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Chemin de traverse N° 7 : La Révolution française n’est pas un mythe

 

Exécution légale de Louis XVI au nom de la République. Estampe du 18 e – Musée Carnavalet.

« LA REVOLUTION N’EST PAS UN MYTHE » : un ouvrage de Sophie Wahnich

Je ne sais pas si Henri Guillemin aurait apprécié le livre de Sophie Wahnich, La Révolution n’est pas un mythe, publié chez Klincksieck, dans la collection « Critique de la politique »
que dirigeait Miguel Abensour. – il n’avait pas la tête philosophique, on l’a dit, et n’a jamais éprouvé le besoin d’expliciter les présupposés théoriques de sa conception de l’Histoire. De son côté, Sophie Wahnich ne mentionne pas, dans les travaux qui ont été suscités par le bicentenaire de la Révonlution, le livre de Guillemin Silence aux pauvres – sans doute, si elle l’a lu, ne juge-t-elle pas qu’il mérite d’être étudié (ce en quoi elle aurait tort).
Rapprochement sans intérêt, direz-vous ? Je ne le pense pas et pas simplement parce que l’objet  » Révolution française » est au centre de leurs travaux mais parce que le parcours de Sophie Wahnich renforce un certain nombre d’intuitions d’Henri Guilemin.

Voyons cela de plus près.


Sophie Wahnich étudie les positions de Sartre et de Lévi-Strauss sur la Révolution et donc sur l’Histoire. Elles sont, l’une et l’autre, d’un maniement difficile et je ne suis pas sûr que Sophie Wahnich soit toujours très claire dans son argumentation (cela est dû, en partie, à une édition souvent fautive). Et c’est dommage, parce que l’opposition entre genèse et structure est cruciale. Ou du moins l’a été dans les années 70 – il n’est pas sûr, en effet, qu’elle le soit encore.

De cette lecture croisée et contradictoire de l’événement 89, « mythe » ou « fait encore porteur de sens », Sartre sort vainqueur et les concepts mis en place dans la Critique de la Raison dialectique ont plus d’impact qu’on aurait pu le croire, sur le travail actuel de certains historien alors qu’on sait la méfiance de Claude Lévi-Strauss à l’égard de l’Histoire.

Le point essentiel est celui de la remise en cause du marxisme – en partie due à la critique du stalinisme, à l’effondrement du système soviétique – qui ouvre les vannes à une lecture très révisionniste de 89, à une revanche de tous ceux qui avaient souffert de la domination, ici, en France, des grands historiens marxistes de la Révolution, de tous ceux qui voulaient récuser l’idée même de révolution pour pouvoir justifier l’ordre capitaliste lui-même. L’appui théorique de Lévi-Strauss, faisant de la Révolution la marque mythique d’une vision ethnocentriste de l’Histoire fut certainement prépondérant.

Or, Sartre, s’il se dégage d’un dogmatisme marxiste sclérosant, sait conserver, de la pensée de Marx, un certain nombre de concepts opératoires mais surtout l’idée du sens de l’événement 89 pour ce qui est de la liberté humaine, dans sa lutte contre le pratico-inerte, où l’homme sériel s’englue, afin de faire grandir l’humanité par la fusion du groupe en un moment dont la dimension sacrée (cf. le thème du serment) est essentielle. C’est ainsi que se réalise « un saut qualitatif et productif d’une nouvelle situation ». L’intérêt porté par Sartre aux « détails », précis, concrets, est évidemment bien éloigné de l’effacement de l’homme dans la perspective structuraliste.

Ce que Sophie Wahnich retient de ce parcours et des médiations qui lui ont permis d’avancer dans la prise de conscience de son métier d’historienne, c’est la spécificité de l’objet 89 pour qui s’inscrit dans les combats d’aujourd’hui. « Revendiquer la force émancipatrice de l’universel aura toujours permis de forger un idéal politique à même de mobiliser vers un au-delà utopique.(p.244).

On est loin de la vision d’un François Furet qui « refuse de rabattre l’événement révolutionnaire sur les structures économiques et sociales à la manière de l’histoire marxiste, mais est loin d’une perspective insurrectionnelle ou populaire (…) Lorsque l’insurrection surgit, il le nomme « dérapage ». »(p.145)
Et finalement plus proche de Foucault qui suit Furet, dans un premier temps, dans sa dévalorisation de 89, mais retrouve, dans ses articles sur la Révolution iranienne le problème « du sacré et des émotions » qui « voisinent et fabriquent la dynamique révolutionnaire » (p.243). Foucault, dans des conférences prononcées à Toronto, en 1982, parle du projet qu’il a d’étudier la subjectivité révolutionnaire.
« Le moment est venu maintenant d’étudier la révolution non seulement comme mouvement social ou comme transformation politique, mais aussi comme expérience subjective, comme type de subjectivité. »
(Dire vrai sur soi-même, conférences prononcées à l’Université Victoria de Torento, éd.Vrin, p.106. Sophie Wahnich ne pouvait avoir connaissance de ce texte publié après le sien, mais il apporte de l’eau à son moulin) (*)

Dernier point:

La revendication par Sophie Wahnich, des émotions propres à l’historien lui-même, dans le contexte qui est le sien. « Oui, des hommes ont été libres et sans doute ils pourront l’être à nouveau. [La Révolution française doit] donner du courage dans ces temps d’effroi où l’on veut faire disparaître jusqu’à l’idée de liberté, de réciprocité, d’universalité et d’égalité. »(p.246). C’est cette vibration émotionnelle, éloignée de la froideur affichée des historiens positivistes, qui rapproche Sophie Wahnich d’Henri Guillemin.

(*) : Je signale pour ceux qui voudraient creuser ce point, l’excellent article de Sophie Wahnich dans la reévue Vacarme » – (mai 2014) : « Foucault saisi par la révolution, Iran 1978, Révolution française 1792, Tunisie 2010-2014 ».

Recension réalisée par Patrick Rödel

Pour en savoir plus

Une interview :

                    Ce que Sophie Wahnich retient de ce parcours et des médiations qui lui ont permis d’avancer dans la prise de conscience de son métier d’historienne, c’est la spécificité de l’objet 89 pour qui s’inscrit dans les combats d’aujourd’hui. « Revendiquer la force émancipatrice de l’universel aura toujours permis de forger un idéal politique à même de mobiliser vers un au-delà utopique.(p.244).

                 On est loin de la vision d’un François Furet qui « refuse de rabattre l’événement révolutionnaire sur les structures économiques et sociales à la manière de l’histoire marxiste, mais est loin d’une perspective insurrectionnelle ou populaire (…) Lorsque l’insurrection surgit, il le nomme « dérapage ». »(p.145) Et finalement plus proche de Foucault qui suit Furet, dans un premier temps, dans sa dévalorisation de 89, mais retrouve, dans ses articles sur la Révolution iranienne le problème « du sacré et des émotions » qui « voisinent et fabriquent la dynamique révolutionnaire » (p.243). Foucault, dans des conférences prononcées à Toronto, en 1982, parle du projet qu’il a d’étudier la subjectivité révolutionnaire. « Le moment est venu maintenant d’étudier la révolution non seulement comme mouvement social ou comme transformation politique, mais aussi comme expérience subjective, comme type de subjectivité. »(Dire vrai sur soi-même, conférences prononcées à l’Université Victoria de Torento, éd.Vrin, p.106. Sophie Wahnich ne pouvait avoir connaissance de ce texte publié après le sien, mais il apporte de l’eau à son moulin). (note*)

                  Dernier point, la revendication par Sophie Wahnich, des émotions propres à l’historien lui-même, dans le contexte qui est le sien. « Oui, des hommes ont été libres et sans doute ils pourront l’être à nouveau. [La Révolution française doit] donner du courage dans ces temps d’effroi où l’on veut faire disparaître jusqu’à l’idée de liberté, de réciprocité, d’universalité et d’égalité. »(p.246). C’est cette vibration émotionnelle, éloignée de la froideur affichée des historiens positivistes, qui rapproche Sophie Wahnich d’Henri Guillemin.

             note* : Je signale pour ceux qui voudraient creuser ce point, l’excellent article de Sophie Wahnich dans la revue « Vacarme », mai 2014, Foucault saisi par la révolution, Iran 1978, Révolution française 1792, Tunisie 2010-2014.

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Les actes du colloque « Henri Guillemin et la Commune » sont publiés

Colloque du 19 novembre 2016 – Amphi – Paris 3 Sorbonne nouvelle

Comme prévu et comme annoncé en début d’année, les éditions Utovie viennent de publier les actes du colloque « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? » que nous avons organisé le 19 novembre 2016 à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle – Censier.

En complément des vidéos disponibles sur notre site, en page d’accueil depuis le 9 janvier, (cliquez ici) nous ne pouvons qu’inciter le plus grand nombre à lire, au calme, de façon approfondie, le texte de chacune des interventions. Plusieurs raisons à cela dont deux me viennent naturellement à l’esprit ; d’abord la richesse de leur contenu et ensuite l’ensemble des notes et références apportées sur chacune d’elles par Patrick Berthier. Notes d’une très grande précision et d’une très grande utilité permettant d’aller plus loin dans la connaissance de cet événement exceptionnel : la Commune de 1871.

En effet, comme l’indique Patrick Berthier en 4e de couverture : « Parmi les événements historiques qu’Henri Guillemin a cherché avec passion à comprendre, la Commune de Paris de 1871 occupe une place privilégiée : tentative pour renverser le cours des choses, mais échec cuisant, ce mouvement trouve son origine générale dans toute l’histoire bourgeoise du XIXe siècle, et son origine particulière dans le défaitisme organisé du gouvernement dit de « Défense  » nationale.
C’est ce moment tragique, devenu un symbole, que le colloque que nous avons tenu le 19 novembre 2016 à la Sorbonne nouvelle, a cherché à la fois à commémorer et à expliquer à travers l’oeuvre d’Henri Guillemin, depuis sa lecture de Jules Vallès jusqu’à son interprétation de la défaite de 1940. »

La lecture de chacune des interventions procure un véritable plaisir car elles nous entraînent à la fois dans l’intimité même de l’homme à travers ses convictions profondes, dans ses lumineuses études littéraires, sa passion pour les trajectoires humaines singulières et bien sûr dans la puissance de ses analyses politiques qui vont directement à l’essentiel : dénoncer les manigances des élites et révéler les vrais rapports de classes.

Enfin, le livre refermé, une sorte d’énergie persiste. Comme une vibration profonde : la conviction que, certes non, la Commune n’est pas morte et que le désir est vif de poursuivre le chemin vers la prochaine étape : notre prochain colloque, prévu à l’automne 2018, sur le thème de la débâcle de 1940/la trahison des élites/l’affaire Pétain.

Note rédigée par Edouard Mangin.