Catégories
Livres

Quand Guillemin lisait Hemingway

Ernest Hemingway un an avant sa mort

HENRI GUILLEMIN, Ernest Hemingway et la corrida, une passion commune

Chronique du Caire n°7 sur Ernest Hemingway.

On aurait facilement tendance à ne pas voir en Henri Guillemin un grand lecteur de littérature étrangère, et notamment américaine ; or il en lisait (ne serait-ce qu’à la faveur de son énorme consommation de polars : un chaque soir, pour s’endormir), et il a, entre autres, lu Hemingway.

En janvier 1978, de passage à Arras, il m’a même dit, à propos de la guerre d’Espagne, préférer Pour qui sonne le glas à L’ Espoir de Malraux (voir Henri Guillemin tel quel, de Patrick Berthier – Utovie, 2017, p. 210. Note de l’éditeur).
Mais il n’a jamais écrit sur ce roman, alors qu’à la même époque il a rendu compte de Mort dans l’après-midi, du même Hemingway, dans La Bourse égyptienne ; c’est sa chronique du 6 novembre 1938, et elle vaut la peine d’être connue – je l’ai donc évidemment retenue dans l’anthologie qui va bientôt paraître, mais en voici un avant-goût.

Guillemin annonce la couleur en qualifiant Mort dans l’après-midi de « captivant », et précise aussitôt :

« Peut-être vais-je me déconsidérer, mais j’avoue que j’y ai pris un intérêt passionné. Cela concerne les courses de taureaux. Hemingway […] a beaucoup vécu en Espagne et y a contracté la maladie du pays ; je veux dire le goût des corridas. Il est évident que ça le tient à fond, au sang et à l’âme. Je n’avais pas besoin qu’on me communiquât cette contagion ; j’étais déjà atteint, et depuis longtemps […]. »

 

Vous le saviez ? moi, non. Mais en lisant son article, j’ai repensé à des textes très divers, d’artistes que j’aime, et qui permettent de situer Guillemin dans la polémique séculaire pour ou contre la corrida. J’ai pensé d’abord à ceci, que les moins jeunes d’entre nous vont fredonner à première lecture :

 

Les belles étrangères
Qui vont aux corridas
Et qui se pâment d’aise
Devant la muleta,
Les belles étrangères
Sous leur chapeau huppé
Ont le teint qui s’altère
À l’heure de l’épée.

Ferrat, bien sûr ; le grand Jean Ferrat, dans sa veine satirique ; cette chanson se trouve sur le même album que Potemkine, en 1965, et j’en citerai une autre strophe tout à l’heure.

 

Pour le moment, reculons encore dans le temps, et passons, à la fois pour ouvrir l’éventail thématique et pour y situer Guillemin, du moqueur Jean Ferrat à l’« aficionado incorrigible » qu’était de son propre aveu Théophile Gautier, le poète-journaliste (il écrit ces mots dans son feuilleton du 18 juillet 1853).

Tombé sous le charme dès son premier voyage dans la péninsule, en 1840, il est ensuite retourné voir des corridas toutes les fois qu’il l’a pu, et il a écrit tout un piquant roman, Militona (1847), dont le héros est un torero.
Il rejette l’idée même qu’on se moque de la corrida, a fortiori qu’on la condamne ; c’est là l’attitude d’« écrivains sensibles » [sic, Voyage en Espagne, chapitre VII] qui n’ont pas mis le pied dans une arène ; s’ils y allaient, ils constateraient que les dames « voient d’un œil sec des scènes de carnage qui feraient trouver mal nos sensibles Parisiennes » ; et il ajoute, évidemment provocateur : « jamais plus doux visages de madone, paupières plus veloutées, sourires plus tendres, ne se sont inclinés sur un enfant Jésus ».

Je ne pense pas que Guillemin aurait jamais écrit ni pensé une telle comparaison ! mais pour l’attitude globale, il est à n’en pas douter du côté de Gautier (écrivain qu’il disait par ailleurs détester, sans l’avoir lu ou si peu) et du côté d’Hemingway, qui visiblement le fascine.

Lisons encore, et oui, c’est bien Guillemin qui écrit :
« […] il vous prend comme vous êtes, le plus ignorant qu’on soit de la tauromachie, ou le plus hostile à ces sortes de spectacle ; et il parle, et il vous explique, et vous êtes empoigné. J’en ai fait l’expérience sur des gens que tout révolte dans les choses de l’arène ; ils ont lu Hemingway ; je ne dis pas qu’ils aient résolu de se précipiter tout de suite à toutes les plazas de toros ; c’est d’ailleurs trop tard, à présent, dans la saison, et il faudra qu’ils attendent Pâques ; mais ils ont compris, ou du moins entrevu la noblesse de ces jeux terribles où ils ne voulaient voir, de parti pris, que carnage, sauvagerie, bassesse et bestialité. »
Et de préciser, ce qui n’étonne pas moins : « C’est François Mauriac, l’autre jour, qui m’a signalé ce livre. Il le dévorait. J’ai fait comme lui. »

E. Hemingway en 1939

Guillemin propose ensuite de situer Hemingway au sein de la littérature sur la corrida, que de toute évidence il connaît.
Il cite évidemment Les Bestiaires, de Montherlant [son deuxième roman, 1926], tout en regrettant que l’auteur ait ensuite « si mal tourné ».
Il cite Sang et lumières, de Joseph Peyré, le prix Goncourt 1935, et rappelle la « magie » du dernier chapitre : « il se déroule tout entier dans l’arène ; et si l’on peut légitimement parler de grandeur à propos d’un récit, ces pages-là, j’en connais peu d’aussi hautes ».
Il cite même Sangre y arenas, roman de Blasco Ibanez contre la corrida, publié en 1908 ; contre la corrida, en effet, mais… : « je me demande si ce qui fait la force de Sangre y arenas, c’est bien la portée qu’il voudrait avoir, sa signification, sa thèse ; et si au contraire il n’emprunte pas – en secret et malgré soi peut-être – toute sa valeur humaine à la peinture même de l’objet qu’il s’applique à maudire, à l’image même de ces choses qu’il se persuade de réprouver… ».

Avant d’en venir enfin au récit même d’Hemingway, Guillemin prend soin de balayer encore quelques « arguments à tout faire » entendus « dès que vous prononcez le mot de corrida devant des personnes résolues à se voiler aussitôt la face », par exemple au sujet des « malheureux chevaux qui perdent leurs entrailles ».

Gautier aussi avait parlé d’eux sans fard, en un temps où ils n’étaient pas caparaçonnés et pouvaient à tout moment, en effet, être littéralement éventrés ; il raconte notamment la mort du cheval d’un fameux picador, ainsi percé de part en part tandis que son cavalier était désarçonné, et qui a traversé toute l’arène avant, enfin, de s’abattre :
« […] ses pieds de derrière s’agitèrent convulsivement et lancèrent une ruade suprême, comme s’il eût voulu briser de son dur sabot le crâne épais de la mort ». Aussitôt on lui enlève sa selle : « Il resta déshabillé, couché sur le flanc, et dessinant sur le sable sa brune silhouette. Il était si mince, si aplati, qu’on l’eût pris pour une découpure de papier noir » (Voyage en Espagne toujours, chapitre cité).

Mais le spectacle n’en continue pas moins.

La chute du picador. Tableau de Claude-Charles Bourgonnier (1860 ? – 1921) – Musée Petiet à Limoux

Guillemin n’a pas la même façon de réagir. Un avis, d’abord :
« Ceux qui vont voir les corridas pour assister à des éventrations de chevaux valent ceux qui espèrent, dans les cirques, que le trapéziste sans filet manquera son coup, et qui se promettent le divertissement de le contempler dans sa chute, puis disloqué par terre et commençant son agonie ».
Puis une affirmation considérée comme une évidence : « Les chevaux ? Ceux qu’on choisit pour l’arène sont à bout de souffle, au terme de leur vie, promis à l’abattoir. Le coup de corne du taureau vaut pour eux le coup de masse du tueur. »

La mort dans l’arène est plus noble, on devine que Guillemin le pense, et pour le taureau aussi – je ne résiste pas au plaisir de citer l’accès d’ironie qui suit, et qui est si actuel en notre temps de véganisme :
« Il mourra sous l’épée. On l’eût tué autrement pour la boucherie, voilà tout. Pauvre toro ? Sans doute ; mais alors aussi pauvres bœufs, dont nous mangeons allègrement les aloyaux, pauvres moutons dont nous apprécions sans remords les gigots ; pauvres dindes et pauvres poulets dont nous savourons les “membres épars” [Guillemin cite le rêve d’Athalie… autre ironie !]. Le saint homme Tartuffe s’accusait d’avoir tué une puce avec trop d’emportement et de façon vraiment inhumaine. Il semblerait assez que notre faculté d’attendrissement décroisse avec la taille de nos victimes, qu’elle soit en raison directe de leurs proportions. »

Puis, soudain, changement de ton.
« Soyons sérieux », dit Guillemin qui se met, selon sa méthode familière, à épouser le mouvement du texte d’Hemingway dont quelques bribes sous-tendent le sien.

Je cite un passage de belle allure, pour donner une idée du ton (et en coupant un peu dans la longueur, mais en gardant le mouvement d’ensemble) :

« Les hommes jouent dans l’arène avec la mort ; ils la provoquent, ils la défient ; le jeu est qu’ils soient plus forts qu’elle, qu’ils l’évitent de justesse, perpétuellement. Ils sont, écrit Hemingway, “sans autre moyen de défense contre la mort toute proche dans les cornes, que le lent mouvement de leurs bras, et leur exacte appréciation des distances”. La corrida, écrit-il encore, “n’est pas un sport, mais une tragédie”. Le point crucial de la course, sa culmination, sa cime, c’est […] le dernier acte : l’homme debout, tenant dans sa main gauche la muleta […] et dans sa main droite l’épée qu’il élève, qu’il pointe là où il faut frapper. Tout ce qui a précédé – le travail de la cape, les chevaux, les banderilles – n’a de sens, dans une corrida classique, que pour amener, tel qu’il doit être, ce tragique “moment de la vérité” ; en douze ou treize minutes, le taureau a appris – et il a retenu – un nombre terrible de choses. […] il lui reste sa force, et cette jeune science meurtrière qu’il vient d’acquérir. […] si la course durait trop longtemps, le taureau serait si savant, si périlleusement instruit, si plein d’expérience qu’il cesserait tout à fait de foncer sur le leurre pour chercher l’homme au lieu de l’étoffe… Le torero s’élance, le glaive tendu ; une “demi-ration” de fer peut suffire, si la pointe est bien dirigée et qu’elle tranche l’aorte ; le taureau s’abattra d’un seul coup. Mais si la corne a passé sous l’aisselle du combattant, et si le taureau a relevé la tête, si le vent, cet imprévisible ennemi, a soufflé, déplaçant la muleta, alors, à la grâce de Dieu. »

Pour Gautier aussi l’estocade est cruciale : «[…] il est difficile, écrit-il, de rendre avec des mots la curiosité pleine d’angoisses, l’attention frénétique qu’excite cette situation qui vaut tous les drames de Shakespeare [sic] ; dans quelques secondes, l’un des deux acteurs sera tué. […] l’homme a son épée et son cœur, douze mille regards fixés sur lui ; de belles jeunes femmes vont l’applaudir tout à l’heure du bout de leurs blanches mains ! » (chapitre cité).

Hemingway, comme Gautier, et Guillemin, sont du côté du torero, « un homme – écrit Guillemin – qui passe sa vie à jouer son destin ; qui va, de gaieté de cœur – puisqu’il l’a librement choisi – au-devant de cette épouvante ».

Il ne leur vient pas à l’idée d’adopter le point de vue opposé, comme fait un autre poète de notre temps que vous reconnaîtrez plus facilement encore que Ferrat :

Depuis le temps que je patiente
Dans cette chambre noire,
J’entends qu’on s’amuse et qu’on chante
Au bout du couloir ;
Quelqu’un a touché le verrou
Et j’ai plongé vers le grand jour :
J’ai vu les fanfares, les barrières
Et les gens autour.

Dans les premiers moments j’ai cru
Qu’il fallait seulement se défendre ;
Mais cette place est sans issue,
Je commence à comprendre.
Ils ont refermé derrière moi,
Ils ont eu peur que je recule.

[…]
Ils ont frappé fort dans mon cou
Pour que je m’incline.

[…]

Je les entends rire comme je râle,
Je les vois danser comme je succombe.
Je pensais pas qu’on puisse autant
S’amuser autour d’une tombe.

Crève-cœur que de couper dans cette merveille : « La corrida », de Francis Cabrel, un des titres de l’album Samedi soir sur la terre (1994).

https://youtu.be/CRo8Y2w-ePE

J’aurais bien voulu pouvoir faire écouter cette chanson à Guillemin, pour savoir… Mais bon, nous sommes en 1938, et la corrida n’est certainement pas pour lui le drame du toro (on l’a bien vu plus haut).

C’est, écrit-il, « cette tragédie » dont « la mort est bien le grand acteur invisible, mais prêt à surgir », et dont l’acteur génial « est l’homme qui accepte, jour après jour, ce terrifiant compagnonnage ». Peu me chaut, dit encore Guillemin, l’apparat de la cérémonie, si « admirablement pittoresque » qu’il puisse être ; et il insiste :
« Splendide, tout cela, plein d’une poésie dure et forte ; mais il ne faut pas ruser avec la vérité. Ce n’est pas cela qu’on va chercher aux arènes ; nous n’irions pas, et nous le savons bien, si les cornes du taureau étaient emboulées, s’il n’y avait pas, comme le dit le titre de ce livre, mort dans l’après-midi […]. »
Le torero sait qu’il peut mourir ; « le rôle qu’il a choisi, c’est de se mesurer avec le péril suprême et de montrer comment un homme se comporte avec la mort à un doigt ou à un cheveu de sa chair ».

Rien à voir dans cette conception du métier avec ce qu’en dit, par exemple, Ferrat :

Allons, laissez-moi rire !
Quand le toro s’avance,
Ce n’est pas par plaisir
Que le torero danse ;
C’est que l’Espagne a trop
D’enfants pour les nourrir,
Qu’il faut parfois choisir :
La faim, ou le toro…

Là encore, écoutez la chanson entière !

Mais revenons une dernière fois à Guillemin. Vers la fin de son article, parlant du geste du torero autant que du plaisir de la foule, il écrit cet étonnant paragraphe :

« Insensé ? Immoral ? Peut-être, et même je crois bien que oui ; et c’est pourquoi l’Église le condamne, parce que cela se nomme tenter Dieu. Mais beau, prodigieusement beau, surhumain lorsque parfois – oh ! pas souvent ! – il arrive que dans cette espèce de terrible danse, dans ce ballet mortel et qui ne convient pas aux femmelettes, le cirque entier, ces milliers d’êtres se pétrifient, ne respirent plus et que ce qu’on voit au milieu de l’arène ressemble à quelque prodige et donne un sentiment d’immortalité. Un seul de ces souvenirs, et il y en a pour toute une vie. »

D’où cette réflexion, inévitable : seul un homme qui a vu des corridas peut écrire cela.
J’ai interrogé Philippe, son fils, et Nane sa belle-fille, et tous deux confirment : Guillemin adorait la corrida, il en voyait à Bordeaux, à Bayonne, allait même jusque de l’autre côté de la frontière espagnole pour en voir. Comme Gautier. Et il n’a cessé d’en voir que parce qu’il est parti vivre en Suisse en 1942…
Mais en novembre 1938 il a quitté Le Caire depuis plusieurs mois, et il est de retour à Bordeaux où il vient d’être élu à la Faculté des lettres : qui sait, peu de temps avant de lire Hemingway, il a pu retourner dans l’arène.

Et du coup, c’est moins Hemingway qu’il commente, que sa propre passion derrière le paravent de notoriété de l’écrivain américain ; et puis Hemingway est Hemingway, un personnage un peu scandaleux ; rien à voir avec un universitaire en costume trois pièces et nœud papillon… déjà grand bousculeur d’idées reçues, certes, mais attentif aussi à ne pas choquer inutilement et soucieux de l’image qu’il donne. Et puis, parler de la corrida via Hemingway, c’est une meilleure chance de faire lire ce qu’on a envie d’en dire…

Mais assez parlé. Imitons Guillemin qui clôt ainsi ses trois colonnes bien remplies : « Je n’en finirais plus si je continuais. Et il faut bien que je finisse. Lisez Hemingway. Peut-être ne l’aimerez-vous pas : alors tant pis ; mais ce sera quand même bien dommage. »

Et j’ai envie d’ajouter, moi : lisez Guillemin, sur la corrida ou sur tout autre sujet. Peut-être ne l’aimerez-vous pas, mais… je vous laisse finir la phrase !

Recension de Patrick Berthier

Qui mourra dans l’après-midi ?
Catégories
Livres

Guillemin et Chateaubriand

 

Tombeau de Chateaubriand face à la mer sur l’île-rocher du Grand Bé (Saint-Malo)

Introduction

Que n’a-t-on réagi, souvent avec colère, à la lecture des travaux critiques d’Henri Guillemin, notamment en littérature, le domaine des Belles Lettres !
Le pavé qu’il lançait dans la mare des convenances était bien trop gros pour que les braves gens de la critique orthonormée puissent rester indifférents et n’afficher qu’un mépris silencieux. Il fallait réagir. On l’a alors attaqué sur sa méthode jugée partisane, approximative, inéquitable, bref subjective à l’excès.
Sauf que, sauf que, Guillemin, à chaque fois, visait terriblement juste et allait droit au but, au coeur des choses, posant sur la table, certes avec fracas, une problématique qu’on ne pouvait ignorer, ou alors avec beaucoup de mauvaise foi.

Pour Guillemin, il y a l’oeuvre littéraire mais il y a aussi et surtout l’homme, l’écrivain, sa vérité intime cachée, tourmentée, enfouie, dont l’oeuvre est le reflet. Par exemple, comment « juger » Céline ?
Ce que cherche Guillemin, c’est de tenter « cette entreprise, toujours pleine de périls, qui consiste à reconstituer, aussi fidèlement que possible, la physionomie morale d’un homme ».
« Quitte à décaper certaines statues de leur patine académique » (dixit Maurice Nadeau en 1959 dans Les lettres Nouvelles). Et à créer la polémique.

Donc, d’un côté l’écrivain, de l’autre son œuvre. Eternel débat en critique littéraire à propos duquel je ne peux qu’inciter à lire Guillemin tel quel de Patrick Berthier, notamment toute la première partie, extrêmement riche, où on découvre par exemple la position d’un Maurice Nadeau, figure tutélaire de la critique littéraire, à la fois positive (page 19) et interrogative (son enquête lancée en 1959 sur comment appréhender la critique guilleminienne ; page 49 à 51).

Ainsi, parmi les grands écrivains passés au décapage, il y eut Chateaubriand.
La lecture critique de Guillemin, fouaillant sans ménagement l’homme derrière l’écrivain provoqua beaucoup de vagues et marque encore le champ de la critique littéraire.

Chateaubriand donc.
Un cas d’application significatif étudié par Patrick Rödel pour cette lettre d’information.

En effet, Patrick verse à ce dossier deux pièces très stimulantes : deux extraits de livres écrits sur Chateaubriand par de grandes personnalités ; des extraits qu’il a relevés car ils permettent de constater qu’on ne peut véritablement pas faire l’impasse sur la critique de Guillemin, qu’elle n’est pas aussi simpliste et partiale, et qu’on est amené à le citer et à le commenter….chacun à sa façon.

Le premier extrait provient de Le souvenir du monde. Essai sur Chateaubriand de Michel Crépu – éd. Grasset 2011 (pp 66/68).
Concernant la place unique occupée par la littérature dans la pensée, cet extrait se passe de commentaire.

Le second provient d’un article écrit par Maurice Blanchot sur Chateaubriand en 1978 ; un extrait analysé et commenté par Patrick Rödel.

Michel Crépu

« On a beaucoup disputé ces derniers temps de ce que le fondateur de la psychanalyse s’était affreusement mal conduit avec sa soeur ou sa fille, on ne sait plus. Qu’espérait-on donc ? Un savant qui fût le saint de sa science ? Le fait de savoir que Chateaubriand a pu redessiner les choses à son avantage diminue-t-il son génie d’écrivain ? A vrai dire non. Il se pourrait même que le mensonge le grandisse un peu plus, allons bon.
Mais nos inquisiteurs actuels n’ont cure de ces subtilités. Ce qu’ils veulent, c’est un casier judiciaire vierge. Nos inquisiteurs n’aiment pas la littérature, ce qu’ils aiment en elle c’est qu’elle leur fournisse une matière à moraline. C’est de l’anti-littérature.

Nous sommes loin ici du bon temps des ouvrages délicieux et ravageurs de Henri Guillemin, un inquisiteur amoureux en quelque sorte de son prévenu, sa manière à lui de l’aimer, multipliant les pièces à charge dans l’espoir d’un rachat de dernière minute, fourni par l’accusé lui-même, bien entendu.
Au fond, Guillemin, si acharné en procureur des grandes gloires, ne voulait pas un casier sans tache, ce qu’il voulait c’était pardonner. Si la littérature est la littérature, alors qu’elle le prouve ! A moi Guillemin de lui remonter les nippes, de ne rien lui passer. A elle de me montrer ce qu’elle sait faire. Sinon, ce n’est pas la peine, nous n’avons pas de raison de rester une minute de plus ici. Tel est l’enjeu, mine de rien : un miracle ou le désespoir, ou l’ennui, ou la mort.

Le miracle se produit tout à la fin du procès intenté dans L’Homme des « Mémoires d’outre-tombe« , Guillemin jetant enfin l’éponge à la vue de cette scène si extraordinaire dans l’auberge allemande de Schau, retour de Prague, où Chateaubriand joue toute la nuit de l’accordéon.
In fine, l’image poétique a raison des faiblesses, des arrangements : non qu’elle les réduise en poussière (il y aura toujours du temps pour s’expliquer quant à la manière dont il convenait de mener l’expédition de Cadix ou s’il fallait bassiner encore Mme de Duras pour l’obtention d’un portefeuille), mais parce qu’elle oblige le lecteur à compter avec elle à un certain degré de profondeur inédite.

De quelle victoire s’agit-il dans l’épisode de l’accordéon nocturne ? On voit bien que Guillemin a cherché ce moment-là, comme une jouissance retardée exprès : que le miracle se produise et tout est sauvé.
Le miracle, c’est la beauté qui ne ment pas.

Tout se défait à mesure des coups de boutoir infligés par l’enquête puritaine guilleminienne : si quelque débris doit demeurer, un coulis de rivière, le pépiement d’un oiseau dans Hyde Park, en croisant le prêtre émigré, alors c’est qu’il le mérite. Champagne.

Chez Guillemin, la beauté se gagne au terme d’une entreprise de démolition implacable : à la fin, on veut bien baisser la garde, à condition que la beauté, une fois n’est pas coutume, joue cartes sur table.

De là cette profondeur inédite qui ne sacrifie pas la surface à l’apothéose d’une essence. Chez Chateaubriand, jamais la surface ne paie pour la profondeur. Au contraire même : plus il y a de la profondeur, plus il y de la surface. »

 

Maurice Blanchot

« Il y a quelques années, M. Henri Guillemin, qui a déboulonné plus de statues que les Allemands n’en ont enlevé à Paris pendant la guerre, a fait – à partir de l’examen [des lettres de Chateaubriand] – subir un vilain quart d’heure au futur pair de France, ministre et ambassadeur.
En se voilant la face – avec cet art qui lui est propre, d’introduire le feu et la bagarre dans l’érudition – il a dénombré toutes les intrigues et les volte-face de sa victime.

M. Guillemin, qui a tenu, naguère, des propos compréhensifs sur l’évolution psychologique de Staline, a bien de la vertu. Mais, enfin, si le talent s’en mêle, il n’en faut pas plus pour être M. Guillemin.
Devenir Chateaubriand exige davantage et suscite des difficultés que l’on n’aplanit pas sans mal ni contorsions. Et puis, il a échappé à notre censeur que l’homme qui a pu dire : « Tout ce que j’ai fortement désiré, je l’ai obtenu » se détachait de ce qu’il décrochait aussitôt qu’il l’avait eu. Comme s’il lui était nécessaire de passer par toutes les grandeurs terrestres pour éprouver le néant de tout. Et s’en faire une musique. »

Commentaire de Patrick Rödel

Ce texte de Maurice Blanchot, tiré d’un article de 1978, illustre assez bien une position qu’on pourrait dire ambivalente à l’égard de Guillemin. Pas bêtement hostile. Pas sorbonnardement méprisante.
Elle consiste à reconnaître que son travail est difficilement contestable – les documents sont les documents ; mais Blanchot commence par rappeler les « imprudences », les partis-pris de Guillemin dans le domaine de la politique contemporaine – ce qui relève de la polémique.

Mais plus perfide est l’idée que Guillemin passe à côté de ce qui est l’essentiel de la littérature : l’écriture qui, aux yeux de Blanchot, excuse tout.
Chateaubriand a attendu la vieillesse avec « impatience », écrit-il, « parce qu’elle est aussi riche existentiellement – et donc littérairement – que l’adolescence. Parce qu’elle apporte dans ses bagages le seul trésor qui compte pour l’écrivain : celui du souvenir menteur comme la mémoire, mais plus réel que la vie. Et produisant les belles phrases qui l’emportent toujours, à la fin, sur les actes d’un siècle. »

C’est une manière de dire que le travail de Guillemin laisserait intact ce qui est le coeur même de la littérature, qu’il y a, chez lui, un manque de sensibilité littéraire que l’on peut déplorer.
Et il est vrai que la dimension proprement littéraire des textes est souvent absente des livres que Guillemin consacre à l’histoire littéraire. Et qu’il n’a consacré qu’un seul livre à l’étude du style d’un écrivain – en l’occurrence Claudel (Claudel et son art d’écrire  éd. Utovie), ce qui n’est pas rien, malgré tout.

Il n’y a pas que ça : les articles de critique littéraire, en particulier ceux de La Bourse égyptienne que Patrick Berthier va prochainement publier, chez Utovie et dont certaines ont déjà fait l’objet de nos lettres d’information (Céline, Sartre, Malraux…) montrent que Guillemin sait parler de l’écriture des auteurs qu’il lit ; qu’il a, en la matière, des préférences qu’il sait justifier – comme il le fait, par exemple, pour Céline.

Le fait est que Guillemin n’a jamais fait preuve de beaucoup d’empathie pour les théoriciens de la littérature qui furent tellement à la mode, dans les années 70/80, et dont Blanchot fut un des dieux.
Le fait est qu’il n’aurait jamais accepté l’idée que de « belles phrases » puissent faire oublier quelques saloperies, soigneusement cachées, ou quelques mensonges, alors même que l’écrivain jure qu’il n’a que la vérité en ligne de mire quand il parle de lui.

Pour aller plus loin

Henri Guillemin : L’Homme des mémoires d’outre-tombe – éditions Utovie (cliquez ici)

Patrick Berthier : Henri Guillemin tel quel – éditions Utovie (cliquez ici).  (Lire notamment, comme indiqué en introduction, la première partie (page 11 à 78) sans omettre toutes les très instructives notes de bas de pages comme un véritable second récit).

Henri Guillemin : conférence vidéo sur Chateaubriand 1ère partie

Henri Guillemin : conférence vidéo sur Chateaubriand 2e partie