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Henri Guillemin sur Alfred de Vigny à la Sorbonne !

 

 Alfred de Vigny – Photo de Nadar – 1850

Henri Guillemin en Sorbonne !

Pourquoi ce point d’exclamation dès le titre de cette “newsletter” ? C’est ce qu’il faut expliquer en guise d’introduction.

De son vivant Guillemin n’a guère fréquenté la Sorbonne. Il y est, certes, inscrit comme étudiant à partir de 1923, année de son entrée à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de la rue d’Ulm, mais comme il a passé en avance, à Lyon, sa licence et ce qu’on appelle aujourd’hui son master, il n’a « rien, rien fait scolairement » (Le Cas Guillemin, Gallimard, 1979, p. 23) pendant les trois années qui sont celles de sa plus activité militante aux côtés de Sangnier et de la « Jeune République ».
À la rentrée de 1926, c’est plus sérieux : pour préparer l’agrégation, il faut se « remettre au travail, suivre des cours en Sorbonne et déposer des copies » (ibid.). Donc, de l’automne 1926 au printemps 1927, il faut imaginer Guillemin potassant son concours, qu’il réussit. Puis viennent la carrière dans le secondaire, la thèse sur Lamartine, le premier poste à l’université du Caire, la guerre.

La Sorbonne ne revient à l’ordre du jour qu’en 1946, lorsque Guillemin, suspendu par Vichy en juillet 1942, s’interroge sur la suite de sa carrière. Il est depuis quelques mois attaché culturel de France à Berne, mais il tente de revenir la Sorbonne, cette fois “par en haut” : il échoue à s’y faire élire professeur, les mandarins de l’époque, en majorité voltairiens, ne voulant pas d’un « jésuite offensif » comme lui (mots de Daniel Mornet, son directeur de thèse, Le Cas Guillemin, p. 31).
Ce qui fait que Guillemin n’a dû remettre les pieds à la Sorbonne qu’une fois, en octobre 1962, date à laquelle il ouvre le colloque Jean-Jacques Rousseau qui se tient au Grand Amphithéâtre – il est d’ailleurs intéressant qu’on lui ait fait l’honneur de ce discours inaugural, en raison de ses travaux érudits sur cet écrivain, et en dépit de ses idées.

Venons-en à la période la plus récente.

Lorsque j’ai fait, à mon tour, mes études à la Sorbonne, puis lorsque j’y ai été assistant de littérature française (longtemps : de 1978 à 1997), j’ai pu éprouver concrètement et à diverses reprises combien le nom de Guillemin était mal vu dans ces augustes murs, très marqués à droite depuis la naissance des diverses universités après les troubles de 1968 :
à la vieille Sorbonne (Paris-IV) les “réacs” ; à la « Nouvelle Sorbonne » (Paris-III) les un peu moins à droite ; quant aux universitaires de gauche, on les trouve à Jussieu (Paris-VII, de son nom officiel « Paris-Denis Diderot », ce qui n’aurait pas plu à Guillemin !).

Le pire choix que je pouvais faire, enseignant – subalterne, il est vrai – à la Sorbonne, c’était de délaisser un temps mes travaux pour faire, en 1979, en 1982, en 1988, trois livres sur Guillemin… Ma patronne de thèse ne me l’a jamais pardonné.

Sorbonne – Maison de la Recherche – 28, rue Serpente – Paris

C’est dire avec quel plaisir je me suis vu proposer de venir parler, cette fois de façon tout à fait officielle, de Guillemin dans cette chère Sorbonne (à la Maison de la Recherche) où on m’a si souvent fait grief de m’intéresser à lui.

De plus l’invitation ne venait pas de n’importe qui, et ne portait pas sur n’importe qui. Il s’agissait d’une journée organisée par Sophie Vanden Abeele-Marchal, maître de conférences à Paris-IV et directrice du Bulletin de l’AAAV (Association des Amis d’Alfred de Vigny), et par Sylvain Ledda, professeur à l’Université de Rouen et éditeur du Théâtre complet de Vigny chez Champion.

Le sujet de la journée était : « Alfred de Vigny, passions et émotions », et au milieu d’interventions sur Vigny romancier, dramaturge ou poète, j’étais invité à parler de « Guillemin, Vigny et la “critique-passion” ».
Ce que j’ai fait le 15 juin dernier.

Guillemin et Vigny

C’est une très longue histoire de désamour.


Né en 1903, Guillemin a été lycéen, puis étudiant, à une époque où Vigny non seulement faisait partie de ce que l’on apprenait à admirer, mais encore était présenté en modèle du poète austère, retiré dans sa « tour d’ivoire » (mot inventé par Sainte-Beuve à son sujet), noble à tous égards.
L’élève Guillemin a appris et récité par cœur « Le cor » et « La mort du loup ».

Et voilà qu’en 1923 il entre dans le cercle de Marc Sangnier dont il devient le secrétaire : or Sangnier est le détenteur, par filiation naturelle, d’une immense partie des papiers inédits de Vigny, qu’il lui laisse découvrir ;
et le Vigny homme privé (famille, amitiés, ambitions, amours) que recèlent ces lettres et ces carnets lui paraît soudain très différent de ce qu’on lui a appris ; il ne va pas cesser de dire comme il se sent loin, désormais, de cet homme.

Alfred de Vigny à l’âge de dix-sept ans en uniforme de sous-lieutenant.
Portrait par François-Joseph Kinson – Musée-Carnavalet.

Dans mon exposé à la Maison de la recherche de la Sorbonne, j’ai eu un but informatif modeste : rappeler ce que Guillemin avait dit et écrit sur Vigny, entre 1939 (premier article) et 1986 (dernier article), en mettant plus spécifiquement l’accent sur 1955, date de publication de son M. de Vigny homme d’ordre et poète, et sur le scandale suscité par ce livre.

Le contenu intégral de ce que j’ai dit paraîtra, mis en forme et organisé, dans le prochain numéro du Bulletin des Amis de Vigny ; ce n’est pas l’objet de cette newsletter.

Je retiens juste trois moments importants de mon intervention, pour l’intérêt – de nature diverse – de certains citations.

Premier moment

Moment déroutant, même pour un “guilleminien” convaincu :
en 1944, la préface qu’écrit Guillemin pour son édition des Poésies complètes de Vigny dans la « Collection classique » du Milieu du Monde, éditeur genevois qui lui avait demandé de concevoir une série de volumes où il donnerait à lire les “classiques”, justement, de son choix.
Il y eut entre 1942 et 1949 dix-neuf de ces volumes, allant de La Fontaine à Baudelaire, sans notes mais avec une préface, chaque fois, très personnelle (ce qui n’étonne pas dès lors que le préfacier est Guillemin…).

Or celle du n° 11, les Poésies de Vigny, donc, est étonnante : sur dix pages, à peine une, la dernière, concerne les vers de Vigny – et encore, pour dire qu’ils sont bien mauvais ; les neuf qui précèdent sont un portrait, accablant, de l’homme Vigny ; comme s’il fallait, en urgence, dénoncer « le double jeu, le trompe-l’œil, la mascarade, le mensonge assidus de cette existence ».

Vigny châtelain et producteur de cognac se plaint de son manque d’argent ? « Mais tel, avec une féroce amertume, persiste à se juger gueux dont les biens suffiraient au bonheur de plusieurs familles. »

Et il en va ainsi jusqu’au bout, des ambitions académiques aux amours déréglées, tout cela pour une œuvre qui se tarit peu à peu jusqu’à ce Vigny amer et malade, « ce cœur noué et devenu vénéneux dans la part de lui-même, décroissante, qui échappe encore à la sclérose », et dont il ne nous reste, en fait de poésie, que deux minces recueils décevants.

À se demander, soyons francs, pourquoi avoir voulu mettre un Vigny dans cette collection, si c’était pour le descendre en flammes de la sorte ? Mais justement : il s’agissait peut-être bien de le descendre en flammes. D’entrée on est tenté de dire que si la réputation de démolisseur de Guillemin est juste pour au moins une de ses victimes, c’est bien à propos de Vigny.

Deuxième moment

Deuxième texte déroutant, et qui va dans le même sens.
À la fin de 1954, l’hebdomadaire catholique de gauche Témoignage chrétien a commandé à Guillemin une série d’articles dont le titre général, non compromettant, est : « Réflexions sur quelques grands écrivains du XIXe siècle ».

Pour chacun, deux articles, l’un sur les idées religieuses, l’autre sur les idées politiques. Les deux premiers écrivains choisis sont Chateaubriand et Lamartine, le dernier est Victor Hugo, et pour ces trois-là Guillemin est chaleureux, même s’il critique, et enthousiaste. Des titres comme « Victor Hugo missionnaire » ou « Le combattant Victor Hugo » (20 mai et 10 juin 1955) ne trompent pas.

Le ton est différent pour Vigny, troisième des quatre auteurs retenus. Le titre des deux articles, « M. de Vigny et le goupillon », « M. de Vigny et le sabre » (25 février et 18 mars 1955), donne la couleur, et plus encore la première phrase du premier : « Gênant de parler de quelqu’un qu’on n’aime pas » – au moins, c’est être franc, comme est franche, je pense, l’affirmation que ne pas aimer Vigny n’est pas une raison de faire silence sur lui, car ses prises de position ont compté, en son temps.

Cela dit, Guillemin n’a pas changé d’avis depuis dix ans : « Vigny, plus je le fréquente, plus il me consterne ». Et de brosser à nouveau le portrait d’un écrivain stérile qui, « dans la mesure même où il n’avait rien à nous dire » [sic], s’est drapé dans une attitude de noblesse et de sagesse. L’œuvre de Vigny ? « une espèce de terrain vague, sans herbe et sans eau, où se pavane un vieux beau fardé, vacant et satisfait, qui se nourrit de sciure de bois ».

La “sagesse” de Vigny ? Allons donc ! et nous voyons ici s’exprimer une des plus profondes convictions de Guillemin, qu’il s’agisse de l’athée Vigny ou des autres :
« Nos décisions, nos options profondes, sont prises […] dans le creux de notre identité, là où commandent et s’affrontent les grandes forces obscures, les préférences essentielles : l’argent, le sexe, Dieu ». Or les comportements de Vigny à ces trois égards, quand on les examine, dit Guillemin, « ne laissent plus de place au doute sur la qualité d’un être, et ce qu’il a d’irrémédiable ».

Sur cet adjectif couperet se termine l’article…

Troisième moment

Mais qu’est-ce que Vigny a donc de si « irrémédiable » ?
C’est le troisième texte qui va nous le dire, ou plutôt deux textes, révélés par Guillemin en 1954, et qui, réunis, forment le premier chapitre de M. de Vigny homme d’ordre et poète publié chez Gallimard en décembre 1955 et réédité chez Utovie.

Le 20 février 1954 Le Figaro littéraire donne, sous le titre « Vigny, sauveur de Napoléon III : un complot étouffé dans l’œuf ! », le texte de notes prises par Vigny à Compiègne (où il avait été invité au palais impérial) sur des propos de son valet de chambre laissant craindre un projet d’attentat contre le souverain ; Vigny y laisse voir son intention de dénoncer ce complot.
Sous un titre plus sobre, « Vigny homme d’ordre », Le Monde du 6 novembre 1954 publie d’autres notes révélées par Guillemin, des projets de lettres au préfet de la Charente, où Vigny a son château ; il y est question des comportements dangereusement “gauchistes” de notables de son entourage.

Dans aucun des deux cas Guillemin ne dit que Vigny a réellement dénoncé quiconque, mais il ne cache pas ce qu’il pense de cette attitude au moins virtuelle de mouchard, motivée à ses yeux par des peurs de propriétaire (« dès qu’il s’agit de réalités immédiates, Vigny se retrouve spontanément, tel qu’il est dans son option fondamentale : un possédant appelant à l’aide le sabre et le canon pour la protection de cet ordre établi dont il est le bénéficiaire », M. de Vigny homme d’ordre et poète, p. 16).

Lorsque paraît le livre, dont les trois quarts concernent l’élaboration de l’œuvre de Vigny (brouillons et plans de poèmes, etc.) mais dont le premier chapitre reprend la teneur des deux articles de 1954, c’est le tollé dans la presse non seulement de droite mais modérée.

La vérité sortant du puits – tableau d’Edouard Debat-Ponsan – (1847-1913) – Hôtel de ville d’Amboise

Le feuilleton littéraire d’Émile Henriot, dans Le Monde du 4 janvier 1956, est sévère ; seuls les périodiques communistes, que le travail d’historien de gauche de Guillemin passionne, prennent fait et cause en sa faveur :
« Cachez cet argousin que je ne saurais voir », titre drôlement le talentueux André Wurmser le 26 janvier dans Les Lettres françaises, tandis qu’un grand universitaire, alors communiste pur et dur, Pierre Albouy, publie dans L’Humanité du 9 février un « Alfred de Vigny poète et policier » qui renchérit sur Guillemin.

Mais un seul article le choque, c’est celui que Mauriac, son aîné, son ami depuis trois décennies, donne au Figaro littéraire sous le titre : « Le bonheur d’être oublié » (24 mars 1956).
Il y est question de Vigny, naturellement, car Mauriac, qui admire le poète, juge indécent de s’en prendre à sa personne, mais il y est question surtout de tout écrivain qui serait après sa mort soumis à l’œil inquisiteur d’un Guillemin ; moi, Mauriac, par exemple (il ne le dit pas comme ça, bien sûr, mais le sens est plus qu’évident), quand je vais mourir – j’ai dix-huit ans de plus que lui –, que va-t-il dire de ma vie privée et de mes jardins secrets ? Décidément, oui, quel « bonheur d’être oublié » : on ne risque rien.

C’est à cet article à la fois narcissique et magnifique de Mauriac (qui l’a repris dans les Mémoires intérieurs) que Guillemin donne, le 7 avril 1956, une longue réplique intitulée « Suis-je coupable de “critique-passion” ? », toujours dans Le Figaro littéraire où tous deux écrivaient.
Amédée Lathoud, membre de « Présence d’Henri Guillemin », a opportunément repris et commenté ce texte dans le Bulletin de l’association (n° 3, avril 2014, p. 45-54).

C’est une des rares occasions, avant sa vieillesse où il a davantage parlé de lui-même, où Guillemin s’explique sur ses attitudes les plus viscérales.
Je n’en retiens ici que des passages qui concernent directement Vigny et que je ne pouvais pas ne pas lire lors de mon exposé à la Sorbonne, et l’on verra que rien en eux ne tranche sur ce que dit habituellement Guillemin historien de la littérature et historien tout court.

Illusion d’optique – Ange ou démon – Dessin de Maurits Cornelis Escher (1898-1972)

D’abord, réponse à ceux qui l’attaquent parce qu’il est de gauche, ou parce qu’il est catholique, ou les deux. Faux problème, rétorque-t-il, car j’aime des athées et j’aime des gens de droite :

« Soyons francs. Il ne s’agit ni de politique, ni de religion. Il s’agit de qualité humaine, il s’agit de tempérament, il s’agit d’une certaine attitude devant la vie ; il s’agit de ce quelque chose qu’on atteint assez vite dans la fréquentation d’un être, même disparu de longue date, et qui nous le livre dans son tréfonds. Et pas moyen de se défendre, alors, non d’un jugement, mais d’un réflexe. L’homme nous est présent comme si nous avions capté son regard, touché sa main, respiré son odeur. Verlaine peut avoir été hideux, c’était tout de même un être pur. Hugo peut avoir dit quelques sottises, c’était tout de même un être grand. Vigny peut avoir écrit quelques beaux vers, c’était tout de même un être petit, et rance. Cela s’appelle critique-passion ? Soit. Et où est l’histoire impartiale ? Il n’y a pas d’histoire impartiale. Il n’y a que des historiens qui font semblant d’être “objectifs” […]. Partialité n’est pas déloyauté. »

En approchant de la fin de sa réponse, Guillemin revient tout de même à la question politique, ou sociale, toujours à propos de cette histoire bien élevée qu’il hait, et il donne avec vivacité cette explication du « péché » qui serait le sien, s’agissant de Vigny :

« J’ai touché à un tabou. […] les Verlaine, les Rimbaud [deux écrivains sur lesquels il publiait beaucoup à cette époque], peu importe ce qu’on nous apprend sur leur compte. Avec eux, petites gens, tout est permis, et bon, et juste. Mais M. de Vigny est “du monde”, M. de Vigny avait des terres, M. de Vigny a droit à des égards, M. de Vigny a “quelques raisons” de se croire “à l’abri” […] Ma faute me paraît donc être d’avoir mal respecté un code non écrit de convenances que l’historien de bonne compagnie sait d’instinct ou d’éducation. L’historien “de bon goût” détourne, de lui-même, la tête lorsque ce qu’il aperçoit est de nature à porter préjudice aux personnes distinguées. »

Évidemment, « discrétion, déférence, ces qualités d’un bon domestique », ne sauraient être le fait d’un Guillemin.

La reproduction interdite – tableau de René Magritte (1898-1967)
Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam

Deux choses, ici, je crois, dans son attitude : une rancœur atavique de fils de cantonnier contre le “château”, et la conviction absolue, qui n’est plus seulement subjective et personnelle, que les écrivains (ou les hommes politiques) ont des comptes à rendre.

Je cite encore ce passage, presque à la fin de la réponse à Mauriac :

« Quiconque nous parle, invinciblement nous lui demandons ses preuves ; nous voulons savoir comment il s’en est tiré, lui-même, du métier d’homme, non la plume à la main, mais dans l’aventure, pour de bon, de sa destinée ; nous avons besoin de savoir s’il y croyait, s’il y avait “provision” sous ses chèques, garantie-or sous sa monnaie de papier, si sa vie, en somme, ratifiait son œuvre. »

Guillemin ayant pensé que la posture noble de Vigny était une posture tricheuse, il n’a pu que déplaire en le disant un peu haut.
Mais, disait-il de lui-même, « on ne sait que trop à quel point le bon ton me manque, infirmité dont je ne saurait guérir » : ces mots qui le peignent figurent en 1970 dans un article de La Tribune de Genève significativement intitulé « Les pudeurs de l’Histoire ».

Conclusion

Le point d’exclamation de mon titre a maintenant tout son sens : la teneur de ce que j’ai dit sur Guillemin et Vigny n’est pas de nature à faire changer d’avis ceux qui ne voient en Guillemin qu’un falsificateur, voire un marchand d’autographes ; et sa condamnation de Vigny est si haineuse qu’elle continue d’interroger même ses amis.

Mais ce Guillemin sans nuances est Guillemin aussi, et sans cette passion (qui, plus souvent positive, lui a fait “réhabiliter” tant de gens qu’il admirait), nous n’aurions pas l’ensemble de son œuvre.

Il était donc important de ne pas ignorer “son” Vigny, et il n’était pas indifférent que cela se passe à la Sorbonne, lieu de ce savoir de bon ton qui le mettait en rage.

Récit de Patrick Berthier.

Henri Guillemin
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Chemin de traverse n° 7 : « la révolution française n’est pas un mythe »

Exécution légale de Louis XVI. Estampe du 18 e comme symbole de la réalité effective de la Révolution en tant que retournement des ordres illégitimes. Musée Carnavalet

Je ne sais pas si Henri Guillemin aurait apprécié le livre de Sophie Wahnich, La Révolution n’est pas un mythe, publié chez Klincksieck, dans la collection « Critique de la politique » que dirigeait Miguel Abensour. – il n’avait pas la tête philosophique, on l’a dit, et n’a jamais éprouvé le besoin d’expliciter les présupposés théoriques de sa conception de l’Histoire. De son côté, Sophie Wahnich ne mentionne pas, dans les travaux qui ont été suscités par le bicentenaire de la Révolution, le livre de Guillemin Silence aux pauvres – sans doute, si elle l’a lu, ne juge-t-elle pas qu’il mérite d’être étudié (ce en quoi elle aurait tort). 

Rapprochement sans intérêt, direz-vous ? Je ne le pense pas et pas simplement parce que l’objet  » Révolution française » est au centre de leurs travaux mais parce que le parcours de Sophie Wahnich renforce un certain nombre d’intuitions d’Henri Guilemin.

Voyons cela de plus près.

Sophie Wahnich étudie les positions de Sartre et de Lévi-Strauss sur la Révolution et donc sur l’Histoire. Elles sont, l’une et l’autre, d’un maniement difficile et je ne suis pas sûr que Sophie Wahnich soit toujours très claire dans son argumentation (cela est dû, en partie, à une édition souvent fautive). Et c’est dommage, parce que l’opposition entre genèse et structure est cruciale. Ou du moins l’a été dans les années 70 – il n’est pas sûr, en effet, qu’elle le soit encore.

De cette lecture croisée et contradictoire de l’événement 89, « mythe » ou « fait encore porteur de sens », Sartre sort vainqueur et les concepts mis en place dans la Critique de la Raison dialectique ont plus d’impact qu’on aurait pu le croire, sur le travail actuel de certains historien alors qu’on sait la méfiance de Claude Lévi-Strauss à l’égard de l’Histoire.

Le point essentiel est celui de la remise en cause du marxisme – en partie due à la critique du stalinisme, à l’effondrement du système soviétique – qui ouvre les vannes à une lecture très révisionniste de 89, à une revanche de tous ceux qui avaient souffert de la domination, ici, en France, des grands historiens marxistes de la Révolution, de tous ceux qui voulaient récuser l’idée même de révolution pour pouvoir justifier l’ordre capitaliste lui-même. L’appui théorique de Lévi-Strauss, faisant de la Révolution la marque mythique d’une vision ethnocentriste de l’Histoire fut certainement prépondérant.

Or, Sartre, s’il se dégage d’un dogmatisme marxiste sclérosant, sait conserver, de la pensée de Marx, un certain nombre de concepts opératoires ; surtout l’idée du sens de l’événement 89 pour ce qui est de la liberté humaine, dans sa lutte contre le pratico-inerte, où l’homme sériel s’englue, afin de faire grandir l’humanité par la fusion du groupe en un moment dont la dimension sacrée est essentielle (cf. le thème du serment).
C’est ainsi que se réalise « un saut qualitatif et productif d’une nouvelle situation ». L’intérêt porté par Sartre aux « détails », précis, concrets, est évidemment bien éloigné de l’effacement de l’homme dans la perspective structuraliste.

Ce que Sophie Wahnich retient de ce parcours et des médiations qui lui ont permis d’avancer dans la prise de conscience de son métier d’historienne, c’est la spécificité de l’objet 89 pour celui qui s’inscrit dans les combats d’aujourd’hui. « Revendiquer la force émancipatrice de l’universel aura toujours permis de forger un idéal politique à même de mobiliser vers un au-delà utopique.(p.244).

On est loin de la vision d’un François Furet qui « refuse de rabattre l’événement révolutionnaire sur les structures économiques et sociales à la manière de l’histoire marxiste, mais est loin d’une perspective insurrectionnelle ou populaire (…) ». Lorsque l’insurrection surgit, il la nomme « dérapage ». »(p.145). Et finalement plus proche de Foucault qui suit Furet, dans un premier temps, dans sa dévalorisation de 89, mais retrouve, dans ses articles sur la Révolution iranienne le problème « du sacré et des émotions » qui « voisinent et fabriquent la dynamique révolutionnaire » (p.243).

Foucault, dans des conférences prononcées à Toronto, en 1982, parle du projet qu’il a d’étudier la subjectivité révolutionnaire. « Le moment est venu maintenant d’étudier la révolution non seulement comme mouvement social ou comme transformation politique, mais aussi comme expérience subjective, comme type de subjectivité. »(Dire vrai sur soi-même, conférences prononcées à l’Université Victoria de Toronto, éd.Vrin, p.106).
Sophie Wahnich ne pouvait avoir connaissance de ce texte publié après le sien, mais il apporte de l’eau à son moulin). (note*)

Dernier point, la revendication par Sophie Wahnich, des émotions propres à l’historien lui-même, dans le contexte qui est le sien :
« Oui, des hommes ont été libres et sans doute ils pourront l’être à nouveau. [La Révolution française doit] donner du courage dans ces temps d’effroi où l’on veut faire disparaître jusqu’à l’idée de liberté, de réciprocité, d’universalité et d’égalité. »(p.246).

C’est cette vibration émotionnelle, éloignée de la froideur affichée des historiens positivistes, qui rapproche Sophie Wahnich d’Henri Guillemin.

note* : Je signale pour ceux qui voudraient creuser ce point, l’excellent article de Sophie Wahnich dans la revue « Vacarme » – mai 2014 : Foucault saisi par la révolution, Iran 1978, Révolution française 1792, Tunisie 2010-2014.

Recension réalisée par Patrick Rödel

Pour aller plus loin :

Dans une interview donnée le 22 octobre 2015 au journal Libération, Sophie Wahnich, parle de son livre et développe sa pensée sur la Révolution qui vient. Elle parle littérature et politique. Quelle mentionne le livre de Pierre Michon Les Onzes, ou celui de Denis Lachaud Ah, ça ira nous a fait plaisir. Pour lire cette interview , cliquez ici

En février 2016, Sophie Wahnich écrivait, dans la revue Vacarme, un article aussi pertinent qu’original, dont le titre excite tout de suite la curiosité : « Entretien avec le fantôme de Maximilien Robespierre« . Pour lire l’article, cliquez ici

Pour lire son très intéressant article sur Foucault, également publié dans la revue Vacarme, indiqué dans la recension de Patrick Rödel, cliquez ici

Sophie Wahnich collabore aussi à la revue Lignes. Ici, le n° 50 (mai 2016), conçu et coordonné par elle sur la notion de fascisme. Pour en savoir plus, cliquez ici

 Rayon de soleil dans la tempête. Tableau de Nikolaï Dmitriev (1837 – 1898)