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Extraits choisis de « L’héroïque défense de Paris »

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EXTRAITS CHOISIS ET COMMENTÉS DE  » L’héroïque défense de Paris (1870-1871) »

C’est le deuxième tome de la trilogie que Guillemin consacre à la Commune de Paris. Il y étudie les extravagantes manigances que ne va pas hésiter à prendre l’élite pour garder son pouvoir en dupant éhontément et grossièrement le peuple. 

Ce deuxième tome de sa trilogie sur la Commune est exemplaire des distances qu’il prend vis à vis d’une histoire officielle qui est, si souvent, selon ses termes, une « histoire courtisane ».

Des astres….

proclamation du II empire

…..au désastre

siège de Paris par J.L.E Meissonier

Fin octobre 1870, Bazaine capitule, à Metz, devant l’armée allemande sans avoir vraiment combattu. Le Gouvernement de Défense nationale ne va pas se montrer plus déterminé à poursuivre le combat. Gambetta est seul à vouloir lever, en province, une armée qui pourrait repousser les troupes de Bismarck. Leur avancée ne rencontrant aucun obstacle, elles se retrouvent aux portes de Paris. Commence alors une période complexe où les discours bellicistes des dirigeants cachent mal la volonté d’en finir au plus vite avec la guerre afin de se concentrer sur ce qui semble être l’essentiel – la mise au pas d’un peuple parisien qui est, à leurs yeux, une menace beaucoup plus grande que la perte de quelques provinces : la remise en cause des intérêts de ces « honnêtes gens », dont Guillemin ne cesse de dénoncer le cynisme.

Caractéristique de cet état d’esprit, l’évolution des positions de Veuillot, journaliste qui ne cesse de ferrailler contre tout ce qui peut représenter un progrès social et une remise en question des classes dirigeantes :
Louis_Veuillot en 1850« Il n’y a pas un mois, quand c’était l’ordre qui régnait, le bon régime qu’allait redresser et renforcer Palikao, Veuillot, dans l’Univers du 9 août, ne connaissait pas de limites à son bellicisme contre l’envahisseur luthérien; il explosait, il maniait la foudre; « la France ne traitera jamais sur son sol ! », « et si l’épreuve peut aller jusqu’à lui interdire la guerre régulière, alors, aussitôt, commencera la guerre des haies, des ravins et des bois ! ». Le ton a baissé, tout à coup, depuis que le Léviathan populaire a surgi, cette canaille, dont les « délégués » sont maintenant à l’Hôtel de Ville, et qui souhaite effectivement la guerre totale que Louis Veuillot prêchait hier. Halte-là ! L’Univers du 17 septembre appelle l’attention de ses lecteurs sur le fait que, « pour notre malheur, l’Allemagne ne forme qu’une cité ; et, dans notre Paris, il y en a deux ». C’est la vérité même : la cité des Français, qui entend se défendre, et celle des possédants-sages qui redoute l’envahisseur mille fois moins que les « partageux ». ».

Après quatre mois de siège, le 23 décembre, quand Louis Veuillot croira la capitulation désormais imminente, il s’abandonnera au cynisme, il avouera qu’il ne fallait pas vaincre, qu’une victoire eût été désastreuse : « « Nous sommes de ceux qui croient », écrira-t-il paisiblement, « qu’il nous était plus désirable et meilleur de résister que de vaincre »; sans doute, sans doute, la victoire « nous eût délivré de l’ennemi extérieur »; mais l’autre, le vrai, « l’ennemi intérieur » (sic), « ce vice du sang », l’esprit démocratique, c’eût été son triomphe, et la fin de tout ».caricature de Veuillot

Plus limpide encore, quand la tragédie sera terminée tout à fait avec l’écrasement de la Commune, le 3 juin 1871, Veuillot, dans l’Univers, lâchera le mot-clé : « « le 4 septembre », écrira-t-il, fut « le coup qui encloua le canon de la France. » On ne saurait mieux dire. Les généraux, le 4 septembre, ont « encloué » leurs canons côté Allemagne, et les gens de bien ont tourné face au peuple leur vigilance et leur action. » (p.19)

Pendant 144 jours, Paris sera assiégé, sa population affamée et le Gouvernement de la Défense nationale ne donnera jamais l’ordre d’une sortie qui eût pu changer la donne militaire. Il se contente d’escarmouches qui sont plus faites pour donner le change au peuple que pour repousser vraiment les Prussiens.

Trochu n’a en tête qu’une capitulation, la plus rapide possible : « Tenir Paris ; empêcher la révolution ; grâce à la République nominale, barrer la route à la République concrète. Le jeu que l’on a dû mener impose, pour l’instant, une nouvelle feinte : celle du combat sans merci. On n’est parvenu, une fois de plus, à donner le change aux Parisiens, qu’en simulant une volonté de fer contre la Prusse et l’exclusif souci de la bataille. Renoncer à la convocation de l’Assemblée était, au surplus, le seul moyen qu’on avait de conjurer ces élections municipales à Paris d’où pouvait très bien sortir une « Commune », résolue pour de bon à faire la guerre et la République. La voilà, la chose capitale. » (p.97)

1024px-JulesDidierJacquesGuiaudLArmandBarbès1870Autant dire que ces messieurs ne voient pas d’un œil favorable les efforts de Gambetta pour lever, en province, une nouvelle armée susceptible de desserrer l’étau des Prussiens autour de Paris.

Mais c’est là qu’intervient une partie de l’encadrement militaire qui n’a aucune envie de se battre pour la République et les nouvelles recrues manquent cruellement d’officiers motivés pour une reconquête du territoire. « Ce que le jeune ministre a vu à Amiens et à Rouen, et ce qu’il constate, de même, à Tours, c’est la « mollesse » et « l’impuissance » des vieux « généraux de division, sortis des cadres de réserve » que les bureaux de Guerre ont exhumés. Sorel (…) confie à sa mère une remarque semblable : « l’incapacité et l’incurie de beaucoup de nos officiers dépassent la mesure. » La Motte-Rouge (…) était chargé de défendre Orléans. Attaqué, il a lâché pied tout de suite, après une escarmouche d’avant-gardes. Le 11 octobre, l’ennemi a pris la ville tandis que le général Morandy, qui est tout près, mais qui appartient, lui aussi, à la bonne école, est resté passif, jugeant superflu de faire marcher ses hommes au canon. » (p.247)

Et, malgré cela, Gambetta commence d’obtenir de bons résultats qui inquiètent les Prussiens. Et encore plus le Gouvernement de la Défense Nationale, qui ne défend à la vérité, fait remarquer Guillemin, que la propriété, la Banque et le Commerce. Qu’à cela ne tienne, on lui coupe les vivres et on le berce de promesses fallacieuses ! En sous-main, Thiers se multiplie pour aboutir le plus vite possible à une capitulation en bonne et due forme.

Pendant ce temps, le peuple parisien se prépare à la résistance, achète des canons.

Quand les bruits d’un armistice se répandent :

« Paris bouge, après Metz, comme après Sedan. C’est bien plus qu’un mouvement d’humeur ou d’effroi, ou de colère. C’est une seconde tempête, pareille à celle du 4 septembre, qui se forme, qui est sur le point d’éclater. Les Parisiens ont renversé l’Empire parce que l’Empire débouchait sur un désastre national et ils ont fait la République pour que ce désastre soit réparé. Et le Gouvernement de la Défense Nationale qu’ils ont accueilli parce qu’il se donnait mission, semblait-il, de guider la France vers la libération et la victoire, ils découvrent, dans une commotion, qu’il n’a rien fait. Décillement.

C’était donc ça, le « plan Trochu » ? Ce qu’on n’avait pas osé croire, au moment de Ferrières, ce dont on avait écarté l’idée comme un blasphème, c’était donc vrai ? Une fausse Défense Nationale ? Une duperie de deux mois ? Trochu, le général Trochu lui-même, une espèce de traitre ? Tout cela tourbillonne dans les esprits, faisant un immense désarroi. Il n’y a pas, comme au 4 septembre, unanimité, et les sentiments même que l’on éprouve ne sont pas simples. (…) Mais comment comprendre l’attitude, le jeu, les desseins de l’équipe gouvernementale, avec cette « drôle de guerre » interminablement prolongée, ces simulacres d’offensive, cette patience qu’on demandait aux Parisiens pour qu’elle permît au général d’achever la mise en place de son dispositif, alors que tout révèle aujourd’hui (…) qu’il n’y avait ni dispositif, ni projet, sinon la préparation tortueuse d’une reddition baptisée armistice (…) » ?

« Cette foule qui grossit de minute en minute dans les grandes rues, sur les boulevards, nul ne peut savoir sur quel objet précis se cristalliseront ses vouloirs. Elle flotte, troublée, malheureuse, indécise sur ce qu’elle doit penser de ceux dont elle n’arrive pas entièrement à croire qu’ils ont pu se rendre coupables envers le pays d’une mystification à ce point monstrueuse. » (p.339/340)

Ce sera la Commune, la fuite du Gouvernement à Versailles et l’écrasement de la Commune sous le regard des Prussiens.

Note réalisée par Patrick Rödel.

Les citations sont reproduites avec l’aimable autorisation des éditions Utovie, éditeur exclusif des oeuvres d’Henri Guillemin. Pour en savoir plus sur le catalogue Guillemin et sur Utovie en général, cliquez ici

tag 14 juin 2016 Paris © Pascal Maillard

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Troisième CONFÉRENCE FILMÉE D’HENRI GUILLEMIN, D’UNE SÉRIE DE 13 CONSACRÉE À LA COMMUNE

POUR VOIR TOUTES LES CONFÉRENCES FILMÉES d’Henri Guillemin SUR LA COMMUNE, CLIQUEZ ICI

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CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES (PAR ORDRE D’APPARITION)

Tableau d’Etienne Prosper Berne Bellecour (1838-1910) « Pièce d’artillerie lourde française au siège de Paris, 187o » (Musée des Invalides, Paris)

Tableau de Jean-Léon Gérôme (1824-1904) « Reception des ambassadeurs Siamois par Napoléon III dans la grande salle de bal du château de Fontainebleau, le 27 juin 1861 » (Musée national du château de Fontainebleau)

Tableau de Jean-Louis-Ernest Meissonier (1815 – 1891) « Le siège de Paris » (Musée d’Orsay)

Portait de Louis Veuillot (1813-1883) par Nadar (pseudonyme de Gaspard-Félix Tournachon) caricaturiste, écrivain, aéronaute et photographe français  (1820-1910) (domaine public)

Portrait-Caricature de Louis Veuilot par le journaliste Louis-Boynes-Loiret-Andre-Gill (dit André Gill) (1840-1885) (domaine public)

Tableau de Jules Didier (1831-1892) et Jacques Guiaud (1810-1876) « départ de l’Armand Barbès », ballon monté avec courrier et passagers, parmi lesquels Léon Gambetta (musée Carnavalet)

La défense de Paris. « Une barricade à l’angle de la rue de la Bonne ». (Bibliothèque historique de la Ville de Paris)

« Quand le gouvernement ment, la rue rue » Tag de la Nuit Debout à Paris, non loin de la place de la République – 14 juin 2016 (©Photo Pascal Maillard).

Tableau de Gustave Doré (1832-1883)  « La défense de Paris » (Frances Lehman Loeb Art Center – Poughkeepsie – Etats-Unis)

 

 

 

 

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Quand Guillemin lisait Malraux

Malraux et l'escadrille Espana

Nous poursuivons l’exploration des chroniques publiées de l’automne 1937 à l’automne 1939 par Henri Guillemin, alors professeur à l’Université du Caire, dans le quotidien La Bourse égyptienne. Après Simenon, Malraux. Après le pur romancier de la destinée, l’acteur-chroniqueur de la guerre d’Espagne. Deux écrivains qu’en 1938 Guillemin perçoit comme grands, alors même qu’évidemment il ignore tout de leur itinéraire ultérieur.

L’espoir

couverture du livre 1ère édition poche

Dans le cas de Malraux, la considération du moment où Guillemin parle de lui revêt une importance particulière. Pas mal des plus jeunes, aujourd’hui, si le nom de Malraux (mort il y a quarante ans) leur dit quelque chose, c’est comme ministre du général de Gaulle ; pour les uns, c’est lui qui a fait ravaler les grands monuments noircis de Paris, pour beaucoup d’autres c’est l’orateur véhément de l’hommage à Jean Moulin dans le vent de la place du Panthéon, en décembre 1964. Et ceux qui, moins nombreux, savent que Malraux était un écrivain, c’est plutôt de La Condition humaine (1933) qu’on a dû leur parler au lycée, si on l’a fait. L’Espoir, écrit quatre ans plus tard, paraît à beaucoup de commentateurs plus difficile, plus elliptique, alors même que l’Espagne est plus proche de la France que la Chine énigmatique de la fin des années 20.

C’est aussi qu’André Malraux, né en 1901, est en décembre 1937, lorsque paraît L’Espoir, un personnage un peu dérangeant. Au lieu de s’installer dans la gloire que lui a apportée le prix Goncourt décerné à La Condition humaine, il s’est engagé au service de la république espagnole menacée par le soulèvement du général Franco en formant une escadrille internationale (bien que lui-même ne soit pas aviateur) ; de juillet 1936 à février 1937, il participe à plusieurs dizaines de missions, avant de quitter l’Espagne où il indispose plus d’un républicain par sa personnalité encombrante ; mais enfin à l’heure où la république socialiste de Léon Blum joue les Ponce-Pilate face au conflit espagnol, Malraux paraît incarner, au contraire, une solidarité exemplaire avec les républicains en difficulté.

affiche du film

   Max Aub et André Malraux

Lorsqu’il écrit L’Espoir, dans les Pyrénées, durant l’été et l’automne 1937, il croit bien sûr la victoire des républicains possible – d’où le titre de son livre ; c’est encore celui qu’il donne au film (proche du roman sans en être l’adaptation stricte) qu’il tourne à partir d’août 1938, et qu’il doit achever en catastrophe en France début 1939 parce que les nationalistes sont en train de l’emporter. Mais fin 1937, il ne sait pas que telle sera la tournure des choses, et Guillemin non plus, qui rend compte de L’Espoir dans La Bourse égyptienne du 13 février 1938.

Le compte rendu de Guillemin

Au premier abord, la lecture de son compte rendu a de quoi étonner. Dans les analyses des trois romans de Simenon que nous avons évoqués il y a quelques semaines, presque pas de citations ; ici, presque uniquement des citations, et un Guillemin à bien des égards en retrait.

Je ne sais pas ce qu’il pensait, intimement, de cette guerre d’Espagne en cours ; bien sûr il n’était pas du côté de la rébellion de Franco ; mais il était un universitaire français en poste officiel dans un pays étranger, et sa chronique hebdomadaire était publiée dans un organe dont le titre suggère qu’il n’était pas franchement “de gauche”. Alors peut-être a-t-il adopté cette façon de faire pour ne pas se mettre trop en première ligne – ce qui ne l’ empêche nullement d’exprimer ses convictions personnelles. Voyons comment.

Il commence par tiquer sur l’indication « roman » qui figure sur la couverture de L’Espoir : il s’agit là d’ « un mot trompeur, […] qui risquerait, si on le prenait à la lettre, de compromettre la grandeur d’une œuvre pareille, et son importance ». On a vu qu’il aimait Simenon justement parce que ses romans sortaient du romanesque ordinaire. Même chose ici. Malraux, dit Guillemin, « a écrit : “roman”, parce que les personnages de son livre ne portent pas sans doute le nom qui est, ou qui fut, le leur ; parce que ce livre d’histoire, il n’a pas voulu l ‘écrire comme un historien, encore moins comme un annaliste, et qu’il y a mêlé ses propres sentiments, son propre drame ; mais si le mot eût été possible, et n’eût pas paru insolite, c’est “témoignage” qu’il aurait fallu dire ».

Vient alors un paragraphe qu’il faut lire dans le contexte de cette époque et de ce conflit : « Malraux, chacun le sait, est parti pour l’Espagne dès le début de la terrible aventure où ce pays est depuis tant de mois engagé. Il y est parti non comme “reporter”, mais comme combattant » ; et commence à se faire entendre le ton de Guillemin :

Mexican Suitcase, Spain, Spanish Civil War, MS090, MS 90, 35mm film, negatives

« Cette guerre, Malraux a donc choisi d’y prendre part quand rien ne l’y contraignait, qu’une exigence intérieure ; ce risque de mort, il l’a assumé ; ce don de lui-même à une cause qui le dépasse, il l’a accompli journellement ; s’il n’y a point laissé sa vie, et tout ce que son talent lui promet encore en ce monde, c’est seulement que le sort, ou ce que l’on désigne de ce nom, en a décidé autrement. Et je pense que si ce livre, au lieu d’être signé d’un vivant, n’eût été que le testament inachevé d’un mort, le fragment posthume d’une grande œuvre interrompue par le trépas, la critique, d’où qu’elle vienne, en eût unanimement salué la noblesse et la puissance. Mais André Malraux est vivant ; ce qu’il a commencé par son sacrifice et l’offrande de son existence même, il le poursuit par son travail d’écrivain ; il continue son action. […] Dédié à “mes camarades de la bataille de Téruel”, L’Espoir poursuit une lutte qui double et prolonge celle des miliciens d’Espagne et leur vient en aide, invisiblement. »

Tous les mots de louange qu’on vient de lire, le Guillemin que j’ai connu quarante ans après qu’il avait écrit cet article ne les eût sans doute pas maintenus tels quels ; son opinion globale sur Malraux et ses vanteries avait bien évolué, alors.

Mais en ce début de 1938, il adhère à l’homme et aux pages que cet homme a écrites. Bien sûr, il prend des précautions pour atténuer ce que son opinion peut avoir de choquant. Il déclare « qu’il est bien difficile, à l’heure où nous sommes, de parler d’un tel livre en gardant son sang-froid » ; il se dit conscient que « les uns le liront avec une passion brûlante, les autres le rejetteront peut-être avec horreur, ou, s’ils l’achèvent, déploreront qu’un tel talent soit au service d’une telle cause ». Mais il veut se faire « une âme sereine » (!), et « ne plus voir dans ce livre qu’un document, d’un intérêt immense et d’une valeur humaine que nul ne saurait contester ». Muni de ce bouclier de calme et d’impartialité proclamée, Guillemin en vient à ce qu’il veut dire, et qui est que « deux choses, au moins, dans L’Espoir, peuvent unir et réconcilier ceux que, par ailleurs, tout sépare » : l’écriture du roman, et la vision de l’homme qui s’en dégage.

Le style de l’écrivain 

D’abord le style, car « il est sûr qu’aujourd’hui fort peu d’écrivains disposent des moyens d’expression vraiment exceptionnels de Malraux. Sa manière, que nous connaissions déjà, s’affirme davantage dans ce dernier livre : haine de la facilité à la fois et de l’emphase ; proscription de l’éloquence ; une prose violente, mais dont la force ne tient pas à des artifices de vocabulaire ; Malraux n’élève le ton que bien rarement ; encore, quand il lui arrive de hausser légèrement la voix, le fait-il en ne cessant point de se surveiller, en demeurant toujours l’âpre ennemi de tout ce qui pourrait ressembler à du verbalisme ». À mesure que Guillemin développe ce point de son éloge, il se révèle à nous tel que nous pouvons le découvrir dans tout ce qu’il a écrit et dit par la suite ; soyez attentif à ce qui vient, c’est toute sa propre manière d’être, comme futur historien, et comme orateur. Dans le texte « il », c’est Malraux, mais c’est déjà aussi Guillemin :

« Le réel qu’il a vu, qu’il nous livre, il ne se permet pas, si je puis dire, de nous le traduire ; il nous le transmet ; son seul procédé : raccourcir à l’extrême la distance entre notre esprit et ce que lui-même a eu sous les yeux, entre notre cœur et ce que lui-même a vécu ; cet intervalle, le réduire le plus possible ; faire la part la plus exiguë à ce qui, forcément, se perd en route ; nous parler de tout près ; nous atteindre droit ; que le contact, d’un seul coup, s’établisse, et que le courant passe. » Suit une dizaine d’exemples pris dans le texte, quelques mots, une phrase, un court passage, qui tous illustrent ce que l’on vient de lire. Puis vient « la seconde raison qui fait de ce livre un si beau livre, un si grand livre, quoi qu’on pense sur la guerre d’Espagne ».

La trajectoire de l’homme

Cette seconde raison, « c’est que nous y découvrons très vite un homme aux prises avec lui-même, et qui se cherche, tragiquement, au sein même de cette action où il s’est rué. Tant d’horreurs s’accumulent sous ses yeux qu’on le devine, lui aussi, à de certaines heures, pareil à l’un de ses héros, Garcia, l’un des grands chefs républicains, “las d’être homme”. […] Le vrai problème, la Révolution elle-même ne le résoudra point. Garcia le communiste rejoint Ximenès le catholique. “La Révolution, dit Garcia, est chargée de résoudre ses problèmes, et non les nôtres ; les nôtres ne dépendant que de nous…”. […] De même Ximenès : “Le vrai combat commence quand on doit combattre une part de soi-même. Jusque-là, c’est trop facile ; mais on ne devient un homme que par de tels combats. Il faut toujours rencontrer le monde en soi-même, qu’on le veuille ou non” ». Nous retrouvons là exactement ce que Guillemin disait des héros, ou plutôt des anti-héros de Simenon, eux aussi représentatifs du questionnement de l’être humain sur sa raison d’être là, et d’agir ou de ne pas agir.

Mais son analyse de L’Espoir oblique pour finir vers un autre point fort du livre, à ses yeux : ce que Malraux y fait dire aux chrétiens, « des chrétiens, qu’on entend parler, et leurs paroles nous brûlent ». Pourquoi ? parce qu’ils disent ce que Guillemin vient de dire, quelques mois plus tôt, dans « Par notre faute », article publié par la revue dominicaine La Vie intellectuelle du 10 septembre 1937, et où, lui catholique, il énumérait sans fard les responsabilités tragiques de l’Église au fil de l’Histoire. On dirait qu’il retrouve sous la plume de Malraux sa propre posture et ses propres convictions.

La première, c’est qu’on ne doit pas unir, comme dit l’expression familière, le sabre et le goupillon ; chez le Ximenès de Malraux, cela donne : « Dieu n’est pas fait pour être mis dans le jeu des hommes comme un ciboire dans la poche d’un voleur ».

Vatican et Franco

Deuxième conviction de Guillemin : il y a plus de chrétiens d’habitude que de chrétiens de cœur ; c’est le personnage nommé Guernico qui le dit, dans L’Espoir : « En vingt ans, l’Espagne catholique, je ne l’ai jamais vue. J’ai vu des rites ; et dans l’âme comme dans la campagne, un désert ». Et pourtant, des chrétiens, il y en a, il le dit à Garcia, il y en a même en pleine guerre, et sous les bombes : « dans ces maisons pauvres, ou bien dans ces hôpitaux, en cet instant même, il y a des prêtres sans col, en gilet de garçons de café parisiens, qui sont en train de confesser, de donner l’extrême-onction, peut-être de baptiser. Je t’ai dit que depuis vingt ans je n’ai pas entendu en Espagne la parole du Christ ; ceux-là, on les entend… ».

Guillemin a choisi de ne pas conclure sur ce choix de citations qui ne trahissent pas le livre, mais qui n’en reflètent qu’un pan. Il revient pour finir à « Manuel, un des ou trois personnages qu’a choisis Malraux pour nous faire entendre, à travers leur âme, son âme à lui », et une fois encore c’est la citation même qui dit le retentissement du texte sur l’âme du lecteur Guillemin :

« Manuel nous est montré, dans la page ultime du livre, réfléchissant sur lui-même et sur ce que cette guerre lui a mystérieusement enseigné : “on ne découvre qu’une fois la guerre ; on découvre plusieurs fois la vie” ; et Manuel écoutant son cœur “entendait pour la première fois la voix de ce qui est plus grave que le sang des hommes, plus inquiétant que leur présence sur la terre, – la possibilité infinie de leur destin”.

Le meilleur effet que cette lecture de L’Espoir par Henri Guillemin à l’époque de sa publication puisse avoir sur nous, c’est de nous donner envie de le lire, de le relire si nous l’avions lu jadis. Mais déjà, je crois, on peut comprendre pourquoi Guillemin disait, plus haut dans son article, qu’avec un tel livre il y a « de quoi se sentir attiré, troublé, saisi ».

Recension réalisée par Patrick Berthier.

mort d'un républicain espagnol

LES « CHRONIQUES DU CAIRE »

Les critiques littéraires qu’Henri Guillemin écrivit pour le quotidien La Bourse égyptienne pendant près de deux ans sont actuellement en cours de préparation par Patrick Berthier pour une publication exclusive chez Utovie prévue prochainement. D’autres chroniques sur Sartre, Céline etc…suivront très prochainement. 

CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES (PAR ORDRE D’APPARITION)

André Malraux avec Corniglion-Molinier devant un avion de l’escadrille Espana – mars 1937 (© AFP)

Couverture du livre 1ère édition poche (domaine public)

Affiche du film L’espoir (domaine public)

Max Aub et André Malraux pendant le tournage du film L’espoir (domaine public)

Le général Enrique Lister et André Malraux sur le front catalan en décembre 1938 (© photo Robert Capa – International Center of Photography)

Le putschiste Franco et un évêque espagnol recevant ensemble le salut fasciste (source : Pascal Cauchy)

Mort d’un soldat républicain le 5 septembre 1936 (© photo Robert Capa)