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Ouvrages contemporains dans le sillage d’Henri Guillemin n°2

Séance du 02/12/2009 : Hémicycle vide

CHEMINS DE TRAVERSE n°2

Nous continuons notre découverte des ouvrages contemporains qui s’inscrivent dans le sillage des travaux d’Henri Guillemin, ou dont la posture se rapproche de celle qui était la sienne. A savoir la remise en cause des récits de l’Histoire officielle.

Après Contre les élections de David Van Reybrouck (cf. notre billet de blog de février), nous vous proposons aujourd’hui de découvrir l’ouvrage de Bernard Manin : Principes du gouvernement représentatif.

Bernard Manin

Ce livre date de 1995. Il est, en français, un des premiers à s’être penché sur l’histoire du vote, question centrale pour bien comprendre en quoi consiste le régime politique qui est le nôtre. D’où le fait qu’il est une référence obligatoire pour tous les ouvrages postérieurs qui se sont intéressés à ce problème. Les questions de terminologie sont importantes parce qu’il apparaît que sous les mêmes termes des réalités bien différentes peuvent être rangées- ce qui ne simplifie pas la réflexion et les discussions entre les spécialistes.

L’analyse de Manin est parfois abstraite- ce qui s’explique par sa volonté d’élaborer une théorie pure du gouvernement représentatif – il ne s’attarde pas assez, à mon goût, sur des exemples concrets qui, seuls, permettent de comprendre les libertés que prennent les politiques par rapport au modèle qu’ils sont censés appliquer et dont ils peuvent chanter les louanges alors qu’ils sont à des lieux d’en respecter l’esprit.

Fiche de lecture :

Principes de gouvernement représentatif de Bernard Manin – éd. Flammarion – Collection Champs essai – 352 pages – 9 €

principes-du-gouvernement-représentatif

Quatre principes se retrouvent, selon lui, dans tous les régimes représentatifs :
1/ les gouvernants sont désignés par élection à intervalles réguliers.
2/ Les gouvernants conservent, dans leurs décisions, une certaine indépendance vis-à-vis des volontés des électeurs.
3/ Les gouvernés peuvent exprimer leurs opinions et leurs volontés politiques sans que celles-ci soient soumises au contrôle des gouvernants.
4/ Les décisions publiques sont soumises à l’épreuve de la discussion.

Chapitre 1 : Démocratie directe et représentation.
La désignation des « gouvernants à Athènes », est passionnante. B. Manin remet en place les différentes institutions et leur rôle respectif, sans céder aux simplifications qui sont trop souvent de mise sur ce point. Il apparaît que « dans la démocratie dite directe, le peuple assemblé n’exerçait pas tous les pouvoirs. La démocratie athénienne attribuait des pouvoirs considérables, parfois supérieurs à ceux de l’Assemblée, à des instances plus restreintes. Mais les organes composés d’un nombre limité de citoyens étaient, pour l’essentiel, désignés par le sort. Que les gouvernements représentatifs n’aient jamais attribué par le sort aucun pouvoir politique montre que la différence entre les systèmes représentatifs et la démocratie dite directe tient au mode de sélection des organes dirigeants plutôt qu’au nombre limité de leurs membres. Ce qui définit la représentation, ce n’est pas qu’un petit nombre d’individus gouvernent à la place du peuple, mais qu’ils soient désignés par élection exclusivement. »

Discours de Périclès

Pour les théoriciens politiques de l’Antiquité, et cette idée perdurera plusieurs siècles, le tirage au sort est caractéristique de la démocratie alors que l’élection est le propre d’un régime aristocratique.

Chapitre 2 : Le triomphe de l’élection
Cependant, progressivement, l’élection l’emporte sur le tirage au sort jusqu’à ce que celui-ci ne soit même plus mentionné, tant il paraît évident qu’il est absurde de confier à des incompétents des charges qui demandent justement des compétences (les grecs se sont bien gardés de nommer stratèges des gens qui n’auraient eu aucune connaissance en matière militaire) et tant ce système paraît inapplicable dans les nations modernes qui occupent de très vastes espaces. Manin étudie le cas des villes italiennes où des régimes mixtes ont été mis en place.

Aux 17 e et 18 e siècles, apparaissent des théories qui commencent de légitimer le système électif en arguant que le tirage au sort est insuffisant pour assurer la stabilité du régime alors que l’élection a cet avantage immense qu’elle sélectionne des élites préexistantes. Comment justifier une telle idée qui semble aller à l’encontre de l’idée même d’égalité que nous jugeons consubstantielle à la démocratie ? C’est une invention que je trouve géniale dans son cynisme tranquille : le peuple, dit-on, reconnaît spontanément les élites « naturelles » et leur confie le soin de le gouverner. C’est son génie propre (Montesquieu). Il ne lui viendrait pas à l’esprit de demander pour lui une fonction qu’il se sait incapable de remplir. Et, comme par hasard, l’aristocratie naturelle coïncide avec les citoyens les plus riches, ceux dont le mérite est éclatant, les « notables », comme on dit. Donc, pas de danger que l’ordre social soit bouleversé.

balance éligible du marc d'argent - Copie

A la fin du 18e, la messe est dite : le tirage au sort sort du champ de réflexion des théoriciens politiques – mais en même temps, il n’y a plus de contrôle possible sur les gouvernants, plus de contrepoids ; il n’y a plus cette exigence de rendre des comptes à la fin de sa fonction qui était essentielle à Athènes. L’idée maintenant dominante est la suivante « toute autorité légitime dérive du consentement de ceux sur qui elle est exercée …. Les individus ne sont obligés que par ce à quoi ils ont consenti. »Les responsabilités politiques sont donc confiées aux prétendues élites, en langage plus clair, aux propriétaires, aux riches. Je rappelle qu’à la Convention, il y a deux députés ouvriers.  » Le citoyen était avant tout envisagé et traité comme celui qui attribue les charges, et non plus comme un candidat possible, comme quelqu’un qui pourrait désirer ces charges. »

Chapitre 3 : Le principe de distinction
Le souci des fondateurs des gouvernements représentatifs a été « de faire en sorte que les élus soient d’un rang plus élevé que leurs électeurs. » « Les représentants élus seraient et devraient être des citoyens distingués, socialement distincts de ceux qui les élisent. » Thème du « leader naturel » (Angleterre). Discussion sur le cens électoral, en France (le marc d’argent). Election à deux ou trois degrés. L’astuce ici consiste à distinguer le droit de suffrage (et celui-ci peut être plus ou moins largement accordé) et le droit d’éligibilité (et de nombreuses restrictions peuvent être décidées). C’est évidemment essentiel pour être sûr que ne seront élus que des hommes ‘éminents’ (cf. le principe de ‘saniorité’ chez Olivier Christin). Les autres arguments sont purement rhétoriques : comme, par exemple, l’idée que si l’on est riche, on est moins accessible à la corruption ; ou que si l’on est riche, on est nécessairement plus cultivé…

The Ronnies Comment faire pour « épurer la démocratie » ? Comment faire pour que le peuple soit tenu en lisières ? Comment faire pour que les « dirigeants naturels » dirigent effectivement ? Le peuple peut élire qui il veut et en même temps il n’élit que l’élite – pas mal !!! Manin, après avoir regardé ce qui se passe en Angleterre et en France, s’intéresse aux Etats-Unis et aux discussions très approfondies qui ont eu lieu au moment de la rédaction de la constitution. Il en ressort que si la préoccupation est la même, la nature du système américain semble offrir, dans des circonstances exceptionnelles, il est vrai, à des citoyens ordinaires la possibilité d’être élus – ce qui n’est pas le cas en Angleterre ou en France. Mais cela reste l’exception. Il ressort des discussions qui ont présidé à la rédaction de la Constitution que « le gouvernement représentatif ne serait pas fondé sur la ressemblance et la proximité entre représentants et représentés. »

De là l’expression d’aristocratie démocratique à l’analyse de laquelle est consacré le chapitre 4. Manin en tire la conclusion que ce système est d’une complexité telle que chacun peut y trouver son avantage, les élites comme les citoyens ordinaires. Je ne partage pas cet optimisme.

Le chapitre suivant (5) montre comment est très vite évacuée la possibilité d’un mandat impératif, au prétexte qu’il faut laisser une marge d’indépendance aux gouvernants pour répondre, sans se sentir tenus par aucune promesse ni aucun programme, aux urgences de l’action. En contre-partie, la liberté de l’opinion publique viendrait, théoriquement, exprimer des idées, besoins, etc, non pris en compte par les gouvernants. Là encore, Manin laisse dans l’ombre les moyens modernes de fabrication et de manipulation de cette prétendue opinion publique.
Après tout, dit-il aussi, si les citoyens ne sont pas contents, il leur reste de ne pas revoter pour ceux qui les auraient déçus au cours de la durée de la législature. Mais, les dégâts peuvent être difficilement réparables. Mieux vaudrait ce qui est au cœur de la démocratie directe : le contrôle permanent des députés par les citoyens.

Le dernier chapitre, « Métamorphoses du gouvernement représentatif », en vient à la crise des démocraties. Le problème de la stabilité des gouvernements reste entier aux yeux des « élites » qui redoutent toujours l’irruption sur la scène politique du peuple qui en est pourtant tenu à l’écart. Les différentes évolutions, comme par exemple, le rôle croissant des partis politiques fondés sur l’appartenance à une classe sociale déterminée, n’ont pas forcément résolu ce problème.
L’apparition des professionnels de la communication et du marketing politique accroît la distance entre l’électorat et le pouvoir. « Le régime représentatif semble avoir cessé de progresser vers le gouvernement du peuple par lui-même. La conclusion est amère, mais montre bien dans quel sens il nous faut orienter notre combat.

Je trouve ces analyses de Manin absolument passionnantes. Elles donnent une assise très solide à la démystification de la démocratie telle qu’elle est comprise et pratiquée chez nous et telle que nous souhaitons l’imposer à des pays qui n’en ont pas fait encore l’expérience.

Je vois d’ici Guillemin « bicher », comme il le disait lui-même, à la lecture de ces travaux. Il faut penser à sa détestation de La Fayette qui est, à ses yeux, le prototype des défenseurs des « honnêtes gens », c’est-à-dire des propriétaires ; à sa méfiance, que d’aucuns ont taxée de sectarisme, à l’égard des Etats-Unis : loin d’y voir un modèle de démocratie, il comprenait fort bien que la haine du peuple était le ressort essentiel de leur système politique.

Recension établie par Patrick Rödel

vote et représentation populaire démocratique

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Crédits photographiques (par ordre d’apparition) :

Hémicycle de l’Assemblée Nationale (domaine public)

Bernard Manin (domaine public)

Couverture du livre (domaine public)

Tableau « L’âge de Périclès » – 1853 de Philipp Von Foltz (1805-1877)

Photogramme tiré du sketch britannique « The Ronnies » (1960) sur la représentation des classes sociales (BBC).

Balance éligible du marc d’argent – balance à peser richesses et mérites. Gravure polémique contre le système électoral adopté en décembre 1789. Eau-forte anonyme 1790 (Bibliothèque Nationale)

Assemblée démocratique en Grèce (domaine public)

 

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Dernières publications des oeuvres d’Henri Guillemin

HG 2

Les éditions Utovie qui ont, depuis des années, entrepris de rééditer les ouvrages d’Henri Guillemin, dont les maisons d’édition habituelles ne souhaitaient pas prolonger l’existence, arrivent au terme de ce magnifique travail, presque 80 volumes. Il reste encore l’œuvre enregistrée.

Les trois titres proposés sont très caractéristiques des champs d’investigation de Guillemin.

Madame de Staël et Napoléon

Couverture Mme de Staël

Le premier, Madame de Staël et Napoléon, sous-titrée drôlement Germaine et le Caïd ingrat illustre la manière dont Guillemin aborde l’histoire littéraire. La légende, largement diffusée par Madame de Staël elle-même, veut qu’elle ait été une opposante farouche à Napoléon, lequel lui a fait cher payer sa dissidence. Or, Guillemin a horreur des légendes et il prend un malin plaisir à les déconstruire. Après tout, c’est Germaine de Staël qui se place la première sur ce terrain dangereux de la vérité ; elle jure que dès le début elle n’a eu que méfiance puis mépris enfin haine pour Bonaparte. Les faits sont tout autres et Guillemin en apporte les preuves : la fille de Necker que la Révolution montagnarde avait remplie de terreur, a appris avec soulagement que Thermidor avait mis un terme aux exactions du « sanglant scélérat » (Robespierre !) – les « honnêtes gens », les « gens de bien » peuvent respirer et retourner à leurs affaires.

Mais les choses ne vont pas assez vite à leur gré, d’où le recours à un général ambitieux qui promet un pouvoir fort. Madame de Staël n’a de cesse que d’être présentée au futur tyran. Elle y met du sien et pourtant rien n’y fait, Bonaparte la trouve insupportable. Il y a de l’argent, là-dessous, bien sûr, les millions que le papa Necker était censé avoir prêtés à la France et que sa fille voudrait bien récupérer.

En fait, il n’y a que ça qui l’intéresse vraiment. Les idées politiques, les grands sentiments passent au second plan. De là, la rancœur de Germaine et de son jeune amant Benjamin. Les démonstrations de Guillemin sont réjouissantes et dégonflent impitoyablement l’image que Germaine avait eu tant de peine à imposer – on pourrait croire que cela est secondaire, mais cette légende perdure et nous apprend beaucoup sur la manière dont se construit ce monde imaginaire derrière lequel les classes dirigeantes dissimulent les véritables motifs de leurs comportements.

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Sulivan ou la parole libératrice

Couverture HG Sulivan

Le deuxième livre est consacré à Jean Sulivan. Sulivan ou la parole libératrice. Peu nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, connaissent l’œuvre de Sulivan. Elle est pourtant d’une grande qualité littéraire et spirituelle. Une amitié très forte s’est nouée entre Guillemin et ce prêtre si peu orthodoxe, féru de cinéma, amoureux de la Grèce et de l’Inde que sa hiérarchie, pour une fois bien inspirée, lui a laissé une grande liberté. « Jean Sulivan, prêtre, travaille, ‘annonce’, selon son engagement, comme il peut, sans ostentation ni parures, ne cachant rien de ses doutes, de sa médiocrité et de ses fautes. Un camarade. »La formule, si belle, que Sulivan trouve pour se définir ne peut que plaire à Guillemin, « petit chrétien d’incertitude ».

Le livre que Guillemin consacre à Sulivan, le premier qu’il écrit sur un contemporain, dit-il, retrace les étapes de la vie de Sulivan et dégage les principaux thèmes de son œuvre. On sent une très forte sympathie entre les deux hommes. Dans un court texte publié en annexe, Sulivan revient sur ce que Guillemin vient s’écrire sur lui ; il dit sa crainte d’être percé à jour, mais il comprend vite que Guillemin écrivait aussi bien sur lui-même que sur lui, Jean, que sa quête de la vérité renvoie à des souffrances premières qui se devinent au détour d’une phrase, sur la pauvreté, sur l’enfance, sur la sexualité.

« On veut bien de ta verve mais seulement pourvu qu’elle ne gêne pas les associations de mots, c’est-à-dire les images scolaires des légendes et mythologies. Pour toi il n’y a pas de grands écrivains, seulement des hommes qui écrivent. » Sulivan, pourtant, ne pousse pas aussi loin que Guillemin le fait sa critique de l’Eglise, s’il accepte la formule de Nietzsche selon laquelle « l’Eglise est exactement ce contre quoi Jésus a prêché », il affirme que « le ‘poème’, la communion issus de la Parole et de la logique de l’Evangile, qui existent avec et contre l’entreprise, c’est aussi l’Eglise qui les garde. »

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Livre-cd Henri Guillemin raconte Voltaire

Couveture HG raconte Voltaire

Le troisième livre est un livre-cd à propos de Voltaire qui nous donne l’enregistrement d’une conférence de Guillemin sur Voltaire et sa transcription mot-à-mot (ce qui est une entreprise courageuse). Voltaire. Guillemin n’a pas toujours été tendre avec lui. Sans doute parce que, dès le départ, c’est en travaillant sur Rousseau qu’il entre dans l’histoire des Lumières. Il déteste d’emblée le double jeu de Voltaire à l’égard du christianisme – « écrasons l’infâme », d’un côté, de l’autre la volonté que ses paysans aient de la religion pour s’assurer qu’ils ne le voleront pas. Guillemin peut bien accepter que l’on soit anticlérical – il l’est lui aussi -, mais pas que l’on soit antichrétien – au point de se servir du christianisme comme d’un garant de l’ordre social.

Le cynisme de Voltaire qui avoue tout crûment que le grand nombre est fait pour servir et nourrir le petit nombre des privilégiés est, pour Guillemin, détestable. Voltaire est devenu l’icône du bourgeois satisfait de son sort et qui se donne le luxe de faire la leçon au monde entier pourvu qu’on ne touche pas à ses rentes.

Mais, Voltaire c’est aussi celui qui dans l’affaire Calas a pris des risques pour défendre un innocent et pour s’élever contre la torture et l’injustice. Et Guillemin ne peut pas évidemment nier cet aspect de son combat. Il le reconnaît donc et nuance du coup son jugement sur l’homme. Ce qui est loin de l’image d’un Guillemin partisan et de parti-pris.

Il est un autre aspect de Voltaire dont Guillemin va finalement se rapprocher – et c’est sans doute le plus étonnant de sa part – l’éloignement de Guillemin à l’égard de l’Eglise catholique l’amène, dans une utilisation parfois peu prudente des méthodes historico-critiques à utiliser un style qui s’apparente à celui de Voltaire, dans la raillerie et la dérision.

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Recensions établies par Patrick Rödel

Pour en savoir plus sur le catalogue Guillemin et sur les éditions Utovie en général, éditeur exclusif des oeuvres d’Henri Guillemin, cliquez ici