Commune, p.29)

Le coffret édité par les Mutins de Pangée s’enrichit des dessins de Tardi, d’une introduction Henri Guillemin due à Patrick Berthier et d’un court métrage d’animation de Stanislas Choko, Si on avait su ; et de toutes les annexes biographiques et bibliographiques utiles pour mieux s’y retrouver dans la vie et le travail de Guillemin.

LAHG ne peut que se réjouir d’une telle réussite et souhaiter à cette réalisation tout le succès qu’elle mérite.

Il faut enfin savoir sur ce sujet que, pour la première fois, Patrick Berthier fut interviewé en direct et en duplex de Nantes par la RTS. Une émission radio de près de trois quarts d’heure. On remarquera que ce sont nos amis suisses qui ont réagi les premiers et on espère que France Inter, ou France Culture fasse la même chose dans les temps prochains.

Pour écouter l’émission de la RTS, cliquez ici

Note rédigée par Patrick Rödel

 

Les « 72 Immortelles » de Jean Chérasse

Le coeur de la Commune bat toujours. Nous sentons bien que l’expérience, même embryonnaire, d’une autre façon politique de vivre ensemble, qu’elle représenta pendant presque trois mois (exactement 72 jours), demeure toujours une référence et un objectif partagé.

C’est sous cet angle que Jean Chérasse a publié en 2018/2019 un diptyque de près de 900 pages au beau titre générique  Les 72 Immortelles, en deux tomes :  La fraternité sans rivages – un éphéméride du grand rêve fracassé des communeux et L’ébauche d’un ordre libertaire – un regard neuf et affectueux  pour la juste mémoire de la Commune de Paris 1871. (éditions du Croquant)

Un ouvrage dont nous avons parlé à plusieurs reprises ici-même au moment du colloque « Henri Guillemin et la Commune » dans lequel Jean Chérasse intervint (pour réécouter son intervention, cliquez ici).

Un colossal travail réalisé à partir d’archives, dont un bon nombre personnelles et familiales répondant à plusieurs objectifs à la fois :
dérouler la véritable histoire de la Commune, débarassée des nuages de la propagande officielle (dans le droit fil d’Henri Guillemin) toujours active aujourd’hui (ainsi, comme le souligne Patrick Rödel dans sa recension, la légende des fameuses pétroleuses) ;
dresser le contexte de l’événement par une mise en perspective politique et historique sur la longue durée ;
saisir et faire comprendre la densité, la portée et l’incroyable innovation, en tous domaines, de cette expérience politique ;
en extraire ainsi les raisons qui font que la Commune est toujours vivante et fait peur aux dominants au point d’en faire un sujet tabou, plus du tout enseigné ;
et enfin, faire vivre, faire ressentir, faire vibrer, ce que fut, au jour le jour, la vie de cette fulgurance politique hors norme, au plus près des gens, des gens du peuple.

Le premier tome est l’éphéméride de ces 72 journées. Dans le même sillon que le livre d’Hervé Le Corre, noté par Patrick Rödel, nous sommes ici au plus prés du peuple, avec lui.
A la différence qu’il s’agit d’un récit historique basé sur des archives, ce qui montre bien que la (bonne) littérature est cousine de l’Histoire.

Sur cette notion du concret des choses – le peuple, non pas comme un concept abstrait, mais fait de pâte humaine avec toutes ses contradictions – , on peut également citer une autre référence : celle du magistral film de Peter Watkins La Commune (375 mn – env 6h), où, aux côtés des Communeux, on assiste à l’émergence des idées politiques, au jour le jour.

Le second tome présente l’analyse politique de Jean Chérasse qui s’inscrit dans la recherche d’un communalisme libertaire et fraternel – on pourrait ajouter écologique – socle d’un future organisation sociopolitique, seule capable de rassembler le monde pour remplacer l’actuel mode de production capitaliste version néolibérale et mortifère.

Après un important rappel historique qu’il fait remonter à la Révolution française, il prend le personnage emblématique de Sieyès pour expliquer que dans le Tiers-Etat bourgeois, il y avait, caché, un Quart-Etat populaire, celui-là qui fut rudement exploité au long du XIXe pendant l’essor du capitalisme industriel ; l’origine des futurs Communeux. 

L’importante troisième partie, intitulée de façon guilleminienne « Décodage, désenfumage et analyse » commence ainsi : « Près de cent-cinquante ans se seront bientôt écoulés depuis ces événements. Des centaines de milliers de mots ont été prononcés ou écrits à  son sujet, mais la Commune de Paris de 1871 reste néanmoins calomniée ou récupérée. En tous cas, c’est un objet historique mal perçu sinon mal identifié. »
Certes. Mais nous pouvons nous permettre d’aller plus loin et ajouter « totalement oublié, passé sous silence, rayé de la carte… »

En effet, nous avons appris que, malgré les actions de communication engagées sans relâche par le service de presse de l’éditeur en direction des médias en général et de la presse écrite en particulier, aucun article, aucune simple mention informant de l’existence de ces deux ouvrages, n’ont encore été publiés dans les organes de la presse généraliste ; ni les quotidiens, ni les magazines.

Quand on sait que toute cette presse est possédée par neuf milliardaires, il est facile de les réunir dans le café du coin pour leur donner la ligne à suivre : on ne parle pas des Gilets jaunes sauf pour les discréditer. Et tout ce qui pourrait nourrir une alternative à l’ordre actuel est mal venu. La guerre a lieu aussi dans le monde des idées.

Toute la presse ? Non car Médiapart a publié un bel article signé Antoine Perraud, autour des 72 Immortelles, intitulé  justement : De la Commune aux Gilets jaunes et vice versa. (Pour rappel, Antoine Perraud fut l’un des intervenants à notre colloque Henri Guillemin sur Pétain et la débâcle de 1940).

Pour lire l’article d’Antoine Perraud, cliquez ici

 

Dessin de Tardi pour la couverture du tome 4 du « Cri du peuple », tétralogie sur la Commune. Tome 4 :  « Le testament des ruines »