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Témoignage d’Henri Guillemin sur François Mauriac au début de la guerre

François Mauriac à Malagar

On sait la passion de Guillemin pour Choses vues, ce recueil de notes, fragments de journaux, écrits en marge de son œuvre par Victor Hugo et qui couvre tout son siècle. Guillemin en publia de nombreux fragments inédits et Hubert Juin lui rend hommage dans l’édition en 4 tomes qu’il fit paraître dans la collection Folio. « L’initiateur de cette entreprise, et sans lequel une édition comme celle-ci n’aurait pas vu le jour, est Henri Guillemin. »
Sans vouloir imiter Hugo, Guillemin a aimé, lui aussi, garder des traces des événements auxquels il avait été mêlé. Nous avons vu ce recours au témoignage direct dans les pages de Nationalistes et Nationaux où il évoque l’arrivée de Pétain à Bordeaux.

En voici un nouvel exemple, dans Les passions de Henri Guillemin, recueil des chroniques que Guillemin a très régulièrement données à l’Express, journal neuchâtelois, dans les dernières années de sa vie ; ce recueil contient des pépites qui n’ont pas toujours été exploitées. En particulier, ces pages dans lesquelles Guillemin évoque les réactions de François Mauriac, au cours des premiers mois de la Guerre de 40.

Guillemin commence par donner quelques explications à ses lecteurs suisses sur les relations qu’il entretenait avec Mauriac, « une profonde amitié nous liait depuis septembre 1925 », date à laquelle le jeune Guillemin fait la connaissance, aux décades de Pontigny, de François Mauriac, son aîné de 18 ans.
Et sur les circonstances qui lui permettent d’apporter un témoignage inédit sur le grand écrivain («authenticité rigoureuse – telle quelle ; pas la moindre retouche de style – de notes prises par moi-même dans les pires heures de l’été 1940») : Mauriac est à Malagar [propriété située dans la commune de Saint-Maixant, à 50 km au sud de Bordeaux] et Guillemin à Latresne [périphérie sud de Bordeaux], chez son beau-père, à quelques kilomètres de là.

Guillemin : «Dans la petite pièce en contrebas – on descend deux marches – dont Mauriac fait son repaire, je le vois tapi, blotti, resserré sur lui-même comme un oiseau qui aurait froid. Et il fait tellement beau, cependant ! Par la fenêtre ouverte, je vois, au bout du pré, cette ligne de peupliers déjà grands qu’il a fait planter en 1927. Incapable d’échapper à la hantise du cauchemar national, il s’acharne à retrouver de l’espoir. Il me dit, plusieurs fois, d’une pauvre voix dont l’accent, forcé, fait mal : «J’ai confiance. J’ai repris confiance. » Pour se réconforter, il évoque son « journal de guerre », de 1914-1918, qu’il est bien résolu à garder secret. »

Il faudra attendre 1948 pour que Mauriac publie des extraits de ce journal sous le titre de Journal d’un homme de trente ans. Il est vrai qu’il y fait preuve d’une lucidité que bien peu, à cette époque, avaient eue. Il n’a pas été, pour des raisons de santé, mobilisé ; mais il a voulu faire partie d’une unité ambulancière, d’abord en France, puis au Proche Orient – ce qui est une belle preuve de courage de la part du vrai pacifiste qu’il devient (1915/16).

« Je n’ai pas cessé de m’attendre au pire, reprend Mauriac. Et vous avez vu cette conclusion ? Une énorme image d’Epinal ! La réalisation littérale de l’invraisemblable bourrage de crâne que nous avons subi. » Voilà pour la lucidité.
Et voilà pour l’espoir : « Alors pourquoi pas, aujourd’hui, un retournement, tout à coup, triomphal ? Nous avons Pétain au gouvernement. Pétain, tout de même ; vous vous rendez compte ! Cet octogénaire miraculeux, toujours égal à lui-même. Et il est là. Son seul nom, quelle charge de souvenirs et de promesses ! Non, non, tout n’est pas perdu, vous verrez ! »

Mauriac lit à Guillemin la dernière lettre qu’il a reçue de son fils aîné Claude «et, – dit Guillemin, – il n’a pas tenu le coup. Il a d’abord avalé sa salive et a commencé la lecture d’une voix faible et sourde (…) Puis Mauriac s’est interrompu. Portant la main à son cou, il enlève ses lunettes, pose la lettre sur ses genoux, et me regarde sans plus articuler rien. »
(…) Comme j’allais partir, il revient sur les opérations militaires : « Nos généraux, quels ânes ! Vous les avez entendus, le 10 mai, quand Hitler s’est lancé ; leurs cris de joie ! Ça y est! Ce que nous attendions ! Tête baissée dans le piège . Le piège ? C’est sur nous qu’il s’est refermé. »

Un mois plus tard, en arrivant à Malagar, le spectacle qui attend Guillemin est l’illustration de l’accélération des événements depuis la prise de pouvoir de Pétain.
« Des soldats allemands sont couchés sur les pelouses. Ils ont dressé une tente au milieu de la prairie. Deux camions -radio sont là. Donc une équipe de transmission. L’officier responsable a dû – billet de réquisition – être logé dans la maison. Il s’efforce d’être discret… Mauriac est « écoeuré » par la tranquille indifférence des gens, à Langon.
« Je ne croyais pas la France aussi pourrie. La défaite militaire, l’imbécillité des généraux, c’est dans l’ordre. Mais la débandade ! Mais ces officiers qui foutaient le camp par centaines ! A Langon, un Bal international a eu lieu sur la place ; c’est-à-dire avec les soldats allemands ; la plus franche cordialité, paraît-il. Dignité ? Un mot de l’autre monde… »

On peut penser que la confiance que Mauriac faisait à Pétain s’est rapidement dissipée. Mais : « Je m’étonne – dit Guillemin – de l’entendre dire : « Quand l’Angleterre sera à genoux, ce qui ne saurait tarder. » Mauriac jusqu’à présent n’avait pas versé dans l’anglophobie régnante ».
Et Guillemin ne le suit pas, semble-t-il, dans cette voie. « Mais le coup de Mers-el-Khébir l’a horrifié, révolté. »

Troisième rencontre, le 25 août. Mauriac lit les soixante-dix premières pages du roman auquel il travaille et qui est La Pharisienne – preuve que l’accablement des premiers jours qui l’empêchait d’écrire a disparu.
Il dit « que l’antisémitisme est à la mode, et que le patronat, bien entendu, conserve tous ses privilèges – remarque d’une vraie lucidité, les affaires continuent ! – et largue ses juifs pour s’arranger encore mieux avec l’occupant ».

Sur ce point, la mémoire de Guillemin me paraît vacillante : le décret sur les Juifs date du 3 octobre – et j’ai de la peine à penser que Mauriac ait eu l’intuition que les premières décisions prises par le gouvernement, qui reviennent sur les naturalisations que l’extrême-droite reprochait à la gauche d’avoir multipliées, allaient déboucher sur les mesures que nous connaissons. Mais, bon. Guillemin ne donne pas plus de précisions sur ce point. En revanche, il tient à noter que Mauriac n’est guère prolixe sur de Gaulle.
« Un mot à peine sur de Gaulle, qu’il ne prend pas au sérieux. « Purement symbolique, son refus. Très beau, mais inopérant. »

Ces quelques lignes qui retranscrivent les propos de Mauriac, sont révélatrices de l’état d’esprit qui était, en ces mois-là, très majoritaire. Pas de quoi être très fier. On aurait cependant aimé que Guillemin, pour ses lecteurs suisses, sans doute pas très au fait de l’histoire de la résistance, mentionne que François Mauriac, après ces quelques mois de trouble et d’hésitation, a pris fort courageusement sa part dans la Résistance, au sein du Comité national des Ecrivains.

Note rédigée par Patrick Rödel

Pour aller plus loin

Nombreux sont les ouvrages se rapportant à cette période ou à Mauriac. Il n’est donc pas question ici de les présenter, ce qui serait très difficile et finalement assez hors sujet. Cependant, trois livres s’imposent naturellement, choix bien sûr tout à fait subjectif…quoique.

Si l’on souhaite mieux connaître l’univers mauriacien, le dernier ouvrage de Patrick Rödel est tout indiqué. Avec « Raymond, frère de l’autre », nous plongeons au coeur de la famille Mauriac et découvrons qui était ce Raymond, l’aîné de la fratrie, personnage totalement inconnu, ignoré du monde des Lettres et tombé dans l’oubli. Patrick Rödel nous fait vivre la douleur de celui qui aurait voulu être passionnément écrivain mais qui dut se sacrifier pour reprendre la gestion des affaires familiales. C’est une création artistique et aussi historique puisque c’est le seul livre existant sur cet homme à la trajectoire singulière.

 

 

Ed. Le Festin – 208 pages – 19,50 €

 

33 jours de Léon Werth

Léon Werth et sa femme quittent Paris le 11 juin 1940 pour se rendre dans le Jura. Ce voyage, au lieu d’une dizaine d’heures habituellement, durera 33 jours. Il s’agit du récit de l’exode qui va mettre des millions de français sur les routes, fuyant l’arrivée des troupes allemandes.

Dans un style très précis, Werth, ancien combattant de 14-18, malgré les circonstances, livre le témoignage d’un humaniste, s’élevant contre la haine, mais sans tomber dans un angélisme béat, gardant ses distances avec l’ennemi. On en apprend pas mal sur le comportement des hommes pris dans la roue de l’Histoire : les Français et aussi les Allemands.

 

Ed. Viviane Hamy – 166 pages – 15 €

 

La marche au canon de Jean Meckert

A l’opposé, Meckert est un désabusé, tendance anarchiste, avec une légère touche de misanthropie.
Dans un style nerveux, voire âpre, une belle langue populaire (Meckert, sous différents pseudonymes, se fera connaître à travers ses polars dans la « Noire » de Gallimard) , il s’agit d’un 
remarquable récit de la débâcle de 40 vécue par un soldat du bas de l’échelle, sorte d’antihéros qui va progressivement, mais finalement très vite, se rendre compte que tous les non-gradés comme lui, ne sont bons qu’à faire de la chair à canon au service de ceux qui gouvernent, les patrons, les nantis, les dominants.  

 

Ed. Joëlle Losfeld 112 pages – 9 €

Bonne lecture – E. Mangin

 

Colloque Henri Guillemin

Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration.

Paris – 17 novembre 2018
Ecole Normale supérieure (ENS) salle Dussane – 45, rue d’Ulm 75005 Paris

Les inscriptions sont ouvertes. (Inscriptions par internet : 13 € –

inscriptions sur place le jour du colloque : 25 €)

Pour lire le programme définitif et vous inscrire, cliquez ici

17 juin 1940 : Pétain demande l’armistice
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Colloque Henri Guillemin dernières nouvelles

Affiche de propagande se passant de tout commentaire

Colloque Henri Guillemin : 

Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration.

 

David Gallo remplace donc Johann Chapoutot.


Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure (Lyon), Agrégé et docteur en histoire, David Gallo est actuellement chercheur post-doctorant rattaché à l’Equipe Histoire et historiographie de la Shoah (CRH/EHESS).

Ce remplacement, non pas de dernière minute, mais tout de même assez tardif pour ce type d’événement, a été rendu possible grâce au fait que David Gallo connaît bien Johann Chapoutot.

En effet, comme spécialiste de la SS et de l’idéologie nazie, il travaille sur le même domaine de recherche, en relation étroite avec deux autres historiens : Nicolas Patin et Christian Ingrao (contactés mais non disponibles).

Pour autant, face aux enjeux du colloque, je le remercie chaleureusement pour sa promptitude à nous rejoindre. 

Par ailleurs, il convient de noter que David Gallo fait partie de l’équipe de chercheurs qui est actuellement en train d’élaborer la prochaine publication scientifique et raisonnée de « Mein Kampf », prévue au cours de l’année 2019, [sujet qui n’échappera pas à polémiques-[Ndl’E]

David Gallo interviendra sur le thème qu’aurait présenté J. Chapoutot.
A la différence près, suite aux échanges que j’ai eus avec lui, qu’il mettra davantage l’accent sur le plan économique de la collaboration avec l’oligarchie française (les « élites » aux manettes industriello-financières), vue du côté du Reich dans la perspective de sa victoire ; et moins sur le plan de l’idéologie nazie concernant la mystique idéologique et civilisationnelle en cas de victoire sur l’arc occidental.

On nous écrit

Le thème de notre colloque ne peut laisser indifférent. Nous recevons régulièrement des messages, des demandes de précisions sur les travaux d’Henri Guillemin ayant trait ou pas à cette période historique, et des propositions de diffusion d’informations, directement liées au thème du colloque.

Ainsi, deux sujets récents.

En premier : 

Procès du Maréchal Pétain
Compte-rendu in extenso des audiences transmises
p
ar le secrétaire général de la Haute Cour de justice / République française,
Haute Cour de justice
Postface et mise en perspective de Annie LACROIX-RIZ
 Ed. Les Balustres, Musée de la Résistance Nationale, 2015 – 427 pages – 35 €

 

L’association « Les Balustres » nous signale leur édition de l’intégrale du Procès Pétain.

Cet ouvrage est couronné par une postface inédite de l’historienne et spécialiste de cette période, Annie Lacroix-Riz qui remet dans une perspective historique et objective, ce chapitre très particulier de l’après guerre. (pour rappel, Annie Lacroix-Riz intervient à notre colloque du 17/11/18).

Dans un sillon que l’on pourrait qualifier de Guilleminien, l’association Les Balustres se fixe pour objet de développer, par tous les moyens dont elle sera en mesure de disposer, la réflexion, l’interrogation, le doute, sur tout ce qui de près ou de loin s’apparente à la pensée unique.

Pour ses fondateurs et adhérents, le principal support à la réflexion critique réside dans la lecture d’ouvrages. Le livre est donc pour eux l’outil privilégié autour duquel ils organisent, dans des formes diverses, rencontres et débats.

Pour en savoir plus sur l’association, cliquez ici

En second : 

Il s’agit d’un site internet qui présente l’éphéméride des 1502 jours du Chef de l’État français (Philippe Pétain), du 10 juillet 1940 au 20 août 1944. Un indéniable labeur.

Le site, pour parfaire, s’agrémente d’une lettre enthousiaste de Alain Decaux (que l’on trouvera sur le site en question).

Après lectures fouillées du site et sans réponses à mes demandes de précisions, il s’avère que ce travail ressortit davantage au domaine de la création littéraire que de la recherche historique scientifique, même s’il se base sur des faits historiques incontestables.

A l’opposé de nos analyses guilleminiennes de l’Histoire, cette éphéméride dessine une bien curieuse bienveillance à l’égard de l’autocrate Pétain, curieusement (romantiquement ?) présenté comme innocent des événements majeurs qui conduisirent à la collaboration avec le Reich.

A la fois en rapport avec notre propos et comme création artistique, je le situe. Chacun appréciera.

Si vous souhaitez en savoir plus, cliquez ici

Lettre d’information rédigée par Edouard Mangin

Affiche de propagande du régime de Vichy

Colloque Henri Guillemin

Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration.

Paris – 17 novembre 2018
Ecole Normale supérieure (ENS) salle Dussane – 45, rue d’Ulm 75005 Paris

Les inscriptions sont ouvertes. (Inscriptions par internet : 13 € –

inscriptions sur place le jour du colloque : 25 €)

Pour lire le programme définitif et vous inscrire, cliquez ici

 

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Nationalistes et Nationaux – la droite française de 1870 à 1940

 

C’est dans ce livre que Guillemin aborde pour la première fois l’histoire politique française au XXème siècle qu’il mène jusqu’à la Guerre de 40. Il voit dans ce dernier et tragique épisode l’aboutissement de cette position constante de la droite française qui, pour la défense de ses intérêts économiques, passe du pacifisme(en 1870) au chauvinisme (de 1914 à 1936) puis revient à la défense de la paix à tout prix (de 1936 à 1940).

Les deux derniers chapitres sont respectivement consacrés à « Pétain » (ch XII) et (ch XIII) au « Désastre national et au triomphe des ‘nationaux’ ». Pas tendres, ces chapitres, qui mêlent les témoignages des différents acteurs (connus ou moins connus), les fragments d’articles aux souvenirs de Guillemin lui-même, présent à Bordeaux en ces journées cruciales où se prépare le meurtre de la République.

La thèse de Guillemin est simple : les tenants de la droite, ceux qui tiennent l’industrie et la banque, l’Armée dans sa grande majorité, l’ensemble soudé des « honnêtes gens » n’a qu’une peur : que l’on assiste à une répétition de la Commune et qu’à l’annonce de la défaite et de l’armistice le peuple se soulève.
D’où l’idée d’avoir recours au héros de Verdun pour faire passer la pilule – et ça tombe bien puisque qu’il ne pense qu’à ça et depuis longtemps, le Maréchal, s’emparer du pouvoir et effacer cette horrible République, gangrenée par les Juifs et les Francs -Maçons, qui a fait tant de mal à la France.

Nul n’a mieux que François Mitterrand souligné l’importance de ce livre. Et cela à deux reprises.

D’abord dans La paille et le grain, recueil de chroniques données à « l’Unité », hebdomadaire du PS, de 1971 à fin 1974, publié chez Flammarion en 1975.

Extraits

« Henri Guillemin, que tiennent en lisière les Académies, qu’ignorent les ondes officielles parce qu’il écrit avec l’encre de la passion, aime confondre les idées reçues et redresser les torts de l ‘Histoire, nous donne un livre qui nous manquait. Je veux parler de Nationalistes et « nationaux » (1870-1940) paru chez Gallimard. L’envie me démangeait depuis longtemps de fouailler l’imposture de cette droite qui  ose se prétendre « nationale » (…) Ah ! Ces fières lombaires du nationalisme intégral, ce regard bleu horizon (…) Pour avoir vu quelques tristes valets du temps de l’occupation allemande redresser l’échine dans la foulée gaulliste de 1958, recommencer à boire, manger, coucher, uriner tricolore et tancer la gauche au nom d’intérêts nationaux dont on eût cru qu’ils possédaient, et eux seuls, le secret, je pensais bien que ce phénomène allait plus loin que le cynisme de médiocres opportunistes, qu’il répondait à une loi de notre vie publique. Mais ce que je ne faisais que pressentir, Henri Guillemin l’établit avec une telle évidence qu’il donne sur ce sujet le livre indispensable à partir duquel il nous reste à rire pour épargner notre colère (…).
Pour rester dans les limites de cette chronique, j’en choisirai un [parmi les dix récits qui composent ce livre – NDR] dont la signification vaut pour tous : celui qui nous conte les avatars de l’impôt sur le revenu. Et l’on s’émerveillera de l’à-propos avec lequel surgissent coup d’Etat, répression policière, crise ministérielle et même guerre étrangère, chaque fois que les nantis tremblent pour le système fiscal qui garantit leurs privilèges.
C’est un plaisir que de regarder Guillemin arracher le masque de cette bourgeoisie qui n’a de politique – y compris la politique extérieure dont dépend la sécurité du pays – que celle de ses intérêts de classe. »

L’autre est dans une série d’entretiens avec Marguerite Duras, Le bureau de poste de la rue Dupin, et autres entretiens. (Folio, 2012)

F.M. – Est-ce que vous avez lu livre de Guillemin, Nationalistes et nationaux ?

M.D. – Non.

F.M. – Je vous le recommande. Il vous passionnera. Ce n’est pas une  étude d’un expert financier, mais avec quel talent démonstratif est racontée l’histoire de l’impôt sur le revenu. Quel rapport, direz-vous, avec ce dont nous parlons. Eh bien, précisément, l’histoire de l’impôt c’est une façon très éclairante de montrer la lutte organisée de la classe dirigeante contre la justice sociale.

M.D. – L’histoire de la suppression de l’impôt sur les grosses fortunes, c’est ans tous les journaux, les gens savent…

F.M. – Quand j’ai vu tout ce qui risquait d’être enlevé aux gens modestes pour être donné aux grandes fortunes, cela m’a révolté. Et j’ai dit : attention, n’allez pas faire un programme des riches contre les pauvres. » (p. 66) (1)

De gauche à droite, Maxime Weygand, Paul Reynaud et Pétain en mai 1940

Voilà qui doit donner envie de lire ce livre de Guillemin, n’est-ce pas ?, dont il sera évidemment largement question au cours du colloque du 17 novembre 2018. Et l’on pourrait difficilement souhaiter préfacier plus élogieux ! Même si Mitterrand reproche, à juste titre, à Guillemin d’avoir trop délaissé le contexte économique des événements qu’il relate. 

Cette préface n’a pas existé ;  en revanche, voici la postface, pleine d’enseignements, que Guillemin écrit après avoir laissé son texte reposer pendant quelques mois.

« Après avoir achevé ce manuscrit, je n’y ai plus songé pendant trois mois, m’attachant à des travaux d’un autre ordre. Je voulais voir l’effet qu’il me ferait en le relisant, ensuite, d’une traite avant de l’envoyer à l’éditeur. Je viens de le relire et je m’attends à des sourires apitoyés ; des sourires instruits : un essai simpliste et grossier ; pour tout dire, caricatural ; et tellement « tendancieux » (« tendancieux » est le terme usuel pour désigner la tendance qui n’est pas la bonne) ; comme d’habitude avec H.G., le plus sommaire des manichéismes. Viendra, au surplus, la découverte, fatale, d’erreurs de détail que j’aurai commises ; on en commet toujours ; mais quelle aubaine pour ceux qui sauront en tirer parti, et gloire : jugez du sérieux de cet « historien »-là ! 

Simplisme ? Oui, en ce sens que j’ai travaillé, volontairement à gros traits pour m’en tenir à l’essentiel : l’importance déterminante, d’abord, de la politique intérieure, et, dans la politique intérieure, de la question d’argent ; puis la boucle bouclée, en France, par les classes dirigeantes, pacifistes à ravir de 1871 à 1888 environ, chauvines, ensuite, pendant quelques cinquante ans et redevenant, à partir de 1936 surtout, férues de paix à outrance ; et tout cela dans un constant et unique souci, la sauvegarde de leurs privilèges. A ceux qui, depuis toujours, se sont approprié le bien d’autrui et ont réduit la collectivité à travailler pour eux, il convient de brouiller leurs pistes et de masquer l’évidence ;  et de même, les manipulateurs de l’opinion souhaitent peu qu’un éclairage trop vif soit porté sur leur étrange politique extérieure.

Que je ne m’égare point sur l’existence et la force du « petit nombre » tout- puissant, j’ai retrouvé, il y a peu, pour m’en convaincre encore davantage, ces lignes de François Mauriac, écrites par lui le vendredi 23 septembre 1966 et publiées dans son « Bloc-notes » (il s’agissait du général de Gaulle) : «  Ce que de Gaulle n’a pas fait, ce qu’il ne dépendait pas de lui de faire, c’est d’obliger à lâcher prise ces quelques mains, ce petit nombre de mains qui tiennent les commandes secrètes, qui assurent les profits immenses de quelques-uns et qui font de chacun de nous (et même de nous, écrivains qui nous croyons libres), les têtes d’un troupeau exploitable, et exploité (..). » La constitution des sociétés multinationales n’y change rien, aggravant les choses, cachant mieux les opérateurs.

Quant au « manichéisme », j’en donne assurément l’apparence. Parce que j’étais soucieux, avant tout, de mettre en lumière la vérité capitale – je dis bien : la vérité – objet de ce travail, à savoir le comportement de nos nationalistes mués en « nationaux ». Je n’ignore, pour autant, ni ce que fut le combat sacrificiel de « réactionnaires » comme d’Estienne d’Orves (2) et Jacques Renouvin (3), ni le peu d’empressement manifesté par le prolétariat à travailler davantage pour accroître la puissance défensive de la France (mais c’était au lendemain des déconvenues de 1936-1937, et les ouvriers se savaient, se voyaient les victimes d’un patronat qui n’attendait que ces efforts supplémentaires pour s’enrichir encore davantage) ; et si courageux qu’aient été, dans la Résistance, tant de militants communistes, je ne saurais oublier les mobiles tactiques où puisait sa raison d’être ce « patriotisme » insolite, effervescent, recommandé par le Parti et réclamé plus tard par lui comme une sorte d’exclusivité (4). Mais encore une fois, ces considérations n’étaient pour moi que marginales. Mon propos était ailleurs ; il concernait le jeu des « nationaux », et je pense avoir présenté là, tout au moins, comme on dit, une « hypothèse de travail » assez valable.

De même que nous avons été longtemps, nous Français, dupés sur les origines de la Première Guerre mondiale – mais les yeux s’ouvrent, aujourd’hui, de plus en plus – de même je souhaiterais que l’Histoire, « entrant dans la voix des aveux » (Hugo, 1863) ne laissât pas à nos descendants une image truquée de ce qu’était la France, au seuil de la seconde hécatombe.

Notes

(1) Ceci est cité sans malice… Mais la rencontre avec ce que nous connaissons est sacrément parlante !

(2) Estienne d’Orves : héritier d’une famille de la noblesse catholique et royaliste, ce polytechnicien officier de marine rejoint Londres en août 1940. Au terme d’une mission en France, il est arrêté en janvier 1941, condamné à mort et exécuté, le 29 août, au Mont Valérien.

(3) Jacques Renouvin : membre de l’Action française, rejoint très vite le mouvement clandestin de résistance Liberté qui donnera naissance au groupe Combat. Il sera chef national des Groupes francs de Combat. Arrêté en 1943 par la Gestapo, torturé à Fresnes, déporté à Mauthausen, il meurt en janvier 1944.

(4) Ce qui montre le non sectarisme de Guillemin, capable de reconnaître, chez des gens qui n’appartiennent pas à son bord, la grandeur de leur sacrifice dans la lutte contre l’occupant : sa lucidité sur la politique du Parti communiste, aligné, dans un premier temps sur le pacte germano-soviétique et devenu le Parti des 75000 fusillés selon le slogan maintes fois répété à des fins de politique intérieure. Guillemin, en distinguant les militants résistants communistes du Parti lui-même, montre sa viscérale méfiance à l’égard du communisme dont il ne se départira jamais.

Note établie par Patrick RÖDEL

Colloque Henri Guillemin
Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration.

Paris – 17 novembre 2018
Ecole Normale supérieure (ENS) salle Dussane – 45, rue d’Ulm 75005 Paris

Les inscriptions sont ouvertes. (Inscriptions par internet : 13 € – inscriptions sur place le jour du colloque : 25 €)

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Salle Dussane de l’ENS, lieu du colloque du 17/11/18